Union sacrée des prêtres et gendarmes face aux vols dans les églises

églises tarnaises

Le père Guérin-Bru dans l'église de Labastide-Rouairoux/Photo DDM Florine Galéron

Le père Guérin-Bru dans l’église de Labastide-Rouairoux/Photo DDM Florine Galéron

C’est une grande première dans le Tarn. Les prêtres et la gendarmerie viennent de nouer un partenariat pour recenser l’intégralité des objets sacrés présents dans les 800 lieux de cultes du département. Une entreprise colossale pour enrayer les vols.

C’est l’histoire d’un prêtre tarnais qui voit disparaître l’été dernier deux bénitiers de son église. En contactant un confrère toulousain, il retrouve la trace des objets volés au marché aux puces quelques semaines plus tard. Le prêtre n’a pas de certificat de propriété il sera obligé de les racheter. Quand il entend cette histoire, c’est le déclic pour Didier Laurens.

Fraîchement arrivé au groupement de gendarmerie du Tarn l’été dernier, le lieutenant-colonel décide de solliciter les églises tarnaises pour lancer un recensement intégral des objets sacrés.

Des vols mais peu de plaintes

«Les vols dans les églises font partie de ce qu’on appelle le chiffre noir de la délinquance», explique Didier Laurens. Il y a très peu de vols déclarés même si le trafic existe car les religieux ne portent pas toujours plainte. Pour les délinquants c’est un trafic juteux avec peu de risques de poursuite». À Labastide, le curé Guérin-Bru, aumônier auprès de la gendarmerie est très souvent confronté à cette délinquance. Il a déjà porté plainte une trentaine de fois. «Tous les ans, il se passe quelque chose se désole-t-il en montrant les multiples traces d’effraction sur la porte de la sacristie. À Alban, l’église s’est fait voler un ostensoir, à Labastide, deux bénitiers ont disparu il y a quatre ans». Depuis, impossible de mettre la main sur les objets. Voler un bénitier, pourquoi faire ? Pour le revendre, bien sûr. Avec l’essor du marché de l’art sacré, les objets religieux se vendent à prix d’or. Un calice vaut parfois plusieurs milliers d’euros (voir encadré).

Les paroissiens pourront participer à l’inventaire

Face à ces vols à répétition, les prêtres tarnais ont plutôt bien accueilli l’idée d’un partenariat avec la gendarmerie. Au mois de novembre, le dispositif a reçu l’accord de la commission d’art sacré. L’évêque du Tarn soutient par ailleurs pleinement le projet.

Le recensement va concerner l’ensemble des 800 lieux de cultes tarnais. Dans un premier temps, la gendarmerie organisera des réunions d’information pour expliquer la démarche. Dans un deuxième temps, dans chaque paroisse, des groupes de volontaires (des religieux mais aussi de simples pratiquants) vont se créer pour procéder au recensement. Les gendarmes sont en train de concevoir des modèles de fiches techniques à remplir dans chaque église. La tâche s’annonce colossale puisque le recensement concernera aussi bien les objets mobiles (comme les coupes, vêtements, statues) que les objets fixes (bénitiers ou bas reliefs). Les paroissiens devront prendre en photo tous les biens, mais aussi les peser et indiquer toutes leurs caractéristiques (taille, couleur…). «Nous comptons sur l’entraide générationnelle , souligne de son côté le major Boucher, référent sûreté dans le Tarn. Les plus jeunes plus à l’aise avec les nouvelles technologies pourront s’appuyer sur la connaissance des lieux de culte des religieux».

Un outil précieux pour Interpol et Europol

Tout au long du processus, les membres de la paroisse seront épaulés par la trentaine de correspondants sûreté qui existe dans le département.

Le recensement commencera dans le courant du mois et devrait durer au moins un an. À terme, ce fichier pourrait faciliter la traque des voleurs. En cas de vol, un signalement détaillé avec une photo sera directement envoyé à Interpol et Europol, les instances de coopération policières européennes et mondiales. Un gain de temps quand on sait qu’il a fallu plusieurs années d’investigation pour retrouver la vierge volée à l’abbaye de Gaillac au début des années 2000 et finalement retrouvée en Italie…


L’OCBC, le gendarme des biens culturels

En France, c’est l’OCBC, (office central de lutte contre le trafic d’art) qui traque les objets volés dans les églises. Cet office dispose du fichier «Treima», acronyme de Thésaurus de recherche électronique et d’imagerie en matière artistique). Cette base de données contient la description et les clichés de quelque 80 000 objets dérobés sur le territoire national.Il s’agit d’une base d’imagerie des biens culturels volés sur le territoire national ainsi que des trésors nationaux circulant illicitement. Unique au monde, cette base repose sur la reconnaissance d’images et s’appuie sur le même principe utilisé pour traquer sur internet les photos de pédophiles.


«Un attrait très fort autour de l’art sacré avec des objets valant 4 000 euros»

Installé à Castres, Jean-Michel Franc est expert en art sacré. L’occasion d’un petit éclairage sur le marché des objets religieux.

Avez-vous observé un regain d’intérêt pour l’art sacré?

Oui, il y a un attrait très fort pour les objets sacrés surtout pour l’orfèvrerie: les calices, les ostensoirs mais également la paramentique (N.D.L.R., les vêtements utilisés lors des messes). À partir de 1962 et le concile Vatican II, les religieux ont abandonné ces ornements au profit de pièces plus simples. Dans mes ventes aux enchères, 80 % des clients sont des prêtres, des religieux qui n’ont pas suivi Vatican II et qui pratiquent toujours la messe en latin. C’est le cas des disciples de Monseigneur Lefèbvre à Paris. L’art sacré intéresse également les collectionneurs. Certains ont entre 800 et 1 000 pièces chez eux !

Combien valent ces objets ?

Cela dépend de l’époque et des dimensions. Mais un vêtement de cérémonie d’avant Vatican II avec des fils d’or, cela peut aller jusqu’à 4 000 euros. Un ostensoir de l’époque d’Angoulême peut valoir 8 000 euros et les sculptures en bois polychromé du XVIè siècle s’échangent entre 8 000 et 10 000 euros.

Souvent, les prêtres n’ont pas conscience des trésors qui sont présents dans les églises. Un jour, un curé m’a montré un calice qui selon lui valait à peine 30 ou 40 euros. Il en valait bien 1 500 euros.

Vous organisez deux fois par an deux fois par an des ventes d’art sacré. Comment faites-vous pour vous prémunir des objets volés ?

Avant chaque vente, je prends en photo les objets. Je les envoie à l’OCBC (voir ci-contre) qui répertorie les biens culturels volés. Jusqu’à présent, je n’ai pas eu de retour négatif.

Avez-vous déjà refusé des pièces ?

On m’a déjà proposé à plusieurs reprises des reliques (des restes humains). Or, le trafic de reliques est formellement interdit par le droit canonique. J’ai refusé à chaque fois.

Que pensez-vous de ce projet de recensement des lieux de culte ?

C’est impératif. Mais, il faut que cela soit fait avec beaucoup de précision car rien ne ressemble plus à un calice qu’un autre calice… Pour ma part, je serai pour que tous ces objets soient exposés dans un musée départemental d’art sacré.

Propos recueillis par Florine Galéron


Des diagnostics sécurité dans les églises … et les musées

En parallèle du recensement, les gendarmes vont réaliser des diagnostics sécurité dans les églises. «Les objets ne sont pas toujours bien protégés, certains tableaux ne sont pas fixés et donc faciles à dérober»,témoigne Didier Laurens. Les gendarmes devraient proposer aux églises s’installer des alarmes comme c’est déjà le cas à l’église de Réalmont voire de la vidéosurveillance. Cette perspective n’effraie pas le père Bastié. Pour le président de la commission d’art sacré du Tarn, l’église qui n’est plus propriétaire des objets sacrés depuis 1905, «a le devoir de protéger le bien d’autrui. Cela fait partie de notre patrimoine». Les musées pourraient faire l’objet du même dispositif de recensement et de sécurisation dans le courant de l’année.

Source : La Dépêche

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