Mort de Rémi Fraisse : un rapport écarte toute faute professionnelle du gendarme

La zone du drame, le jour suivant.

La zone du drame, le jour suivant. Crédits photo : PASCAL PAVANI/AFP

Demandé par le ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve, le rapport d’enquête de l’inspection générale de la gendarmerie revient précisément sur les circonstances du drame.

«Pas d’élément permettant de caractériser une faute professionnelle»: au terme d’un mois d’enquête fouillée menée à la demande du ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve, l’Inspection générale de la gendarmerie nationale a rendu son très attendu rapport sur les circonstances dans lesquelles Rémi Fraisse a perdu la vie, tué le 26 octobre dernier sur le site de Sivens alors qu’il manifestait aux côtés d’opposants au barrage. Après avoir passé au crible les images et enregistrements sonores des gendarmes engagés le jour du drame, décryptés avec minutie nombre de documents et de vidéos circulant sur internet, entendu les acteurs directs engagés dans la maintien de l’ordre, les «bœuf-carottes» de la gendarmerie exonèrent de tout dérapage déontologique le maréchal des logis chef J., qui a lancé la grenade offensive mortelle. Considérant qu’il est «particulièrement difficile de viser de nuit un point précis d’une zone en procédant par un lancer à une quinzaine de mètres, avec une trajectoire courbe imposée par un obstacle (dans le cas présent une clôture de 1,80 m de hauteur)», les enquêteurs soulignent par ailleurs que «les enregistrements sonores prouvent que des avertissements ont été effectués, en indiquant le type de munitions qui va être employé». «Le lanceur connaît les effets de la grenade offensive», note en outre le rapport avant de rajouter qu’il «démontre sa volonté d’éviter de blesser un manifestant en prenant la précaution d’utiliser une paire de jumelles I.L (intensificateur de lumière) pour vérifier si personne ne se trouve dans la zone où il s’apprête à jeter la grenade».

Une stratégie de harcèlement quotidien des forces de l’ordre

Avec une précision toute militaire, l’Inspection dissèque la «montée brutale en violence de l’opposition au projet» de barrage. «Le mois d’août 2014 est marqué par une rupture dans les modes d’action des opposants en raison de l’échéance du 1er septembre, marquant le début du déboisement», note le rapport qui observe que «les opposants mettent dorénavant en œuvre une stratégie de harcèlement quotidien des forces de l’ordre, des élus locaux favorables au projet, des fonctionnaires du conseil général et des entreprises participant aux travaux». Décrivant des opérations de type «black-block», ces experts dissèquent par le menu la «professionnalisation de la contestation» «sous l’impulsion d’anciens opposants expérimentés au projet d’aéroport à Notre Dame des Landes»: «Les plus violents viennent au contact des escadrons mobiles et les harcèlent, mais dès que les gendarmes passent à l’action pour sécuriser le chantier et ses ouvriers, les meneurs se retirent et mettent en avant des opposants non-violents (écologistes, clowns, badauds…) généralement inconnus de la gendarmerie et de la police, qui s’interposent entre les forces de l’ordre et les radicaux.»

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«Fusées de détresse» lancées en tirs tendus

Au chapitre de la «sophistication des moyens employés» par les irréductibles du Tarn, l’enquête évoque pêle-mêle les «mortiers», «bouteilles d’acide», «piégeages de barricades», «herses artisanales», «engins de mortiers» et autres «fusées de détresse» lancées en tirs tendus. Le 11 septembre, les gendarmes découvrent même sur le terrain un «guide à l’usage des zadistes (…) dans lequel sont notamment expliqués les modes de fabrication et d’utilisation d’engins explosifs et incendiaires.» Capables de «coordonner leurs actions sur une zone débordant largement celle du site de Sivens sur tous les objectifs dont la destruction permettrait d’entraver ou d’arrêter les travaux», les opposants au barrage tentent le soir du 24 octobre de s’introduire sur le site de stockage des engins de chantier à Montans, à 17 kilomètres de leur base. Le lendemain, les trois vigiles chargés de protéger la «base vie» du chantier du barrage de Sivens sont la cible de cailloux et de cocktails molotov. L’un d’eux est touché à la tête. «Confrontés à environ 150 manifestants radicaux équipés de protections (casques, masques, boucliers) et qui emploient des projectiles de toutes sortes (cailloux lancés à l’aide de frondes et de lance-pierres puissants aux montants plantés en terre, mortier artisanal, cocktails incendiaires)», les forces de l’ordre vont pendant cinq heures tirer quelque 123 grenades – dont 17 offensives – ainsi que 27 balles de défense avant de ramener le calme. Mais celui-ci n’est que de brève durée.

«Le niveau de violence s’accroît très rapidement»

Dès le 25 octobre à 16 h 30, les enquêteurs rappellent qu’«environ 150 manifestants radicaux sont aperçus en train de s’équiper dans les lisières boisées dominant la vallée à l’ouest et commencent à jeter des pierres et des bouteilles incendiaires». Un hélicoptère de la gendarmerie survolant la vallée évite alors de justesse une fusée tirée dans sa direction. «Comme en attestent les vidéos diffusées sur Internet, les forces de l’ordre cherchent à maintenir à distance les manifestants pour éviter les affrontements, dit le rapport. Leur riposte est graduée selon le niveau des violences qu’elles subissent». Vers minuit, comme en témoigne notamment l’exploitation de films enregistrés par l’escadron 28/2 de la Réole et la retranscription d’échanges téléphoniques, «50 à 70 manifestants recommencent à envoyer des projectiles sur les forces de l’ordre, en profitant de l’obscurité pour les lancer au plus près». Dans son audition, le commandant de l’unité 28/2 indique que «le niveau de violence s’accroît très rapidement». Cette nuit-là, l’escadron fait usage de 237 grenades lacrymogènes, 41 balles de défense, 38 grenades F4 et lance 23 grenades offensives.

Le décès de Rémi Fraisse constaté de visu à 1h53 par les pompiers

Touché par l’une d’elles, Rémi Fraisse est récupéré sous une pluie de projectiles et emmené par les gendarmes, comme ceux-ci l’avaient fait peu auparavant pour une jeune femme indemne. À la lumière d’un véhicule, le jeune écologiste reçoit de premiers soins avant «la découverte d’une plaie importante dans le haut du dos». Le décès est constaté de visu à 1h53 par les pompiers. Les gendarmes présents font un «lien possible» avec «un tir de lanceur de balle et un lancer de grenade offensive» sachant qu’il ne s’agit alors de «supputations». Le parquet puis le service de permanence du cabinet du ministre de l’Intérieur est alerté dans la foulée sans pouvoir préciser les circonstances du décès. «L’expérience prouve que la transmission d’une information sans vérification préalable présente un risque élevé de démenti ultérieur», martèlent les enquêteurs. Après la phase de recueil d’informations sur le terrain, il «faudra attendre une seconde, plus longue, au terme de laquelle les résultats des différents examens médico-légaux et analyses permettent d’affirmer qu’une grenade offensive est seule responsable de la mort de Rémi Fraisse». De fait, ce n’est que le mardi 28 octobre, soit 48 heures après le drame, que les analyses du laboratoire d’investigation de la police scientifique (LIPS) de Toulouse permettent d’établir que «la blessure ne présente que des traces d’explosifs de type TNT». «En conséquence, la mort de Rémi Fraisse est imputable aux effets d’une grenade offensive en dotation dans la gendarmerie mobile. Les résultats sont annoncés le même jour par le procureur de la République d’Albi», écrit le rapport qui pourrait ainsi couper court aux polémiques sur les retards de communication. Par souci de transparence, il a été présenté mardi soir devant la commission des lois de l’Assemblée nationale. Les députés écologistes, qui ont demandé une commission d’enquête parlementaire sur le maintien de l’ordre après la mort du jeune militant, vont l’éplucher avec attention.

Source : Le Figaro

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