Mai 68 : derrière les pavés, la piste américaine d’une guerre secrète contre De Gaulle

Mai 68 fut-il uniquement le fruit d’une colère étudiante devenue révolte sociale ? Les archives ne prouvent pas que la CIA ait commandé les barricades parisiennes. Elles montrent toutefois que Washington combattait la politique d’indépendance de Charles de Gaulle, finançait des réseaux intellectuels et étudiants en Europe et considérait son affaiblissement comme une excellente nouvelle. De quoi regarder la version officielle avec un peu moins de candeur.

mise à jour le 08/08/26

Sous les pavés, il n’y avait peut-être pas seulement la plage. Il y avait aussi une route qui ramenait doucement Paris vers Washington.

Pour Washington, De Gaulle était devenu le problème

Avant de rechercher la CIA sous chaque pavé, il faut commencer par le mobile. Et sur ce point, les archives américaines ne laissent guère de place au doute : Charles de Gaulle contrariait les principaux objectifs de Washington en Europe.

En mars 1966, une circulaire confidentielle du département d’État explique que le président français s’oppose à une OTAN puissante, à la conception américaine d’une Europe unifiée et à l’intervention des États-Unis au Vietnam. Le document recommande d’attendre l’arrivée au pouvoir d’un gouvernement français « plus amical et coopératif ».

Le vocabulaire reste diplomatique, mais le souhait est clair : De Gaulle doit passer, et son successeur devra être plus docile.

Le Général avait en effet accumulé les actes d’insubordination. Il avait doté la France de l’arme nucléaire, reconnu la Chine populaire dès 1964, rejeté la domination du dollar, fermé la porte à l’entrée britannique dans le Marché commun et retiré la France du commandement militaire intégré de l’OTAN en 1966.

Dans une analyse rédigée pour l’administration américaine, les diplomates reconnaissaient que De Gaulle redoutait qu’une association trop étroite avec les États-Unis transforme automatiquement la France en « satellite ». Une crainte que l’histoire européenne ultérieure s’est chargée de rendre beaucoup moins extravagante.


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Vietnam, Québec, Moscou : le Général franchit toutes les lignes rouges

La rupture ne concernait pas seulement l’OTAN. Le 1er septembre 1966, à Phnom Penh, De Gaulle condamna publiquement l’intervention américaine au Vietnam et appela Washington à retirer ses troupes. Quelques mois plus tard, il qualifiait encore cette guerre d’injuste, provoquant une vive irritation diplomatique, consignée dans un mémorandum américain de janvier 1967.

En juillet de la même année, son « Vive le Québec libre ! » fut perçu comme une intervention directe dans les affaires d’un proche allié des États-Unis. De Gaulle cherchait également un rapprochement avec Moscou tout en refusant de se placer dans le camp soviétique. Sa doctrine consistait précisément à échapper aux deux blocs.

Pour Washington, cette politique menaçait l’organisation du continent depuis 1945. Une France indépendante pouvait entraîner d’autres pays et donner corps à une Europe européenne, au lieu d’une Europe atlantique sous protection américaine.

L’opposition entre les deux capitales était donc profonde, structurée et durable. Les États-Unis n’avaient pas besoin de détester la France. Il leur suffisait de souhaiter une France débarrassée de celui qui refusait d’obéir.

La CIA avait déjà investi les milieux culturels européens

Reste la question des moyens. Là encore, il n’est pas nécessaire d’inventer une agence toute-puissante : ses propres archives suffisent.

La CIA présente aujourd’hui le Congrès pour la liberté de la culture comme l’une de ses opérations clandestines les plus audacieuses et les plus efficaces de la guerre froide. Fondée en 1950, cette organisation avait son siège à Paris et animait un vaste réseau de revues, de conférences, d’universitaires, d’écrivains et d’artistes.

L’objectif officiel consistait à lutter contre l’influence soviétique. La méthode était plus large : sélectionner une gauche anticommuniste compatible avec les intérêts occidentaux, lui fournir des tribunes et marginaliser les courants neutralistes ou trop souverainistes.

La CIA finançait également la National Student Association américaine. En février 1967, l’affaire éclata publiquement. Des documents conservés dans les archives de l’agence confirment son soutien financier aux organisations participant aux conférences internationales d’étudiants.

Un autre rapport historique publié par la CIA cite ensemble trois dispositifs d’influence : la National Student Association, le Congrès pour la liberté de la culture et l’American Friends of the Middle East.

En clair, à la veille de Mai 68, les services américains ne découvraient ni les campus, ni les intellectuels européens, ni les mouvements de jeunesse. Ils y travaillaient depuis près de vingt ans.


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Mai 68 ne naît pas dans un laboratoire américain

Ces éléments ne suffisent pas à transformer dix millions de grévistes en figurants recrutés par Langley. La crise française avait des causes bien réelles : universités surchargées, autorité sociale étouffante, conflits salariaux, mécontentement ouvrier et fatigue d’un pouvoir en place depuis dix ans.

La chronologie de la Fondation Charles de Gaulle rappelle également que la contestation étudiante traversait plusieurs continents : manifestations en Italie, en Allemagne de l’Ouest, en Pologne, en Espagne et au Brésil. Mai 68 appartenait à une vague internationale.

Mais une crise spontanée peut être observée, accompagnée et exploitée. Les opérations d’influence ne consistent pas nécessairement à écrire chaque slogan ou à donner l’ordre de lancer chaque pavé. Elles consistent à installer des réseaux, à favoriser certains meneurs, à amplifier les discours utiles et à se tenir prêt lorsque l’édifice vacille.

L’absence d’un document portant le titre « Opération contre De Gaulle » ne blanchit pas davantage Washington qu’elle ne prouve sa culpabilité. Les services secrets ont rarement la courtoisie de remettre leurs procès-verbaux aux historiens.

À Paris, l’ambassade américaine compte déjà les bénéfices

Le document le plus troublant n’est pas une note prouvant que la CIA a déclenché la crise. C’est un télégramme montrant avec quelle satisfaction l’ambassade américaine envisage ses conséquences.

Le 28 mai 1968, alors que la France est paralysée, l’ambassadeur Sargent Shriver adresse à Washington une analyse des effets possibles de la crise. Il estime que l’autorité de De Gaulle est déjà fortement diminuée et que le poids international de la France en sortira réduit.

Le diplomate détaille ensuite les gains espérés. Un De Gaulle affaibli n’aurait probablement plus la force de retirer complètement la France de l’Alliance atlantique. Son rapprochement avec Moscou pourrait ralentir. Ses initiatives en faveur du Québec, de Cuba ou du monde arabe risqueraient d’être freinées. Paris devrait se montrer moins hostile envers les États-Unis.

Le texte va jusqu’à considérer que la France revient à la « réalité », après les ambitions jugées excessives du Général. La révolution étudiante vendue comme l’aube d’un monde nouveau avait donc, vue de l’ambassade américaine, un avantage plus prosaïque : ramener la France dans le rang.

Quelques mois plus tard, une nouvelle note diplomatique datée du 2 septembre 1968 constate que la position intérieure et extérieure du gouvernement français a été affaiblie par la crise de mai et juin. Elle se félicite parallèlement d’une coopération accrue entre responsables français et américains.

Washington n’avoue pas avoir allumé l’incendie. Il prend soigneusement la température des cendres.


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Daniel Cohn-Bendit et les révolutionnaires compatibles

Les soupçons se sont souvent concentrés sur Daniel Cohn-Bendit et certains dirigeants étudiants. Aucun document bancaire accessible ne démontre qu’ils étaient rémunérés par la CIA. Il faut donc se garder de transformer une conviction politique en preuve historique.

Leur trajectoire ultérieure nourrit cependant le procès en récupération. Une partie des révolutionnaires qui dénonçaient l’ordre bourgeois devint progressivement favorable à la construction européenne, à l’OTAN, au libéralisme économique et aux interventions occidentales présentées comme humanitaires.

Cela ne prouve pas qu’ils étaient des agents en 1968. Cela montre plutôt que la rébellion culturelle pouvait parfaitement cohabiter avec l’ordre géopolitique américain. On pouvait réclamer l’imagination au pouvoir, faire disparaître les anciennes structures françaises et laisser intacte la domination de Washington. Le capitalisme savait visiblement survivre aux cheveux longs.

Une victoire américaine sans ordre de mission retrouvé

Dire que la CIA a créé Mai 68 serait aller plus loin que les archives. Dire que les États-Unis n’avaient rien à voir avec l’environnement politique de la crise serait tout aussi naïf.

Les faits établis dessinent une chaîne cohérente : De Gaulle constituait un obstacle majeur aux projets américains ; Washington attendait un gouvernement français plus coopératif ; la CIA finançait des réseaux culturels et étudiants internationaux ; l’ambassade suivait la crise avec attention ; enfin, elle identifia immédiatement l’affaiblissement du gaullisme comme favorable aux intérêts des États-Unis.

Mai 68 ne fut probablement pas un spectacle intégralement produit par la CIA. Ce fut une révolte française authentique, sur laquelle un empire expérimenté pouvait travailler sans apparaître au générique.

Un an plus tard, après l’échec du référendum du 27 avril 1969, De Gaulle démissionnait. La France conserva son drapeau, son hymne et son siège aux Nations unies. Washington obtenait quelque chose de plus utile : la disparition progressive d’une politique étrangère qui prenait encore l’indépendance nationale au sérieux.

Sous les pavés, il n’y avait peut-être pas seulement la plage. Il y avait aussi une route qui ramenait doucement Paris vers Washington.

par Yoann

Source : Le Média en 4-4-2

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