Anatomie de la polycrise alimentaire 2026 — 1/5 : Ormuz, le verrou chimique de l’agriculture mondiale

Premier volet d’une série en cinq parties consacrée à la polycrise alimentaire qui se profile pour 2026-2027. Cet article expose le verrou industriel amont : pourquoi la fermeture quasi-totale d’un détroit moyen-oriental peut, en quelques mois, vider les sacs d’engrais des paysans européens, brésiliens et indiens.


Une chaîne d’approvisionnement que personne ne regarde

L’opinion publique européenne a appris en 2022, à ses dépens, que le pain dépend du gaz russe parce que le gaz fabrique l’azote, et l’azote fabrique l’urée. C’était la première fois depuis longtemps que la presse grand public consentait à expliquer qu’un champ de blé est, avant tout, un produit dérivé de la pétrochimie. La leçon a été oubliée presque aussi vite qu’elle avait été apprise. Or il existe, en amont du gaz, une seconde chaîne — moins connue, plus fragile, et bien plus concentrée géographiquement — qui conditionne l’autre moitié de la fertilisation moderne : celle du soufre, de l’acide sulfurique et du naphta.

C’est cette chaîne qui se brise actuellement. Et c’est par elle que la crise alimentaire de 2026-2027 entre dans le réel.

L’analyste financier australien Craig Tindale, dans une note publiée le 23 avril 2026, a mis bout à bout des données qui circulaient jusqu’ici de manière dispersée dans la littérature spécialisée des matières premières, des engrais et de la météorologie. Le tableau qu’il en tire est saisissant. Il décrit une superposition de chocs — pétrochimique, climatique, logistique — dont la synchronisation rend la sortie haute par le marché à peu près inenvisageable.

Le présent article restitue le premier maillon de cette chaîne : pourquoi l’acide sulfurique est le goulet d’étranglement de l’agriculture mondiale, pourquoi 50 % de son approvisionnement transitent par un seul détroit, et pourquoi la fermeture quasi-totale dudit détroit, conjuguée à un embargo chinois entrant en vigueur en mai 2026, prive la planète d’environ un quart de sa capacité d’engrais phosphaté en moins d’une saison agricole.

L’acide sulfurique : ce solvant que l’on ne voit pas

L’acide sulfurique (H₂SO₄) n’apparaît pas sur les étiquettes des sacs d’engrais. Il est pourtant le solvant indispensable qui rend digestibles, pour la plante, les nutriments enfermés dans la roche phosphatée. Environ 45 % de la consommation mondiale d’acide sulfurique est dédiée à la production d’acide phosphorique selon le procédé humide — c’est-à-dire à la fabrication des engrais phosphatés (MAP, DAP, TSP) qui apportent au sol le phosphore dont les cultures ont besoin pour développer leurs racines, fixer l’énergie solaire et tolérer la sécheresse.

Sans acide sulfurique, la roche phosphatée reste une roche : inutile pour la plante. La filière entière dépend donc d’un flux constant de soufre — soit extrait directement, soit récupéré comme sous-produit du raffinage des hydrocarbures sulfureux du Golfe persique et du traitement des minerais de cuivre, de nickel et de zinc. Une fois transformé en H₂SO₄, ce soufre devient le réactif qui « ouvre » la roche phosphatée pour en extraire le P₂O₅ assimilable.

Cette dépendance est invisible parce qu’elle est diluée dans la chaîne. Le paysan voit l’engrais. Il ne voit ni le soufre, ni l’acide, ni le bateau qui les transporte, ni le détroit qu’il a fallu franchir.

Ormuz : 50 % du soufre mondial dans un goulot de 33 kilomètres

Le détroit d’Ormuz est ce passage de moins de 40 kilomètres de large dans son point le plus étroit qui sépare l’Iran du sultanat d’Oman. Il est familier au lecteur français pour le pétrole : on sait qu’environ 20 millions de barils par jour, soit autour d’un cinquième de la consommation pétrolière mondiale, y transitent. On sait moins qu’il achemine également 20 % du gaz naturel liquéfié mondial. On sait peu, enfin, que 50 % du soufre maritime mondial et environ 49 % des flux mondiaux de naphta passent par cette même langue d’eau.

Depuis le début de l’année 2026, ce détroit est l’objet d’une fermeture commerciale presque totale, conséquence directe du conflit militaire en cours dans la région. Le terme de « blocus » serait juridiquement impropre — les flottes circulent encore, partiellement — mais les primes d’assurance maritime racontent l’effondrement réel du trafic. La couverture risque de guerre, qui s’établissait à 0,25 % de la valeur de coque avant les hostilités, atteint désormais selon les épisodes des taux compris entre 5 % et 10 %, avec renouvellement contractuel imposé tous les sept jours. À ces niveaux, l’assurance n’est plus un coût marginal : elle interdit purement et simplement l’affrètement commercial pour des cargaisons de masse à faible marge.

Le résultat est mécanique. Le soufre du Golfe ne sort plus, ou sort à des conditions économiques qui le rendent inutilisable pour la fabrication d’engrais à prix abordable. Et puisque ces flux représentent la moitié du marché mondial, leur disparition crée un trou dans la production d’acide sulfurique que rien, à court terme, ne peut combler.

Le coup de grâce chinois : l’embargo de mai 2026

Au moment exact où le marché mondial cherche désespérément à compenser le soufre qui ne sort plus du Golfe, Pékin a annoncé une décision dont les conséquences s’inscrivent dans le même calendrier. À compter de mai 2026, la Chine impose un arrêt total des exportations d’acide sulfurique sous-produit de fonderie. Cette mesure retire du marché environ 4,65 millions de tonnes, soit près de 15 % de l’approvisionnement maritime mondial.

L’arbitrage chinois mérite d’être lu comme ce qu’il est : un acte de politique industrielle de souveraineté. Les fonderies chinoises, qui transforment les minerais de cuivre, de nickel et de zinc, produisent l’acide sulfurique comme co-produit. Les conditions économiques de cette industrie se sont dégradées — les frais de traitement et raffinage (TC/RC) sont tombés en territoire négatif, autour de moins 77 dollars par tonne. Historiquement, l’exportation de l’acide subventionnait la fonderie. Pékin choisit aujourd’hui de sacrifier les revenus d’exportation des fondeurs au profit de la sécurité alimentaire intérieure : l’acide chinois servira aux engrais chinois, point.

Ce choix est rationnel pour la Chine. Il est dévastateur pour le reste du monde. L’Inde, qui consomme plus de 20 millions de tonnes d’acide sulfurique par an et dépend significativement des importations, a immédiatement instauré une priorité domestique au profit de ses producteurs d’engrais. L’effet domino est en cours.

Pourquoi cela ne se répare pas

Une question vient naturellement à l’esprit : si l’acide sulfurique manque, ne peut-on pas en produire ailleurs, ou substituer une autre molécule ? La réponse, malheureusement, est négative à toute échelle utile sur l’horizon d’une saison agricole.

D’abord, la production d’acide sulfurique exige soit du soufre élémentaire (essentiellement issu du raffinage des hydrocarbures, donc concentré dans les zones pétrolières du Golfe et de l’Asie centrale), soit du soufre de fonderie (concentré en Chine et dans quelques sites latino-américains et africains). Les deux sources principales sont précisément celles qui se ferment. Construire une nouvelle unité de production prend des années, pas des mois.

Ensuite, l’acide sulfurique n’a pas de substitut chimique pour la lixiviation de la roche phosphatée selon le procédé humide. On peut imaginer théoriquement le procédé thermique — qui consomme plus d’énergie et produit moins — ou des solutions alternatives type acide chlorhydrique pour certains usages. Aucune n’est mobilisable à l’échelle mondiale en quelques mois.

Enfin, les stocks tampons du marché des engrais sont historiquement bas. La filière fonctionne en flux tendu, comme la quasi-totalité de l’industrie chimique mondialisée depuis les années 1990. Un mois de retard d’approvisionnement se traduit immédiatement en force majeure dans les usines de transformation phosphatée d’Afrique du Nord, d’Inde et d’Amérique latine. Tindale anticipe précisément cette cascade pour le second semestre 2026.

Le naphta : la seconde chaîne invisible

L’acide sulfurique ne fait pourtant que la moitié du travail. L’autre verrou — moins commenté, mais peut-être plus inquiétant encore — est le naphta. Environ 1,2 million de barils par jour de naphta traversent Ormuz, soit environ 48 millions de tonnes par an. Ce flux alimente les vapocraqueurs et les unités de reformage catalytique d’Asie du Nord-Est — Chine, Japon, Corée du Sud, Taïwan — qui produisent les aromatiques BTX (benzène, toluène, xylène) servant ensuite à fabriquer les pesticides, herbicides et fongicides modernes.

Le Japon importe plus de 70 % de son naphta du Golfe. La Corée du Sud, jusqu’à 77 %. Si ce flux est interrompu, l’Asie perd entre 15 et 19 millions de tonnes de BTX, soit une contraction de 10 à 15 % de la production mondiale d’aromatiques industriels. Mais ce sujet mérite un article à part entière, et fera l’objet du troisième volet de cette série.

Retenons pour l’instant que le détroit d’Ormuz n’est pas seulement un robinet pétrolier : c’est le point de passage de deux des trois chaînes chimiques sur lesquelles repose l’agriculture moderne — l’acide sulfurique et les aromatiques pétroliers. La troisième chaîne, celle de l’azote (engrais Haber-Bosch dépendants du gaz naturel), est partiellement protégée par la diversité des sources de gaz, mais elle n’est pas indépendante des deux autres : sans phosphore et sans potassium, l’azote seul ne nourrit pas une plante stressée par la sécheresse. Pire, il l’achève — ce que les agronomes appellent le haying off, ce phénomène où l’excès d’azote déclenche une croissance foliaire excessive qui transforme la plante en mèche absorbant ce qui lui reste d’eau.

Ce qu’il faut retenir

Trois faits techniques structurent toute la suite du dossier.

Premier fait : 45 % de l’acide sulfurique mondial sert directement à fabriquer les engrais phosphatés. Sans cet acide, la roche phosphatée n’est pas extractible pour la plante.

Deuxième fait : 50 % du soufre maritime mondial — donc une part décisive de la matière première de cet acide — passe par le détroit d’Ormuz. Ce détroit est aujourd’hui inutilisable commercialement à cause du conflit en cours et des primes d’assurance prohibitives.

Troisième fait : la Chine retire 15 % supplémentaires de l’offre mondiale d’acide à compter de mai 2026, par décision politique souveraine. L’Inde a immédiatement suivi en imposant une priorité domestique. Le marché mondial d’acide sulfurique fonctionne désormais en allocation politique, plus en marché.

Tindale projette, sur la base de ces données, un déficit mondial d’engrais phosphaté et azoté compris entre 12 et 15 % en scénario de référence, et entre 20 et 25 % si le détroit reste fermé au-delà du troisième trimestre 2026. Pour comparer : les chocs alimentaires majeurs de l’histoire récente — choc pétrolier de 1973, crise des engrais de 2008, blocus céréalier de la mer Noire en 2022 — n’ont jamais combiné simultanément ces trois ruptures.

Le second volet de cette série abordera l’autre versant de la polycrise : un super El Niño dont la probabilité de formation à l’été 2026 est désormais évaluée à 75 % par la NOAA, et dont l’intensité projetée rappelle les évènements de 1877-78 et 1997 — les deux pires de l’histoire moderne enregistrée. La synchronisation de cette anomalie océanique avec le verrou pétrochimique décrit ci-dessus est ce qui transforme une crise d’approvisionnement gérable en crise alimentaire systémique.

Le troisième volet traitera des pesticides et de la chaîne BTX — qui est, selon Tindale lui-même, le maillon le plus alarmant de tout l’édifice. Le quatrième volet cartographiera les amplificateurs de second ordre : minerais critiques, canal de Panama, anchois péruvien. Le cinquième et dernier volet, propre à Profession Gendarme, examinera ce que tout cela signifie concrètement pour la France : nos dépendances en potasse, en azote, en tourteaux de soja, et les scénarios sociaux qui se profilent si la chaîne se rompt durablement.


Sources principales : Craig Tindale, « War, El Niño, Pestilence, and Famine: The Coming Shock to Global Food Supplies », Substack, 23 avril 2026. Données NOAA CPC, IRI, ECMWF pour la météorologie. FAO Food Price Index. Données China Customs et Lloyd’s Joint War Committee pour le shipping.

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