Face aux terroristes, les unités d’élite devront jouer l’unité

Enterrée, la guerre des polices? Le ministre de l’Intérieur a annoncé hier des mesures pour plus d’efficacité des unités d’intervention de la gendarmerie et de la police lors d’un attentat de masse.

Le ministre de l’Intérieur a présenté hier le « schéma national d’intervention » en présence des hommes du GIGN, du Raid, de la BRI.  Photo AFP

Le ministre de l’Intérieur a présenté hier le « schéma national d’intervention » en présence des hommes du GIGN, du Raid, de la BRI. Photo AFP

« L’heure n’est pas à la concurrence des forces, mais à l’unité », a dégainé hier le premier flic de France, Bernard Cazeneuve, devant un parterre de troupes issues des trois unités d’élite (GIGN, Raid, BRI). Après une année 2015 marquée par une vague d’attentats meurtrière (plus de 150 morts) sur le territoire français, le ministre de l’Intérieur a dévoilé un « schéma national d’intervention ». Il s’agit, tout en ménageant les susceptibilités de chacun des corps d’élite, dont le professionnalisme est unanimement reconnu, de leur apprendre à travailler de concert, avec la prime aux « primo-intervenants ». Pas de chasse gardée, ni de frontières entre zones rurales et urbaines. La nouvelle règle ? La première équipe sur place intervient. Histoire d’éviter des situations ubuesques, voire des dysfonctionnements. « Avant, pour une action terroriste à Versailles, le GIGN, unité d’élite de la gendarmerie installée à… Versailles, n’aurait pas pu intervenir puisque c’est une zone police…, décrit cet ancien membre du GIGN. Ce n’est plus possible : attendre l’arrivée de quelqu’un, c’est additionner un nombre de morts. »

Avec la menace terroriste qui a muté et a grandi, « on n’a plus le droit de montrer aux Français qu’on traîne des pieds parce que deux chefs au mauvais caractère ne veulent plus travailler ensemble », appuie le ministre qui a vécu de l’intérieur cette guerre des polices en coordonnant les attentats.

La guerre du temps et de l’image

Un temps d’adaptation sera évidemment nécessaire pour affiner ce « décloisonnement » entre les unités, mais le ministre a posé « la règle » et « c’est une vraie avancée ». Est-ce la mort programmée de la guerre des polices ? « Pas sûr, car certains en font leur fonds de commerce », s’exaspère l’ex-gendarme d’intervention. Sur les 20 minutes, délai maximum pour une intervention et leitmotiv de Bernard Cazeneuve, le défi est grand, notamment en milieu rural.

Cette « guerre du temps » qu’implique désormais toute riposte antiterroriste se double ces derniers jours d’une guerre… d’image. Les forces de l’ordre ont été acclamées, les policiers érigés en héros le 11 janvier 2015 après l’intervention à l’Hyper Cacher. Le 13 novembre, un commissaire de la BAC est intervenu avec courage au Bataclan. Même Renaud, l’ancien anar, casseur de flics et lanceur de pavés dans les années 80, a retourné sa veste : il chante maintenant “J’ai embrassé un flic”. Mais ces derniers jours, avec les scènes filmées en marge des manifestations contre la loi Travail, puis à travers l’affiche-choc de la CGT Infocom, la vague de sympathie semble avoir pris du plomb dans l’aile. « Cette campagne, malveillante, de désinformation, est un vrai sujet de préoccupation pour nous, même si on est habitués à avoir un statut populaire fluctuant, remarque Céline Berthon (Syndicat des commissaires). Mais il faut savoir que les policiers mis en cause injustement ces derniers jours sont ceux qui sont intervenus en janvier et en novembre 2015 ».

Xavier Frère

Ce « schéma d’intervention » correspond-il à vos attentes ?

« Il se construit sur la base de textes pré-existants, il n’y a pas de nouveauté majeure. Mais il était nécessaire, dans le cadre de la menace terroriste, d’actualiser la cartographie d’implantations des unités sur le territoire national, et de s’assurer de principes d’actions qui aient pour objectif prioritaire, déterminant et primordial la rapidité de l’intervention. Les faits sont têtus : ce qui a été déterminant au Bataclan avant même l’intervention d’unité spécialisée, c’est la pénétration d’un élément primo-intervenant (un commissaire de la BAC) qui a neutralisé un des tireurs a perturbé le schéma initial des terroristes. En bref, il faut intervenir au plus vite, pour limiter le nombre de victimes. »

Quelle que soit l’unité d’intervention, ce qui est nouveau…

« Ce qui est un peu novateur, mais qui sera contingenté au risque terroriste, c’est le fait que l’unité la plus proche intervient. Une BAC peut intervenir en zone gendarmerie, et une unité de gendarmerie peut intervenir en zone police. Réciproquement. Et il ne faut pas résoudre ce schéma à ce qui a été l’ambiance lancinante ces derniers temps, c’est-à-dire la concurrence entre les forces d’intervention. »

La guerre des forces d’intervention et des ego est-elle enterrée ?

« Les tensions ont été exacerbées par des campagnes médiatiques. Il y a eu des tentatives de certaines unités, ça a généré des crispations, et ça a pu rendre confuses les méthodes d’intervention. Ce schéma doit participer à cette intervention complémentaire qui doit n’être guidée que par l’intérêt général. »

Les « 20 mn » d’intervention, credo du ministre de l’Intérieur, sont-elles tenables, notamment en milieu rural ?

« Je ne vous cache pas que pour nous c’est un véritable questionnement. La particularité de la police, c’est d’être présent « H24 » partout… Ce sera un enjeu effectivement considérable dans les zones rurales qui, par natures, ont une présence moindre. L’enjeu des 20 minutes risque parfois d’être un défi compliqué à tenir. Au-delà du chiffre, le ministre veut sans doute motiver les troupes par la rapidité de l’intervention. »

Recueilli par Xavier Frère

Une matraque sur l’insigne des CRS et une flaque de sang. L’image choc de la section Information-Communication de la CGT, publiée le 16 avril sur son site web pour « dénoncer les violences policières », a vivement fait réagir hier les syndicats de policiers, qui veulent porter plainte, et même le ministère de l’Intérieur. Dans une lettre ouverte à Philippe Martinez, secrétaire national de la CGT, Bernard Cazeneuve estime que cette affiche « met gravement en cause la police nationale », dénonçant la « violence d’une campagne choquante ». Des voix de droite, et aussi de gauche comme celle de Jean-Christophe Cambadélis (PS), se sont élevées contre le message de cette affiche.

« On demande à Philippe Martinez de se désengager publiquement de cette campagne de communication, nous a expliqué hier Luc Larcher (Unsa Officiers), commandant d’une compagnie de CRS. Il y a une vive émotion parmi nos policiers, alors que les difficultés que traverse le pays méritent autre chose qu’une affiche destinée à faire le buzz. C’est lamentable, c’est honteux. »

Hier, le patron de la CGT a estimé que ce tract n’engageait « ni la CGT-Police ni la confédération ».

« Depuis plusieurs semaines, notamment dans le cadre des manifestations contre la loi El Khomri puis du mouvement Nuit debout, les tensions n’ont cessé de monter entre forces de l’ordre et (jeunes) manifestants. On ne compte plus les excès de la police qui veut mater les jeunes qu’ils soient lycéens et étudiants », a soutenu la section à l’origine de la polémique qui, en riposte, a lancé une pétition contre les brutalités policières.

X.F.

– Au Raid (unité d’élite de la police nationale française) : trois nouvelles antennes seront implantées à Toulouse, Montpellier et Nancy. Effectifs actuels : 300 hommes.

– Au GIGN (groupement d’intervention de la gendarmerie nationale) : quatre nouvelles antennes seront créées à Nantes, Reims, Tours et Mayotte. Effectifs actuels : 380 personnes.

– Les effectifs de la brigade de recherche et d’intervention (BRI), qui compte un peu plus de 100 hommes actuellement, seront doublés.

– Le GIGN et le Raid pourront désormais « intervenir sans délai ».

Attentats de janvier, puis de novembre 2015, État d’urgence, COP 21, maintien de l’ordre à Paris, cités sensibles à Marseille, et bientôt l’Euro 2016. C’est le panel d’intervention d’une compagnie de CRS basée en région parisienne, sans compter, depuis novembre, une période de 15 jours à trois semaines par mois dans la « jungle » de Calais. « Normalement, on intervient entre 60 et 100 jours par an », éclaire cet officier de compagnie républicaine de sécurité (CRS), « en 2015, on a enregistré 180 jours pour notre unité parisienne, et en 2016, on en est déjà à trois semaines par mois de déplacement… Jusqu’où va-t-on aller ? ». Il décrit des hommes « crevés, au bout du rouleau », relaie les propos d’épouses qui s’emportent contre ce train d’enfer de leurs CRS de maris.

Il n’est plus rare, dans le rythme actuel, de cumuler deux vacations par jour avec rarement huit heures – la règle – entre les deux. « A moment donné, ça va exploser », redoute notre interlocuteur. Pour le commandement aussi, la gestion des hommes se tend. « Toute la police est exsangue, dit-il. Moi, j’ai encore de la chance avec 21 % de mon effectif en repos pour permettre les rotations, je plains les policiers de sécurité publique, ils sont dans le chaudron 24 heures sur 24 ». Les récents incidents mettant en cause les CRS sur des violences contre des lycéens ou une femme ? L’officier soutient qu’il faut « comprendre sans excuser, et laisser faire les enquêtes ». Selon lui, « le manque de discernement de certains policiers peut être dû à la fatigue ».

X.F.

Source : Le Bien Public

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