Le prix à la pompe n’a plus rien à voir avec le prix du baril
Auteur(s) Le Collectif citoyen et Xavier Azalbert, France-Soir Publié le 09 septembre 2026 – 09:15

Le prix à la pompe n’a plus rien à voir avec le prix du baril
DR
Le 13 avril 2026, dans Hausse du prix des carburants : je pose la question… et les chiffres répondent, je comparais le sommet de 2008 au litre d’aujourd’hui.
Hier encore, Alexandre Jardin publiait la photographie d’une station Esso en région parisienne : 2,609 € le SP98, 2,669 € le gazole. « Ça va mal finir. » La moyenne nationale est déjà insupportable. Cette photo, elle, est le prix du quotidien francilien : celui de la station la plus proche du boulot, pas celui de la moyenne Insee.
On m’avait objecté le dollar ? Voici le dollar. L’écart reste. Il change même de visage : ce n’est plus « le pétrole a baissé, donc Total nous vole ». C’est plus simple, et plus dur. Le brut, en euros, n’explique qu’une mince part. La taxe et la raffinerie expliquent presque tout.

Ce que 2008 et 2026 ont vraiment en commun
En juillet 2008, le Brent a touché environ 147 dollars. L’euro était alors très fort : autour de 1,57 dollar. Un dollar valait à peine 0,64 euro. Le litre de brut coûtait donc, grosso modo, 0,59 €.
À la pompe, le record n’était pas 1,35 €. Les moyennes UFIP du pic donnaient plutôt 1,49–1,50 € le SP95 et 1,45 € le gazole.

Début septembre 2026, le Brent flirte avec 95–100 dollars (il a dépassé 110 dollars au printemps, pendant la crise iranienne). L’euro n’est plus le même : autour de 1,16 dollar. Un dollar vaut environ 0,86 euro. Le litre de brut, en euros, tourne autour de 0,52 à 0,60 € selon le cours qu’on retient.
Même à 110 dollars, avec le change d’aujourd’hui, le litre de brut n’est pas 20 centimes moins cher qu’en 2008. Il est du même ordre.
Et pourtant le litre à la pompe, lui, n’est plus à 1,50 €. Il est autour de 2,13 € l’E10 et 2,30 € le gazole.
Voilà le vrai scandale, une fois le change remis à sa place : le brut en euros a à peine bougé ; le litre vendu au salarié a pris 65 à 85 centimes.

Ce n’est pas une rumeur de réseau. Ce sont les cours, les parités BCE et les relevés officiels des stations.
Un litre, découpé
Prenez un litre d’aujourd’hui. Il n’est pas « pétrole + petite commission ». Il est un empilement.
Sur un litre autour de 2,10–2,30 €, on retrouve en gros ceci :
- le produit raffiné (brut + raffinage) et son acheminement ;
- la distribution, les certificats d’économies d’énergie, l’obligation de biocarburants ;
- l’accise (ex-TICPE), un montant fixe par litre : de l’ordre de 0,61 € pour le gazole et 0,66 à 0,69 € pour l’essence, hors majorations régionales ;
- la TVA à 20 % sur le tout, accise comprise.

Les taxes pèsent souvent la moitié du litre. L’accise ne baisse pas quand le baril baisse. La TVA, elle, monte dès que le produit monte. C’est une taxe sur la taxe. Légale. Votée. Renouvelée.
On peut le dire autrement. Même si le brut tombait à zéro, vous paieriez encore l’accise, plus la TVA sur l’accise, plus une part de distribution et de normes. Le plancher fiscal n’est pas un détail. C’est le socle du prix.

Trois étages, pas un seul coupable
Fusionner l’État, la raffinerie et le producteur dans un seul « Total ment » est confortable. C’est aussi ce qui permet à chacun de se défausser.

Premier étage : l’État. Plus le litre est cher, plus Bercy encaisse. L’accise est un impôt au litre, indépendant du marché. La TVA est proportionnelle. Un gouvernement qui refuse de toucher à cette architecture n’est pas « dépassé par le baril ». Il choisit de laisser la pompe servir de recette. Les dirigeants ne font pas le plein avec leur seul salaire : une partie du système roule, se déplace, se chauffe et se reçoit sur fonds publics. Le contribuable, lui, n’a pas cette option.

Deuxième étage : le raffinage. 2026 n’est pas une année banale. Ormuz, l’Iran, les attaques de raffineries, les restrictions russes sur le diesel : le goulot n’est plus seulement le brut, c’est le produit fini. Les crack spreads européens du gazole ont atteint des niveaux hors norme — souvent 70 à 100 dollars le baril, contre 10 à 30 dollars en période calme. Voilà pourquoi le gazole, que le raffinage rendait naguère un peu moins coûteux que l’essence, peut se vendre plus cher à la pompe. Ce n’est pas seulement la phrase paresseuse « la demande est plus forte, donc on augmente ». C’est un marché de produit raffiné plus tendu que le marché du baril. Les compagnies en profitent. Le nier serait aussi faux que de tout mettre sur le seul Brent.

Troisième étage : les majors intégrées. TotalEnergies n’est pas un pompiste. Elle produit, elle trade, elle raffine, elle vend. Sa production d’hydrocarbures tourne autour de 2,4 millions de barils équivalent pétrole par jour, dont plus d’1,3 million de barils de liquides. Une part vient de ses propres champs, souvent à coût de lifting bas ; le reste est acheté. Sur sa production propre, l’écart entre le coût d’extraction et le prix de marché est considérable. Sur le pétrole acheté, le bénéfice se fait plus bas dans la chaîne : raffinage, trading, stations. Dire cela n’exige pas d’inventer 48 milliards « dans l’absolu ». Les comptes publiés suffisent : l’entreprise gagne à plusieurs portes. Le consommateur, lui, n’en ouvre qu’une.

Ce que ça coûte à ceux qui n’ont pas le choix
Quinze mille kilomètres par an, 6 litres aux 100, c’est 900 litres. Par rapport au gazole de 2008, à +85 centimes, cela fait plus de 750 € sur l’année. Pas un « effort de transition ». Un mois de courses. Un loyer partiel. Des réparations reportées.

L’infirmière de nuit n’a pas de visio. L’artisan non plus. L’aide à domicile non plus. Le carburant, pour eux, n’est pas un loisir. C’est l’outil qui rend le salaire possible. Le traiter fiscalement comme un bien banal, au taux plein de 20 %, tout en taxant à peine le kérosène des jets, n’est pas une loi de la nature. C’est un choix.
Les objections, pour ne plus les laisser tuer le débat
Oui, il y a eu de l’inflation depuis 2008 : de l’ordre de 30 % côté prix français, davantage si l’on convertit le dollar. Même après cette correction, le litre reste nettement plus cher en pouvoir d’achat.
Oui, la fiscalité du diesel a été relevée pour rapprocher le gazole de l’essence, au nom du climat. On peut débattre de l’objectif. On ne peut pas faire semblant que cette hausse d’accise n’existe pas dans l’écart 2008–2026.

Oui, la géopolitique de 2026 pèse, surtout sur les produits raffinés. C’est précisément pour cela qu’il faut séparer le brut, la raffinerie et l’impôt. Tant qu’on dit « c’est le baril », on offre un alibi aux deux autres.
Ce que l’exécutif et le Parlement peuvent faire dès maintenant
Pas un slogan. Des leviers écrits dans le droit.
- Traiter les carburants routiers comme un bien de première nécessité et ramener la TVA de 20 % à 5,5 %. Sur un litre à 2,20 €, l’économie n’est pas symbolique : elle se compte en dizaines de centimes, tout de suite, pour tout le monde.
- Rendre l’accise flottante à la baisse quand le prix hors taxe s’envole. Aujourd’hui l’accise est un clou planté dans le litre. Qu’elle devienne un amortisseur : le produit monte, la part fixe de l’État recule d’autant, dans une fourchette votée. L’inverse de la machine actuelle, où la TVA amplifie la hausse.

- Publier chaque semaine la décomposition officielle d’un litre : brut, raffinage, logistique, CEE, biocarburants, accise, TVA, marge de station. Les données existent déjà, éparpillées. Les rassembler sur une page unique, station par station si besoin, tuerait la fable du « c’est uniquement le pétrole ».
- Encadrer temporairement les marges de distribution et exiger la transparence des marges de raffinage répercutées sur le marché français, le temps que les cracks hors norme se résorbent. Un plafond du type « 110 % d’un coût unique » est trop flou pour un décret : un groupe intégré n’a pas un coût, il en a vingt. Un plafond de marge aval + une clause d’extraprofits de raffinage, si, ça s’écrit.

Le gouvernement peut agir par décret ou par voie législative. Le Parlement peut déposer le texte. Ni l’un ni l’autre n’est désarmé. Ils refusent. Pas parce que la Constitution l’interdit. Parce que la recette est bonne, le lobby est puissant, et ceux qui votent le budget ne vivent pas le litre comme une ligne de survie.

La demande
Que chaque candidat à la présidentielle inscrive noir sur blanc : TVA 5,5 % sur les carburants routiers ; accise amortisseur ; publication hebdomadaire de la décomposition du litre. Qui refuse ces trois points assume le système actuel. Qu’il le dise.
Quant à nous : un mail, pas un vague « il faut se mobiliser ». Trois lignes à votre député.
En 2008, le litre de brut en euros valait environ 0,59 € et le gazole 1,45 €. En 2026, le litre de brut en euros est du même ordre et le gazole dépasse 2,30 €. Je vous demande le dépôt d’une proposition : TVA à 5,5 % sur les carburants routiers et accise flottante à la baisse.
Le baril n’explique presque rien. La taxe et la raffinerie expliquent presque tout. Le reste est une décision politique. Elle peut être prise. Elle n’est pas prise. C’est tout le sujet.

Retrouvez le résumé vidéo de l’article :
Source : France Soir
Laisser un commentaire