Anatomie de la polycrise alimentaire 2026 — 2/5 : El Niño, le climat qui se synchronise avec le blocus

Deuxième volet d’une série en cinq parties consacrée à la polycrise alimentaire qui se profile pour 2026-2027. Après avoir exposé le verrou pétrochimique amont — le détroit d’Ormuz, l’acide sulfurique et le naphta —, on examine ici l’autre face du choc : un super El Niño dont la probabilité de formation à l’été 2026 atteint 75 %, et dont la signature historique évoque les pires anomalies climatiques jamais enregistrées.


Ce que l’opinion publique ignore d’El Niño

Le grand public a entendu parler d’El Niño. La plupart le rangent quelque part entre le réchauffement climatique abstrait et un curiosum météorologique péruvien. Très peu de gens, en France, savent que ce phénomène cyclique est capable, à lui seul, d’effacer en une saison agricole l’équivalent du PIB d’un pays moyen, de provoquer des famines régionales en Afrique australe et en Indonésie, et de forcer la fermeture du canal de Panama au transit céréalier mondial.

El Niño désigne une oscillation périodique du Pacifique tropical, dans laquelle les eaux de surface du Pacifique central et oriental se réchauffent au-dessus de leurs valeurs habituelles, perturbant la circulation atmosphérique de Walker et redistribuant brutalement les régimes de précipitations sur la moitié de la planète. La sécheresse migre, les moussons défaillent, les ouragans se déplacent. Les conséquences agricoles sont systématiques et géographiquement asymétriques : sécheresse sévère en Australie, en Indonésie et dans certaines parties de l’Asie du Sud, pluies excessives sur certaines régions d’Amérique du Sud, perturbations majeures de la mousson indienne et africaine.

Le présent article ne reprend pas l’introduction climatologique générale, qui est disponible dans toute encyclopédie sérieuse. Il s’attache à un point précis : les agences météorologiques de référence convergent désormais, depuis le printemps 2026, sur un diagnostic d’une gravité particulière. Et c’est ce diagnostic qui, combiné au verrou pétrochimique exposé dans le premier volet, transforme une crise d’approvisionnement en risque civilisationnel.

Le consensus des agences : 75 % de probabilité, signature de super El Niño

Trois grandes institutions météorologiques font autorité dans le monde pour la prévision des oscillations ENSO (El Niño-Southern Oscillation) : la NOAA Climate Prediction Center aux États-Unis, l’International Research Institute for Climate and Society de Columbia (IRI), et le Centre européen pour les prévisions météorologiques à moyen terme (ECMWF) basé à Reading. En avril 2026, leurs modèles convergent.

Le diagnostic est le suivant. Les conditions ENSO-neutres en cours persisteront jusqu’à juin 2026. À partir de mai-juillet, la transition vers un état El Niño est anticipée avec une probabilité de 75 %. La signature thermique projetée — anomalie de température de surface de la mer dans la région Niño-3.4 supérieure à +2,0 °C — place ce futur évènement dans la catégorie des « super El Niño », rejoignant la cohorte étroite des évènements de 1982-83, 1997-98 et 2015-16.

Plus inquiétant, certains paramètres des modèles évoquent une signature comparable à celle de 1877-78, événement classé dans la littérature climatologique comme l’un des plus violents des deux derniers siècles, et associé historiquement à la grande famine indienne de 1876-78 (entre 5 et 10 millions de morts selon les estimations) et aux famines simultanées du Brésil, de la Chine du Nord et de l’Égypte. Ce n’est pas une analogie tirée par les cheveux : c’est la comparaison qui apparaît dans la littérature scientifique évaluée par les pairs (Journal of Climate, 2020) lorsque les chercheurs cherchent un précédent à l’amplitude que les modèles 2026 projettent.

Tindale rappelle dans sa note que la météorologie de cette nature est « notoirement difficile à prédire avec exactitude ». L’avertissement vaut dans les deux sens : il signale aussi que les modèles peuvent encore se révéler trop optimistes.

Une asymétrie géographique parfaitement cartographiée

L’effet d’El Niño n’est pas uniforme. Il frappe par régions, et les régions touchées sont celles dont l’économie agricole est la plus exposée structurellement à la fertilisation importée et aux pesticides synthétiques. Cette coïncidence n’est pas un hasard météorologique : elle résulte du fait que les ceintures agricoles intensives mondialisées se sont précisément développées dans les zones où le climat tropical et subtropical favorise le rendement — donc dans les zones les plus sensibles aux oscillations ENSO.

Australie. Sécheresse sévère anticipée sur la ceinture des céréales d’hiver. Tindale projette une réduction de 15 % du rendement agrégé du blé. La précédente crise El Niño australienne, en 1982-83, avait coûté au pays plus d’un milliard de dollars australiens (en monnaie constante de l’époque), avec effondrement quasi-total de certaines productions céréalières.

Indonésie et Malaisie. La signature classique d’un super El Niño en Asie du Sud-Est est l’effondrement de la mousson, l’assèchement des nappes phréatiques de plantation, et l’embrasement des forêts de tourbe. La crise de 1997-98 avait provoqué les incendies catastrophiques d’Indonésie qui avaient enveloppé toute l’Asie du Sud-Est dans un nuage de fumée pendant plusieurs mois. Pour 2026-2027, Tindale projette une chute de 10 à 20 % du rendement de l’huile de palme, avec retour probable des incendies de plantation.

Inde. Le risque majeur est la perturbation de la mousson de juin-septembre, dont dépend environ 70 % de l’agriculture pluviale du sous-continent. Une mousson défaillante en 2026, conjuguée à la priorité domestique imposée sur les engrais (cf. premier volet), placerait la sécurité alimentaire d’1,4 milliard d’êtres humains en zone rouge.

Afrique australe. La FAO et le PAM rappellent que lors du dernier épisode majeur de sécheresse El Niño en Afrique australe (2015-16, et plus récemment 2023-24), les paysans des pays les plus touchés ont perdu en moyenne au moins la moitié de leur récolte. La région reste fragile.

Bassin amazonien et Pampas sud-américaines. La signature El Niño y est inverse — pluies excessives plutôt que sécheresse — mais avec des effets agricoles tout aussi destructeurs : lessivage des engrais azotés et phosphatés hors de la zone racinaire avant absorption, eutrophisation des cours d’eau, retards de plantation. Le Brésil, premier exportateur agricole de l’hémisphère sud, est particulièrement vulnérable car il combine des intrants importés (engrais, pesticides) et un modèle agricole dépendant de la protection chimique des cultures (cf. troisième volet de cette série).

Sahel et Afrique de l’Ouest. Plus de 52 millions de personnes y sont déjà en situation d’insécurité alimentaire aiguë avant tout effet El Niño. La superposition d’une sécheresse régionale et d’une rupture de l’approvisionnement en engrais et pesticides ferme la fenêtre d’une saison agricole utile.

La double perte hydrique-nutritive

C’est ici que la synchronisation avec le choc pétrochimique devient mortifère. Sous stress climatique extrême, les plantes ne demandent pas moins de nutriments — comme on pourrait le croire intuitivement, en imaginant que la sécheresse ralentirait leur métabolisme. Elles en exigent davantage, et de profil très spécifique. Tindale, citant les agronomes, rappelle les mécanismes biologiques en jeu.

Pour résister à la chaleur, une plante a besoin de phosphore, qui lui fournit l’énergie nécessaire à la croissance accélérée des racines profondes capables de chasser l’eau souterraine en train de reculer. Elle a besoin de potassium, qui agit comme une pompe microscopique au niveau des stomates des feuilles, fermant ces ouvertures pour empêcher la plante de transpirer à mort. Sans ces deux nutriments — précisément ceux que la rupture du soufre et de l’acide sulfurique va rendre inaccessibles —, la plante n’a pas de mécanisme interne de défense contre le stress thermique.

L’agriculteur, paradoxalement piégé par les prix prohibitifs des engrais (l’urée d’origine moyen-orientale a bondi de 19 % en une seule semaine en mars 2026, selon la FAO ; l’urée égyptienne de 28 % ; le soufre américain de 165 % en glissement annuel), se voit forcé de réduire les doses appliquées par hectare. Il applique donc le moins d’engrais à la saison où la plante en aurait le plus besoin. La réponse au rendement est non-linéaire : une réduction modeste des apports en conditions de stress hydrique entraîne une chute disproportionnée du rendement.

À cela s’ajoute un second mécanisme de double perte. Dans les zones de sécheresse, l’eau insuffisante ne permet plus à l’engrais appliqué de se dissoudre et d’entrer dans le système racinaire : le capital chimique reste piégé en surface, sous forme de complexes inaccessibles. Dans les zones inondées au contraire — Pampas argentines, certaines régions du Brésil sous El Niño —, l’excès de pluie lessive l’azote et le phosphate hors de la zone racinaire avant que la plante ait pu les absorber. Dans les deux cas, l’engrais coûte cher, manque, et ne nourrit plus la plante.

Les fenêtres de plantation et la dérive logistique

Les calendriers agricoles ne se négocient pas. Les fenêtres de plantation pour les céréales d’hiver et les cultures de saison sèche, en Australie, en Indonésie et dans la Corn Belt américaine, sont étroites — souvent quelques semaines. Or la nécessité géopolitique de contourner la mer Rouge et le détroit d’Ormuz par le cap de Bonne-Espérance ajoute entre 18 et 22 jours aux délais de livraison maritime mondiaux.

L’agriculteur peut donc payer son engrais à prix fort, le voir partir, et le voir arriver hors fenêtre. Les nutriments appliqués trop tard dans le cycle de développement ne se traduisent plus en biomasse ni en rendement. L’apport coûte sans nourrir. La saison est perdue.

Pourquoi la synchronisation rend la sortie haute impossible

Si l’on prenait isolément chacun des chocs décrits — fermeture d’Ormuz, embargo chinois sur l’acide, super El Niño —, le marché mondial trouverait des marges d’ajustement. Les acteurs intégrés (OCP marocain pour le phosphate, Mosaic pour l’Amérique du Nord) absorberaient le surcoût. Les paysans réduiraient les doses, accepteraient des rendements inférieurs de 5 à 10 %, et le système agroalimentaire mondial passerait l’année avec des prix élevés mais sans rupture systémique.

Ce qui rend 2026-2027 différent, c’est la synchronisation parfaite de trois chocs qui auraient pu être dyssynchrones. Le verrou amont des intrants chimiques se ferme exactement au moment où les cultures, sous stress climatique extrême, requièrent leur niveau biologique maximal de protection nutritive. La FAO et le PAM rappellent que les sécheresses et hautes températures liées à El Niño déclenchent en outre des poussées de ravageurs et de maladies transfrontalières — au moment précis où les pesticides eux aussi vont manquer (sujet du troisième volet de la série).

Tindale écrit, et le mot est juste : « L’interaction est multiplicative. » Pas additive. El Niño ne crée pas une crise séparée juxtaposée à la pénurie pétrochimique. Il synchronise stress climatique, pression biologique et rareté des intrants chimiques sur des systèmes alimentaires déjà fragilisés, accélérant l’épuisement des stocks, durcissant les pics de prix et avançant le basculement vers la thésaurisation, les contrôles à l’export et le rationnement d’urgence.

Ce qu’il faut surveiller

Plusieurs indicateurs précoces permettront de confirmer ou d’atténuer la trajectoire de super El Niño dans les six à dix-huit prochains mois. Le premier est l’anomalie de température de surface dans la région Niño-3.4 mesurée par la NOAA. Une lecture soutenue au-dessus de +2,0 °C en août-septembre 2026 verrouillera mathématiquement la trajectoire de super El Niño. Le second est le niveau du lac Gatún, qui alimente les écluses du canal de Panama : une baisse vers le seuil critique de 78-79 pieds signalera la sécheresse panaméenne, donc la restriction du transit des céréales américaines vers l’Asie. Le troisième est l’évaluation de la biomasse d’anchois péruvien par l’IMARPE, dont l’effondrement signera la rupture de la boucle pêcheries-élevage-engrais (sujet du quatrième volet).

Le troisième volet de cette série abordera ce qui est, selon Tindale, le verrou le plus critique de la polycrise — celui dont presque personne ne parle parce qu’il est moins visuel que la fermeture d’un détroit ou que les tempêtes du Pacifique. Il s’agit de la chaîne BTX (benzène, toluène, xylène) issue du naphta, qui fournit la quasi-totalité des solvants et des principes actifs des pesticides, herbicides et fongicides modernes. Sans ces molécules, la modernité agricole cesse d’exister. Le calcul que livre Tindale — 3 790 trillions de kilocalories perdues, soit la ration annuelle de 3,79 milliards d’humains — s’y ancre.


Sources principales : Craig Tindale, « War, El Niño, Pestilence, and Famine », Substack, 23 avril 2026. Modèles ENSO de NOAA CPC, IRI Columbia, ECMWF. Singh et al., « The 1877-78 El Niño Event », Journal of Climate, 33(11), 2020. FAO et Programme Alimentaire Mondial pour les évaluations Afrique australe et Sahel.

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