SAINTE-ROSE « Avant les tirs sur les gendarmes, la cité a vécu 2 ans de terreur »

Les coups de fusil qui ont blessé mercredi soir trois gendarmes avaient-ils tout de la chronique annoncée ? Au terme d’hésitations, tractations et malgré les craintes de représailles, c’est finalement ce que nous ont assuré, unanimes, les riverains de la cité Légitimus. Leur quotidien depuis 2 ans est digne d’un western, rythmé par les barrages, braquages, menaces, règlements de comptes et fusillades…

« Je suis venu parce que je cherche à comprendre. » Le visage fermé, un homme scrute le quatre chemins où sont encore visibles bris de verre, éclats de pierres sur le bitume et larges cercles orange qui ont été peints à la bombe par les enquêteurs, afin de délimiter très précisément certains emplacements clés. C’est là que trois de leurs collègues ont été blessés par des tirs de fusils de chasse, mercredi soir.
Ce Sainte-Rosien assurant venir d’un autre quartier n’est pas seul. Durant toute la matinée d’hier, ils ont été nombreux à l’imiter en se présentant à pied, en voiture, seuls ou en petits groupes. Certains semblaient interdits, d’autres consternés. Le caillassage suivi d’une fusillade à l’encontre d’une patrouille marque clairement le franchissement d’un nouveau seuil dans l’escalade de la violence armée.
Au sein de la cité Légitimus, transformée en scène de crime, les riverains en ont immédiatement pris conscience sans toutefois parvenir à poser des mots sur l’indicible : « Tirer sur des gendarmes… Faut quand même avoir du… culot » , peine par exemple à lâcher une vieille dame.
Au gré des rencontres et d’échanges, les stigmates encore présents sont progressivement expliqués. Les bris de verre sur la chaussée ? Ça n’aurait rien à voir avec les vitres du véhicule de gendarmerie pris pour cible ayant explosé sous les jets de pierre. « Non! Il s’agit juste des bouteilles de rhum qui ont été vidées par le groupe de tireurs. » Tout aurait d’ailleurs débuté comme ça, mercredi.
« C’ÉTAIT LE FAR-WEST »
À l’issue d’infinies tractations, quelques habitants du quartier ont fini par accepter de parler. Tous l’assurent : le soir des faits, les gendarmes ne seraient pas forcément tombés dans un guet-apens les visant. Ils seraient juste devenus les victimes presque banales d’une violence ordinaire frappant le quartier depuis 2 ans.
« Avant, c’était calme ici. Maintenant, on vit un vrai western au quotidien. C’est le far-west. » La transformation soudaine s’expliquerait par le regroupement de jeunes aux abords d’une maison. Maison qui a d’ailleurs été perquisitionnée hier matin et d’où les enquêteurs sont repartis avec « des sacs d’herbe. On a vu aussi des pieds de cannabis qui étaient plantés juste derrière, dans le jardin. Des voitures et scooters ont également été saisis » , garantissent d’autres témoins, guère surpris par ces prises. Le désoeuvrement, l’alcool, le crack auraient fait le reste jusqu’à transformer la cité en zone de quasi non-droit, avec règlements de compte, coups de feu presque quotidiens et « passage à tabac » en règle. « Ce qui est arrivé aux gendarmes, c’est ce que beaucoup de gens vivent ici » , résume, amer, un passant avant de tourner rapidement les talons. « Ici, mieux vaut ne pas trop parler pour éviter les histoires. »
Toujours pas d’interpellation
Le parquet de Pointe-à-Pitre, qui a confié à la section de recherches l’enquête portant sur les blessures subies par trois gendarmes, précisait en fin de journée qu’aucune interpellation n’avait eu lieu. Pour autant, « les investigations avancent pour retrouver les deux individus qui auraient ouvert le feu. Des vérifications sont notamment menées sur des véhicules saisis sur le lieu des faits mais également à proximité, dans une propriété » , a précisé le procureur de la République Guy Étienne. Quant à la thèse du guet-apens visant des gendarmes et qui s’est soldé par ce qui est présenté comme une tentative d’assassinat de trois militaires, elle continue d’être défendue par le magistrat, malgré les éléments fournis par plusieurs habitants du quartier : « Il ne faut pas oublier que l’éclairage public a été coupé dans ce secteur entre la première et la deuxième intervention. Ce qui accrédite cette thèse. Et puis les tireurs n’ont pas pu confondre gendarmes et civils. Les tirs sont intervenus à faible distance. »
ELLE A DIT, Une riveraine de la cité Légitimus, à Viard/Sainte-Rose : « À 17 heures, ils avaient déjà chargé les fusils »
« Mercredi, ça a commencé très tôt dans la journée, entre jeunes. Ils ont bu. Beaucoup. Puis ont cassé leurs bouteilles de rhum. C’est à partir de là que c’est parti à la débandade. À 17 heures, ils avaient déjà chargé les fusils et tiraient. Moi, j’ai préféré m’enfermer chez moi. Je ne sais donc pas trop comment les choses se sont déroulées après. À ce qui se dit, c’est un habitant qui a fini par appeler les gendarmes. Moi, j’ai juste entendu un militaire crier « J’ai été touché! » Il y en avait un couché à terre. Et un autre, blessé lui aussi, qui était soutenu par son collègue. »
La violence et la peur comme quotidien
Pas simple de briser le silence, mais à force de persévérance, les langues ont commencé à se délier. Avec ce constat : maison après maison, ce sont les mêmes histoires qui sont systématiquement revenues en boucle. « Ils pouvaient utiliser des scooters, des chaises ou une voiture pour édifier un barrage. Un soir, comme je ne pouvais pas passer, j’ai repéré deux ou trois jeunes que je connais. Je leur ai demandé comment faire. Ils m’ont dit d’utiliser le trottoir. » Un peu plus loin, d’autres habitants préfèrent s’intéresser au sort de l’épicerie implantée quasiment face à la petite maison où « les jeunes avaient pris l’habitude de se réunir. Avant, elle fermait à 20 heures. Actuellement, le rideau est baissé dès 14 heures ou 14 h 30. »
BRAQUÉS PARCE QU’ILS JOUAIENT AUX DOMINOS
Plus sordide encore : l’exemple d’un « Métro – en fait un Cubain – passé à tabac à coups de crosse au visage. On ne sait pas trop pourquoi. » Un riverain confirme à la volée : « Oui, mais ne perdez pas votre temps. Il ne vous dira rien. C’est un peu comme ces deux jeunes qui ont reçu des plombs mais qui ont préféré ne pas déposer plainte afin de ne pas envenimer les choses. »
Des cas isolés ? Pas vraiment… Figurerait enfin le cas d’un retraité braqué par un fusil et menacé. L’homme que nous avions rencontré et qui s’était immédiatement muré dans le silence n’avait, bien sûr, pas disserté sur son agression. C’est donc un de ses amis qui raconte, loin des regards : « Il jouait aux dominos avec un autre vyé moun. Sans faire de bruit. Un jeune est arrivé, a fait « clac » avec son arme (notre témoin mime l’armement du fusil) et le lui a mis sous le nez avant de lui intimer l’ordre d’arrêter de jouer. Heureusement que mon ami a obtempéré. »
Une jolie fille, un chanteur de dancehall et du grand n’importe quoi
Un pâté de maisons tenu par des jeunes! C’est comme cela qu’est dépeinte la cité Légitimus par ses habitants. « Ils étaient chez eux et savaient nous le faire savoir. Surtout quand ils barraient la rue » , résume sans détour un riverain. Le début de l’enfer ? Il tiendrait à l’arrivée d’une « belle jeune fille qui a repris la maison de ses parents, avant de se mettre en couple avec un chanteur de dancehall. Depuis, il n’y a que des problèmes. Même si cette fille, au fond, est elle aussi victime du système. On la voyait quelquefois rentrer chez elle : elle trouvait sa porte ouverte. Dedans, il y avait du monde, des bouteilles d’alcool, de la musique… Je crois qu’elle s’est laissée entraînée. »
La faute, de l’avis général, incomberait à son petit ami. L’artiste, « qui vient de Pointe-à-Pitre » et qui traînerait derrière lui une réputation border-line, serait, au fil des semaines, parvenu à aimanter aux abords du domicile tout ce que Sainte-Rose compte en bandes. « J’ai déjà vu six gars se regrouper là. Tous avaient des bracelets électroniques à la cheville qu’ils exhibaient fièrement. Comme des trophées. Mais parfois leur nombre pouvait aller jusqu’à 30. »
Ce qui est certain, c’est que « souvent, en fin de journée, ça partait à la débandade. En général, ces jeunes boivent, cassent puis tirent » , souligne une autre femme. Et un homme, un peu plus loin, de préciser : « Le week-end, c’était systématique. Lors de la fête de Viard, j’ai compté 26 coups de feu. Des bandes rivales étaient venues régler leurs comptes. »

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