Suicides, malaises, maladies : la Gendarmerie sait, la Gendarmerie se tait
Lundi 16 février 2026, au Quartier des Célestins à Paris, huit noms ont été appelés dans le silence. Huit camarades, six gendarmes et deux personnels civils, tombés entre le 16 février 2025 et ce jour de cérémonie. Les familles étaient là, les autorités aussi. Le drapeau de la Gendarmerie nationale, entouré de sa garde, recevait les honneurs. Pendant que la France discutait d’autre chose, l’Arme rendait à ses morts ce qu’elle leur doit.
La cérémonie est belle. Elle est annuelle depuis 1993, refondue en 2022 sous le titre d’Hommage national aux héros de la Gendarmerie. Elle se tient le 16 février, jour anniversaire de la création de l’Arme par la loi de 1791. Et elle ne dit pas tout.

Ce que la cérémonie compte, ce qu’elle ne compte pas
Le rituel n’honore que les personnels morts « dans l’accomplissement de leur mission » depuis le 16 février précédent. Le nombre annuel oscille selon les années : quatorze en 2018, six en 2019, huit en 2020, neuf en 2022, huit en 2025-2026. Cette comptabilité officielle agrège, à l’intérieur d’une même catégorie, des morts de natures profondément différentes. Et elle exclut explicitement plusieurs morts qui ne s’y rangent pas — les suicides notamment, mais aussi les morts par maladie qui frappent chaque année des personnels en activité, sans que rien ne soit dit publiquement de leurs causes ni de leur nombre.
Pour comprendre vraiment ce que le métier coûte à la France, il faut accepter de regarder ces huit noms avec précision, et de regarder aussi tout ce qui n’y figure pas. Cela n’enlève rien à la dignité du rituel. Cela ajoute la lucidité que mérite la fonction.
Trier les huit noms
Deux vraies morts en service opérationnel direct. L’adjudant Nicolas Verriez, trente-six ans, brigade de gendarmerie maritime de Dzaoudzi à Mayotte, blessures contractées le 18 septembre 2025 lors d’une manœuvre maritime à bord d’une embarcation rapide. L’adjudant Stéphane Plunian, quarante-et-un ans, technicien en investigations criminelles à la cellule d’identification criminelle du groupement de l’Yonne, mortellement heurté le 6 juin 2025 par le godet d’une pelleteuse alors qu’il participait aux fouilles judiciaires du « cimetière d’Émile Louis » à Rouvray. Promu adjudant-chef à titre posthume, décoré de la médaille d’or de la défense nationale. Deux gendarmes morts au feu, au sens strict du métier. Ils méritent les Célestins. Ils représentent un quart du tableau.
Une mort par accident hors service. L’adjudant David Picard, du groupement de gendarmerie départementale de la Moselle, décédé le 24 décembre 2025 à cinquante-trois ans, après deux ans de coma. Il avait été percuté à vélo en septembre 2023 alors qu’il rejoignait la caserne Radet de Metz pour prendre son service. Drame humain, certainement. Mais cet accident n’est pas dû au métier. La circulation routière française tue chaque année trois mille personnes sans uniforme. Compter cette mort dans les morts en service est une convention administrative légitime — l’imputabilité est large — mais la confondre avec l’engagement opérationnel brouille la lecture publique du danger réel du métier.
Quatre morts par malaise. L’élève-gendarme Irvin Félicité, vingt-quatre ans, malaise à l’instruction de l’école de gendarmerie de Tulle, le 9 avril 2025. L’adjudant Thierry Teriierooiterai, cinquante ans, malaise pendant son astreinte commandement à Papeete, le 10 avril 2025. L’adjudant Marc Languenou, quarante-deux ans, malaise lors d’une séance de sport en déplacement à Cayenne avec son escadron, le 24 avril 2025. M. Jean-Marc Cuny, soixante-et-un ans, personnel civil du commandement spécialisé pour la sécurité nucléaire, malaise le 6 janvier 2026. Quatre malaises mortels en moins d’un an.
Une mort dont les circonstances n’ont pas été communiquées publiquement. M. Abdou Shams El Din, cinquante-et-un ans, personnel civil du bureau soutien logement infrastructure de la Garde républicaine, décédé le 6 décembre 2025. L’institution n’a rien dit de plus. Cette opacité, en elle-même, mérite d’être notée.
Les vraies morts au feu — celles que la France doit voir
Verriez et Plunian. Deux noms sur huit. Au-delà du cycle de la cérémonie, d’autres camarades tombent à un rythme que les Célestins ne suivront qu’en 2027 : le maréchal des logis-chef Belaïd Allek, du peloton motorisé de Saint-Loup-Hors, décédé en service le 3 mars 2026, marié, père d’un enfant ; le capitaine Frédéric Sorriaux, motocycliste CRS, mort en service le 23 février 2026 — un policier, mais un camarade de l’uniforme.
Et il y a l’épisode du 13 février 2026, à l’Arc de Triomphe. Pendant le ravivage quotidien de la flamme du soldat inconnu, un militaire de la musique de la gendarmerie mobile a été attaqué à l’arme blanche par un homme connu pour des faits similaires en Belgique. Un autre gendarme, désigné conducteur pour cette mission, a fait usage de son arme et neutralisé l’agresseur. Le sang-froid d’un seul gendarme a évité une tuerie. Le directeur général a parlé d’un « très grand professionnalisme » et d’un « sang-froid exemplaire ». On peut le dire plus simplement : ce gendarme a fait ce qu’on lui avait appris à faire, et il l’a fait juste.
Ces morts-là, ces blessures-là, ces sang-froids-là sont la pointe de ce que l’institution donne à la France. Ils méritent une visibilité que la confusion administrative leur retire en les mêlant aux morts d’une nature différente.
Quant à la justice rendue à ceux qui tombent au feu, elle n’arrive pas. Le chauffeur routier qui a percuté cinq véhicules sur l’autoroute A13 dans la nuit du 25 octobre 2022, tuant un gendarme du GIGN après une opération antidrogue, sera jugé en septembre 2026 au tribunal correctionnel d’Évreux. Quatre ans après les faits. Le métier de gendarme se mesure en heures et en minutes. La famille du gendarme tué attend depuis trois ans et demi le jour où un tribunal dira qui a fauté. Elle attendra encore six mois. Le temps de la justice française n’est pas le temps des hommes en uniforme.
La question qu’on ne peut pas ne pas poser — quatre malaises mortels
Sur huit camarades honorés aux Célestins, quatre sont morts par malaise. Cinquante pour cent. Quatre hommes dont l’âge médian s’établit autour de quarante-cinq ans, dans une population sélectionnée à l’entrée sur des critères médicaux et physiques stricts, soumise à des visites médicales régulières et à des épreuves sportives obligatoires. Un élève-gendarme de vingt-quatre ans qui s’effondre à l’instruction. Un adjudant de quarante-deux ans qui tombe pendant le sport. Un autre adjudant de cinquante ans en astreinte. Un personnel civil de soixante-et-un ans.
Cette concentration appelle une question. La Gendarmerie nationale dispose d’un suivi médical de ses personnels que peu d’autres populations françaises égalent. Le Service de santé des armées suit chaque militaire à l’incorporation, en cours de carrière, à chaque visite d’aptitude. L’institution sait pour chacun quel vaccin a été reçu, à quelle date, à quelle dose, avec quelles suites.
Les morts par maladie — la zone grise dont personne ne parle
Aux malaises et aux morts opérationnelles s’ajoute, dans toute population active de cette taille, une troisième catégorie qu’aucune statistique de la Gendarmerie ne rend publique : les morts par maladie. Cancers diagnostiqués en cours de carrière, accidents vasculaires cérébraux, infarctus survenant au domicile et non sur le lieu de service, maladies neurologiques évolutives, pathologies hématologiques. Ces morts ne sont pas appelées aux Célestins, sauf dans le cas particulier où l’imputabilité au service est officiellement reconnue par la jurisprudence Brugnot — démarche administrative individuelle, longue, contestée, et qui ne couvre qu’une fraction marginale des cas.
Pour les autres — la grande majorité — le militaire frappé par la maladie quitte l’institution sans être compté. Sa famille reçoit éventuellement une pension. Son nom n’apparaît dans aucun bilan public. La cérémonie du 16 février ne le connaît pas. L’opinion publique encore moins. Sur près de cent mille personnels actifs, et avec une démographie qui inclut une part importante d’hommes de quarante à soixante ans — tranche d’âge où les cancers et les pathologies cardiovasculaires augmentent —, le nombre annuel de morts par maladie ne peut pas être négligeable. Combien ? Personne ne le sait, sauf l’institution.
Cette absence statistique n’est pas neutre. Elle empêche toute analyse comparative dans le temps, et toute comparaison avec la population générale française. Elle empêche aussi, et c’est ici que le sujet rejoint celui des malaises, toute analyse comparative entre la période antérieure à 2021 et la période postérieure à l’introduction de l’obligation vaccinale.
La vaccination obligatoire — ce qu’on sait, ce que l’institution ne publie pas
Depuis l’instruction du 29 juillet 2021, complétée par la note de la Direction générale de la Gendarmerie nationale du 17 août 2021, la vaccination contre la Covid-19 est obligatoire pour la quasi-totalité des gendarmes en contact avec le public — soit l’écrasante majorité des près de cent mille personnels de l’Arme. La note précise : « personnels militaires, d’active et de réserve, en missions de sécurité publique, de sécurité routière, de maintien de l’ordre, de police judiciaire et d’accueil ou effectuant des services au contact du public ou de personnes extérieures à la gendarmerie ». L’instruction du 7 décembre 2021, puis celle du 13 octobre 2023, ont maintenu cette obligation. La Haute Autorité de Santé a déclaré l’obligation vaccinale inutile pour la population générale en février 2023. L’obligation pour les militaires et gendarmes a été maintenue. Le Conseil d’État l’a validée en août 2023. Elle est encore en vigueur en avril 2024.
Les vaccins utilisés ont varié dans le temps. Les premières campagnes militaires entre février et septembre 2021, notamment pour les personnels embarqués sur le porte-avions Charles de Gaulle, les sous-marins, les premières opérations extérieures, ont fait appel au Vaxzevria d’AstraZeneca. Ce vaccin a été retiré chez les moins de cinquante-cinq ans dès le 15 mars 2021 après les cas documentés de thromboses, puis progressivement abandonné dans les forces françaises. Les rappels et les nouvelles incorporations ont basculé sur les vaccins à ARN messager : le Comirnaty de Pfizer-BioNTech et le Spikevax de Moderna. Ces deux derniers vaccins représentent aujourd’hui la grande majorité des doses reçues par les militaires français. La répartition exacte par produit dans la gendarmerie nationale n’est pas publique.
Effets cardiaques chez les jeunes sportifs : ce que la science a établi
Les effets cardiaques rares mais documentés des vaccins à ARN messager sont reconnus officiellement par l’Agence nationale de sécurité du médicament, par l’Agence européenne du médicament et par les laboratoires producteurs eux-mêmes : myocardites et péricardites, avec une concentration sur les hommes jeunes, et des cas plus sévères chez les sujets soumis à un effort physique intense après injection. Plusieurs études internationales — Suède, Israël, États-Unis — ont confirmé un surrisque cardiaque chez les hommes de moins de quarante ans, particulièrement après la deuxième dose et les rappels.
Le profil du gendarme français — homme jeune ou d’âge moyen, soumis à des exigences sportives régulières, vacciné de manière obligatoire et répétée — recoupe précisément la population pour laquelle ces effets ont été mis en évidence.
Cancers et autres pathologies : les signaux internationaux
Aux signaux cardiaques s’ajoutent d’autres alertes scientifiques qui méritent d’être prises au sérieux. Le professeur Angus Dalgleish, oncologue à St George’s, University of London, fellow de l’Academy of Medical Sciences, du Royal College of Physicians et du Royal College of Pathologists, auteur de près de cinq cents publications scientifiques et co-découvreur du récepteur CD4 du VIH dans les années 1980, a signalé dès 2022, dans une lettre ouverte au British Medical Journal, l’observation clinique de patients atteints de mélanomes ou de cancers à cellules B stables depuis des années, dont la maladie a brutalement rechuté après les rappels vaccinaux. Il a parlé, avec d’autres oncologues internationaux — le professeur Masanori Fukushima au Japon, le professeur Gabriel Oon à Singapour —, de « turbo-cancers », c’est-à-dire de cancers à progression anormalement rapide chez des patients vaccinés.
Le génomicien américain Kevin McKernan a, par ailleurs, documenté la présence de plasmides d’ADN dans des flacons commerciaux de Pfizer et de Moderna, avec notamment des séquences promotrices SV40 reconnues comme oncogènes. Ce signal a été analysé dans plusieurs publications scientifiques en 2023 et 2024.
Aucune de ces observations ne constitue une preuve causale définitive. Toutes appellent des études complémentaires que les agences sanitaires européennes et américaines reconnaissent nécessaires sans les avoir conduites. Et toutes désignent un point précis : la nécessité de regarder, dans des populations bien définies et bien suivies, l’évolution de la mortalité par cancer, par pathologie cardiaque et par maladie hématologique avant et après l’introduction de la vaccination de masse.
Cent mille gendarmes : un gisement scientifique unique en Europe
C’est ici que la Gendarmerie nationale française occupe une position que peu d’autres institutions au monde partagent.
L’Arme dispose, pour près de cent mille personnels actifs, d’un dossier médical individuel complet tenu par le Service de santé des armées. Elle connaît, pour chacun, l’histoire vaccinale antérieure à 2021, les doses reçues à partir de 2021, le ou les vaccins utilisés (Vaxzevria, Comirnaty, Spikevax, Janssen le cas échéant), les dates exactes d’injection, les éventuels effets indésirables signalés, les arrêts maladie, les inaptitudes temporaires ou définitives, les hospitalisations, les diagnostics établis. Elle dispose des bilans annuels de santé avant et après 2021. Elle dispose des certificats de décès et des causes médicales correspondantes. Elle dispose, en somme, d’une cohorte de cent mille personnes vaccinées de manière documentée et suivie individuellement, sur cinq années pleines.
Aucune étude française publique en population générale n’atteint ce niveau de précision. Les bases de données de l’Assurance maladie sont vastes mais incomplètes sur les statuts vaccinaux individuels et sur les expositions professionnelles. Les cohortes hospitalières sont profondes mais limitées en effectifs. La Gendarmerie nationale détient, sans le savoir ou sans le dire, un instrument de recherche que les épidémiologistes du monde entier rêveraient d’exploiter : une cohorte fermée, homogène, vaccinée à plus de quatre-vingt-quinze pour cent par obligation, suivie médicalement de manière standardisée, et dont les morts comme les survivants peuvent être tracés sur l’ensemble de la période.
Publier les statistiques de mortalité par cause médicale dans cette population — par cancer, par pathologie cardiaque, par accident vasculaire cérébral, par maladie hématologique, par toute autre cause —, en comparant les périodes 2016-2020 et 2021-2026, ne tirerait aucune conclusion par avance. Cela mettrait simplement à la disposition de la communauté scientifique un jeu de données d’une valeur exceptionnelle, qui permettrait soit de confirmer, soit d’écarter, les signaux internationaux dont nous avons parlé. L’absence ou la présence d’un effet ressortirait des chiffres eux-mêmes.
Pourquoi ces statistiques ne sont pas publiées
L’institution ne les publie pas. Et c’est ici que se pose la question la plus difficile.
Trois explications sont possibles. La première : la pudeur institutionnelle, le respect des familles, la difficulté à s’engager sur un terrain médical qui dépasse les compétences premières de l’Arme. Cette explication est recevable, mais elle se heurte à une objection simple : la Gendarmerie publie déjà chaque année, sous une forme agrégée et anonyme, des statistiques sur ses blessés (10 816 en 2025), ses agressés (3 000 en 2025), ses suicidés (26 en 2024). Publier des statistiques de mortalité par cause médicale ne pose aucun problème de respect des personnes, à condition de l’agréger correctement.
La deuxième explication : l’institution ne dispose pas elle-même d’un traitement statistique consolidé, parce que les données médicales sont éparpillées entre le Service de santé des armées, les médecins de prévention, les hôpitaux d’instruction des armées, et les services de pension. Cette explication est plus probable, et elle est désolante : sur une population de cette taille, ne pas tenir un bilan annuel consolidé de mortalité par cause médicale est, en soi, un manque que l’on ne tolérerait pas dans une grande entreprise privée.
La troisième explication : l’institution dispose des données, mais ne les publie pas parce qu’elles dérangent. Cette hypothèse ne peut pas être écartée. Elle est, dans le contexte actuel, celle que les familles formuleront en premier.
Personne ne demande à la Gendarmerie de tirer des conclusions hâtives. On lui demande de publier ce qu’elle sait, ou de construire ce qu’elle devrait savoir. Sur une population de cette taille, suivie individuellement, avec un historique vaccinal documenté, soumise à une obligation maintenue contre l’avis de la Haute Autorité de Santé pour la population générale, des statistiques publiques auraient un sens immédiat — non seulement pour les familles, non seulement pour l’institution, mais pour la connaissance scientifique elle-même. La publication de ces données serait un acte de vérité. Leur rétention prolongée ressemble, chaque mois qui passe, à un évitement plus difficile à justifier.
Les morts qu’on n’honore pas — les suicides
Aux Célestins, le 16 février 2026, on n’a pas appelé tous les noms. Au moins six gendarmes se sont donné la mort depuis le début de l’année 2026, en moins de quatre mois. Le major Didier Boissel, cinquante-cinq ans, commandant la communauté de brigades de Saint-Georges-sur-Loire dans le Maine-et-Loire, a été retrouvé sans vie dans son bureau le dimanche 12 avril 2026, entre vingt heures et vingt-deux heures. L’enquête a rapidement conclu au suicide. Le procureur de la République d’Angers a parlé d’un « gendarme à la carrière exemplaire » : « Je l’appréciais, et je n’étais pas le seul. »
Vingt-six gendarmes se sont suicidés en 2024. Vingt-et-un en 2019. Hausse de vingt-quatre pour cent en cinq ans, à rebours de la tendance policière qui baisse, elle, de plus de cinquante pour cent sur la même période. Le taux de suicide dans la Gendarmerie est presque deux fois supérieur à celui de la population générale française. Profession Gendarme a publié le 21 avril 2026 une analyse précise de cette série noire — Six gendarmes en deux mois et demi : série noire à la gendarmerie — vers laquelle nous renvoyons nos lecteurs pour le détail des situations individuelles et des questions institutionnelles que ces morts soulèvent.
Ces morts ne sont pas honorées aux Célestins. La cérémonie du 16 février est réservée à ceux qui sont morts « dans l’accomplissement de leur mission ». Le gendarme qui se donne la mort avec son arme de service, dans son bureau, au terme d’un parcours dont l’institution connaît parfois les signes avant-coureurs, n’a pas droit au drapeau. Sa famille ne reçoit pas la mention « Mort pour le service de la Nation ». Elle reçoit, parfois, une visite de psychologue. Souvent, le silence administratif.
Le major Boissel avait commencé sa carrière dans l’Arme, l’avait servie jusqu’à devenir commandant de brigades, et est mort dans son bureau de gendarmerie. Sa mort est-elle vraiment moins « en service » que celle d’un gendarme percuté à vélo en allant prendre son tour ? La question mérite d’être posée. Si les Célestins honorent les morts en service, et si la mort par épuisement, par usure, par solitude au commandement est aussi une mort en service, le rituel de l’institution devrait pouvoir évoluer pour accueillir ceux qui tombent autrement — sans drapeau aujourd’hui, sans famille reconnue par la Nation, sans nom appelé dans le silence des Célestins.
Le bilan complet, qu’aucune cérémonie ne dresse
Pour l’année écoulée et le début de 2026, la Gendarmerie a perdu, selon les comptes publics disponibles : huit personnels honorés aux Célestins, dont deux réellement en service opérationnel direct ; au moins six suicides depuis janvier 2026 ; vingt-six suicides en 2024 ; trois morts récents au-delà du cycle de la cérémonie (Allek, Sorriaux, Boissel — ce dernier par suicide) ; un nombre inconnu de morts par maladie en cours de carrière, que l’institution ne publie pas. Et au-delà des morts, dix mille huit cent seize gendarmes blessés en 2025, dont trois mille par agression. Un gendarme agressé toutes les trois heures.
Le métier qui tue ne tue pas seulement par balle ou par engin de chantier. Il tue par usure. Par malaise. Par maladie. Par épuisement. Par solitude au bureau du commandant de brigade. Et il blesse, en silence, vingt fois plus qu’il ne tue. Comme nous l’écrivions ici à propos de la chaîne pénale rompue, le gendarme paie en chair, sur le terrain, ce que d’autres ont laissé filer en amont.
Conclusion
Retour aux Célestins, ce lundi de février, dans le silence après l’appel des huit noms. Les familles écoutaient. Le drapeau attendait. La cérémonie était belle, tenue avec dignité. Mais elle n’est pas suffisante.
Tant que la France compte sur ses gendarmes pour tenir ses zones rurales, ses contrôles routiers, ses fouilles judiciaires, ses opérations terroristes, ses gardes statiques au pied de l’Arc de Triomphe, elle leur doit autre chose qu’une mention posthume une fois par an pour une fraction de ceux qui sont tombés. Elle leur doit la transparence sur les causes des morts. Elle leur doit les statistiques médicales que l’institution détient et garde. Elle leur doit la reconnaissance des suicides comme morts en service. Elle leur doit la justice rendue à temps. Elle leur doit la publication de ce gisement scientifique de cent mille personnels, qui peut, mieux qu’aucune autre cohorte française, dire la vérité sur les effets de cinq années d’injections obligatoires. Elle leur doit, si elle l’a oubliée, la franchise de son propre regard.
Pour le reste, on continuera, modestement, de les nommer — tous, et pas seulement ceux dont le tableau institutionnel veut bien retenir le nom.
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