Six gendarmes en deux mois et demi : série noire à la Gendarmerie

Ils sont au moins six militaires de la Gendarmerie à avoir mis fin à leurs jours depuis le début de l’année. Derrière les communiqués de circonstance, une question que l’institution refuse de poser : pourquoi ?

L’information remonte par bribes, à travers les colonnes de L’Essor, qui tient depuis des années la chronique douloureuse de cette hémorragie silencieuse. Au moins six suicides de gendarmes ont été enregistrés depuis janvier 2026. Un en janvier dans le Val-d’Oise — un adjudant de 52 ans, affecté au groupe commandement de la compagnie de Pontoise, retrouvé chez lui à Eragny avec son arme de service à ses côtés. Puis cinq autres entre la mi-mars et la mi-avril : deux gendarmes mobiles, une enquêtrice en brigade de recherches, un gendarme en peloton motorisé, un commandant de brigades.

Six familles brisées. Six camarades effacés. Et un chiffre qui, comme le rappelle L’Essor, est probablement en deçà de la réalité : les informations filtrent peu, et chaque année, en moyenne, entre vingt et trente gendarmes se donnent la mort.

Un taux deux fois supérieur à celui de la population générale

Les chiffres sont connus, mais on ne les répète jamais assez. En 2024, selon le ministère de l’Intérieur, 26 gendarmes et 27 policiers se sont suicidés. Rapporté aux effectifs — environ 100 000 militaires d’active —, le taux dans la gendarmerie atteint près du double de celui observé dans la population française : 13 suicides pour 100 000 habitants en moyenne nationale, contre près de 26 chez les gendarmes. La profession de policier ou de gendarme est ainsi la deuxième la plus touchée par les suicides en France, juste derrière celle d’agriculteur.

Pire : alors que la Police nationale enregistre une baisse de plus de 50 % de ses suicides depuis 2019, la gendarmerie, elle, voit la courbe progresser. De 21 suicides en 2019, elle est passée à 26 en 2024. Soit une hausse de 24 % en cinq ans, à rebours de la tendance policière.

« La gendarmerie a l’impression de perdre son âme »

Pour comprendre ce qui se joue, il faut écouter ceux qui parlent — quand ils osent. David Ramos, président de l’association GendXXI, première association professionnelle de militaires de gendarmerie créée en France, a accordé en janvier 2025 à Marianne un entretien qui n’a rien perdu de son actualité. Il y dénonce un « immobilisme institutionnel » face à une détresse croissante.

Sa formule la plus dure tient en une phrase : « La gendarmerie a de plus en plus l’impression de perdre son âme et le sens de sa mission. »

Le diagnostic est sévère. Pendant que la Police nationale doublait, en moins de dix ans, le nombre de ses psychologues cliniciens (122 en 2024 contre 62 en 2015), la gendarmerie n’aligne, elle, qu’une cinquantaine de cliniciens pour ses 100 000 militaires. La cible affichée par l’institution est de 85 d’ici 2027 — soit, dans le meilleur des cas, encore trente de moins que la police, pour un effectif comparable et une zone de responsabilité incomparablement plus vaste.

L’arme à portée de main, jour et nuit

Un facteur, propre à la gendarmerie, aggrave mécaniquement le risque : l’accès permanent à l’arme de service. Contrairement aux policiers, les gendarmes conservent leur arme même hors service, en raison des astreintes et de la nature de leurs missions en zones rurales. Pour un militaire en détresse, l’arme devient, selon les mots de Ramos, « une solution rapide et à portée de main ».

Cette spécificité, parfaitement documentée depuis le rapport sénatorial de 2018 sur le malaise des forces de sécurité intérieure, n’a jamais donné lieu à un protocole de prévention ambitieux. Sur le terrain, on sait. On observe. On enterre. Et l’on passe.

Un commandement qui refuse l’enquête de causalité

C’est sans doute le point le plus accablant du diagnostic posé par GendXXI : la hiérarchie refuse de mener, après chaque suicide, une enquête de causalité interne. On se contente des conclusions judiciaires — qui répondent à la question pénale, pas à la question institutionnelle. Or, comme le souligne Ramos, « il faut comprendre pourquoi les dispositifs de prévention n’ont pas fonctionné, et cela ne relève pas de la justice, mais bien de l’analyse interne ».

À cela s’ajoutent des conditions de travail dégradées : effectifs non systématiquement compensés au départ, vétusté des équipements, sentiment de désintérêt du commandement. Et, en arrière-plan, le déséquilibre territorial dénoncé par la Cour des comptes dans son rapport de janvier 2025 : les zones rurales, en forte croissance démographique, voient les effectifs de gendarmerie stagner, tandis que ceux de la police continuent de croître. La zone gendarmerie couvre pourtant 95 % du territoire national et près de 50 % de la population française.

Le tabou du virilisme

Reste un dernier verrou, plus difficile à nommer : la culture interne. Dans une institution où la tradition militaire et la rigueur disciplinaire forgent l’identité, consulter un psychologue passe encore, trop souvent, pour un aveu de faiblesse. « Il persiste une forme de virilisme, presque un tabou autour de la santé mentale », observait Ramos. Les visites médicales obligatoires, elles, abordent rarement les fragilités psychologiques.

Tant que ce verrou ne sautera pas — non pas par mots d’ordre venus d’en haut, mais par une parole assumée à tous les échelons —, les dispositifs techniques, aussi étoffés soient-ils, resteront sous-utilisés.

Et maintenant ?

Six suicides en deux mois et demi. Le chiffre claque comme une sommation. Et l’on continue, dans les communiqués officiels, à parler de « raisons personnelles ».

Les raisons personnelles existent, évidemment. Personne ne le conteste. Mais comme le rappelle l’association GendXXI, ces motifs sont presque toujours accentués par l’engagement : interventions traumatisantes, confrontation à la violence et à la mort, pression hiérarchique, ruptures conjugales liées aux contraintes du service, perte de la garde des enfants, isolement géographique. La frontière entre le « personnel » et le « professionnel » est, pour un gendarme, une fiction administrative.

Aux gendarmes qui lisent ces lignes : si vous traversez une période sombre, ou si vous voyez un collègue s’enfoncer, sachez qu’il existe des points d’appui — le réseau d’accompagnement psychologique de l’Institution, la ligne « Écoute Défense » du Service de santé des armées (0 808 80 03 21), anonyme et gratuite, accessible 24h/24 et 7j/7, ouverte aux militaires de la gendarmerie comme à ceux des armées, à leurs familles et aux civils de la défense ; et, en dehors de l’Arme, le numéro national de prévention du suicide, le 3114, gratuit et joignable à toute heure. Parler n’est pas une faiblesse. C’est, dans bien des cas, le seul acte qui sauve.


Sources : L’Essor de la Gendarmerie, 21 avril 2026 ; Marianne, entretien avec David Ramos (GendXXI), 14 janvier 2025 ; rapport de la Cour des comptes sur les zones de compétence police-gendarmerie, janvier 2025 ; rapport sénatorial sur le malaise des forces de sécurité intérieure, 2018.

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