Le poison est dans les affaires

Retour au Réel

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Il y a des histoires qui donnent envie de vérifier deux fois qu’on n’est pas en train de lire une satire. Et puis il y a Bayer. D’un côté, le géant allemand vend des produits phytosanitaires, dont le fameux Roundup, au cœur d’une interminable controverse sanitaire et judiciaire. De l’autre, la même multinationale développe et commercialise des traitements dans le domaine de la santé, notamment contre certaines maladies graves comme le cancer. Voilà qui pose, à tout le moins, une délicieuse question de cohérence : comment peut-on vendre des produits accusés d’avoir des effets sanitaires potentiellement dévastateurs et, dans le même temps, faire des affaires en promettant de combattre certaines des maladies les plus redoutées ? Le tableau ne s’arrête évidemment pas là. Bayer a racheté Monsanto, opération qui a considérablement renforcé son exposition aux controverses liées aux pesticides et au glyphosate. Et derrière cette acquisition se trouve toute une histoire industrielle, dont les pages les plus sombres remontent au XXe siècle : l’implication de sociétés de la chimie allemande dans la fabrication de substances toxiques, notamment le Zyklon B, ainsi que les controverses entourant l’Agent Orange utilisé pendant la guerre du Vietnam. À ce stade, difficile de ne pas avoir une légère envie de demander où commence la responsabilité et où finit le cynisme. Et comme si cela ne suffisait pas, voilà maintenant la grande machine du lobbying et de l’influence. À Bruxelles, les industriels de l’agrochimie déploient des moyens considérables pour défendre leurs intérêts auprès des institutions européennes. Aux États-Unis, Bayer-Monsanto s’est également retrouvé au cœur des débats sur l’influence des grandes entreprises, tandis que Bayer a figuré parmi les entreprises ayant contribué au financement de la cérémonie d’investiture de Donald Trump. Évidemment, tout cela est parfaitement légal. C’est justement ce qui rend parfois le système si fascinant : on peut financer, influencer, négocier, défendre ses intérêts et continuer à communiquer sur la santé, l’innovation et le progrès. Et pendant ce temps, des dizaines de milliers de citoyens ont engagé des procédures judiciaires autour du Roundup. Le chiffre de 65 000 plaintes a notamment été avancé dans les procédures américaines. En juin, la justice a encore rendu une décision favorable à Bayer dans l’un de ces dossiers. Alors oui, juridiquement, chaque affaire est différente. Oui, une décision de justice ne constitue pas une condamnation générale. Oui, une multinationale a le droit de défendre ses intérêts. Mais moralement ? Parce qu’à force de juxtaposer pesticides controversés, procès sanitaires, lobbying massif, puissance financière et communication autour de la santé, on finit par obtenir une image qui frôle la caricature. On pourrait appeler cela de la stratégie d’entreprise. On pourrait parler de diversification. On pourrait même, avec suffisamment d’optimisme, invoquer le progrès scientifique. Mais le mot qui me vient spontanément à l’esprit est beaucoup plus simple : *indécence*. Et si le cynisme avait un service marketing, il pourrait probablement s’appeler Bayer.

Source : Retour au Réel

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