mai 68 – mai 2018 : La lettre du préfet Grimaud

 » Je sais que les hommes de cœur que vous êtes me soutiendront totalement dans ce que j’entreprends et qui n’a d’autre but que de défendre la police dans son honneur et devant la Nation. »ob_970289_mai68-sous-les-paves-la-plage

Mai 1968 – mai 2018, les époques se ressemblent presque.
Dans cet intervalle de cinquante ans, violence et maintien de l’ordre ont toujours été associés, il suffit d’un petit tour dans les archives vidéo de l’INA pour s’en persuader.
Manifestations, débordements, dégâts, police, force légitime, violence illégitime, casseurs à qui chaque époque donne un nom différent, médias et opinion, dans un scénario qui se répète.

En mai 68, les manifestations ont été aussi violentes que la mobilisation était massive, déterminée et intense.
Ce printemps-là, en proie à une crise sociale, culturelle et politique, qui en même temps touchait d’autres pays,, la France a connu la grève générale la plus importante de son Histoire, c’est dire à quel point ce mouvement de protestation a été rassembleur et populaire. À deux doigts d’une vraie révolution.

C’est précisément en mai 68 que le Préfet de police de Paris, Maurice Grimaud, a décidé que le maintien de l’ordre ne devait pas anéantir des vies.
Il succédait à ce poste à Maurice Papon qui, à chaque manifestation ou rassemblement, avait donné l’ordre d’une répression implacable, carte blanche et tirs à balles réelles, dans le cadre d’un maintien de l’ordre inconséquent et meurtrier.

Maurice Grimaud sait bien que le maintien de l’ordre est un exercice extrêmement compliqué, que ce soit sur le terrain ou dans sa gestion. Et ça l’est toujours aujourd’hui. Mais il ne veut ni bain de sang, ni morts. Quitte à préférer des dégâts ponctuels à une intervention risquée en termes de vies humaines. C’est un reproche qui a d’ailleurs perduré, formulé par des policiers eux-mêmes, ou par des commentateurs qui y voient une forme de laxisme, ou de collusion de la police ou ses donneurs d’ordres avec les manifestants, voire avec les casseurs.

C’est donc le préfet Grimaud qui a initié la pratique d’un maintien de l’ordre d’un genre nouveau, adapté au contexte urbain, moins guerrier que citoyen, et responsable. Responsable de ses réussites mais aussi de ses travers, ses écarts et ses conséquences. C’est l’objet de la lettre du préfet envoyée individuellement à chacun des 25000 policiers parisiens en mai 1968.

Cette lettre est intéressante à plus d’un titre.
Grimaud rompt le tabou des excès dans l’emploi de la force.
Il n’accuse pas, il reconnaît la grande difficulté de ce qui est demandé à la police et les risques encourus, il a entendu les insultes et vu l’agressivité qui cible les flics, à l’époque mal équipés et très peu protégés.
Il sait que ces violences sont le fait d’une minorité de policiers, mais au-delà de ce qu’il reprouve humainement, il sait aussi que ce sont sur ces violences que va se concentrer l’attention de la presse et de l’opinion. Tout comme il sait que la police doit avoir une bonne image pour travailler sereinement
Il aime ces flics, humains donc faillibles, avec leur vulnérabilité et leurs limites, cette police, service public peu aimé à qui il affirme son admiration. Alors il les met en garde, il touche leur conscience, et avec intelligence, il parle de faute sans évoquer la sanction.

Et pour ça, il s’adresse de la même façon à tout le monde dans la Maison police, Une Maison avec un M majuscule et des vrais gens dedans.
Dans la police du préfet Grimaud, il y a des responsabilités que l’on partage entre tous les grades. La lettre s’adresse à tous, et n’épargne ni les officiers ni les patrons. Chacun reçoit les mêmes mots, et à parts égales en partage le poids et l’implication. C’était alors une autre idée de la hiérarchie… Pour Grimaud, personne n’a à se défausser sur personne.

Être en charge de la force publique et dépositaire de la violence légitime de l’État, faire usage de sa force physique pour maintenir l’ordre public, ce n’est pas rien, c’est une très lourde responsabilité. Un exercice très délicat qui met en jeu les libertés fondamentales, la déontologie et la conscience.

C’est ce que Maurice Grimaud exprime avec gravité et simplicité, s’adressant directement à ses troupes.

Lettre du Préfet de police de Paris Maurice Grimaud, envoyée le 29 mai 1968 à chacun des policiers placés sous ses ordres :

  « Je m’adresse aujourd’hui à toute la Maison : aux gardiens comme aux gradés, aux officiers comme aux patrons, et je veux leur parler d’un sujet que nous n’avons pas le droit de passer sous silence, c’est celui des excès dans l’emploi de la force.   Si nous ne nous expliquons pas très clairement et très franchement sur ce point, nous gagnerons peut-être la bataille dans la rue, mais nous perdrons quelque chose de beaucoup plus précieux et à quoi vous tenez comme moi : c’est notre réputation.   Je sais pour en avoir parlé avec beaucoup d’entre vous que, dans votre immense majorité, vous condamnez certaines méthodes. Je sais aussi, et vous le savez comme moi, que des faits se sont produits que personne ne peut accepter.   Bien entendu, il est déplorable que, trop souvent, la presse fasse le procès de la police en citant ces faits séparés de leur contexte et ne dise pas, dans le même temps, tout ce que la même police a subi d’outrages et de coups en gardant son calme et en faisant simplement son devoir.   Je suis allé toutes les fois que je l’ai pu au chevet de nos blessés, et c’est en témoin que je pourrais dire la sauvagerie de certaines agressions qui vont du pavé lancé de plein fouet sur une troupe immobile, jusqu’au jet de produits chimiques destinés à aveugler ou à brûler gravement.   Tout cela est tristement vrai et chacun de nous en a eu connaissance.   C’est pour cela que je comprends que lorsque des hommes ainsi assaillis pendant de longs moments reçoivent l’ordre de dégager la rue, leur action soit souvent violente. Mais là où nous devons bien être tous d’accord, c’est que, passé le choc inévitable du contact avec des manifestants agressifs qu’il s’agit de repousser, les hommes d’ordre que vous êtes doivent aussitôt reprendre toute leur maîtrise.   Frapper un manifestant tombé à terre, c’est se frapper soi-même en apparaissant sous un jour qui atteint toute la fonction policière. Il est encore plus grave de frapper des manifestants après arrestation et lorsqu’ils sont conduits dans des locaux de police pour y être interrogés.   Je sais que ce je dis là sera mal interprété par certains, mais je sais que j’ai raison et qu’au fond de vous-mêmes vous le reconnaissez.   Si je parle ainsi, c’est parce que je suis solidaire de vous. Je l’ai déjà dit et je le répéterai : tout ce que fait la police parisienne me concerne et je ne me séparerai pas d’elle dans les responsabilités.  C’est pour cela qu’il faut que nous soyons également tous solidaires dans l’application des directives que je rappelle aujourd’hui et dont dépend, j’en suis convaincu, l’avenir de la Préfecture de Police.   Dites-vous bien et répétez-le autour de vous : toutes les fois qu’une violence illégitime est commise contre un manifestant, ce sont des dizaines de ses camarades qui souhaitent le venger. Cette escalade n’a pas de limites.   Dites-vous bien aussi que lorsque vous donnez la preuve de votre sang-froid et de votre courage, ceux qui sont en face de vous sont obligés de vous admirer même s’ils ne le disent pas.   Nous nous souviendrons, pour terminer, qu’être policier n’est pas un métier comme les autres; quand on l’a choisi, on en a accepté les dures exigences, mais aussi la grandeur.   Je sais les épreuves que connaissent beaucoup d’entre vous. Je sais votre amertume devant les réflexions désobligeantes ou les brimades qui s’adressent à vous ou à votre famille, mais la seule façon de redresser cet état d’esprit déplorable d’une partie de la population, c’est de vous montrer constamment sous votre vrai visage et de faire une guerre impitoyable à tous ceux, heureusement très peu nombreux, qui par leurs actes inconsidérés accréditeraient précisément cette image déplaisante que l’on cherche à donner de nous.   Je vous redis toute ma confiance et toute mon admiration pour vous avoir vus à l’œuvre pendant vingt-cinq journées exceptionnelles, et je sais que les hommes de cœur que vous êtes me soutiendront totalement dans ce que j’entreprends et qui n’a d’autre but que de défendre la police dans son honneur et devant la Nation. »

Maurice Grimaud

L’original de la lettre du préfet Grimaud  ►    https://sd-1.archive-host.com/membres/up/1151058893/divers/MGrimaud_lettre_29mai68.pdf

A lire également : Le Monde – La lettre de Maurice Grimaud aux policiers

A Lire aussi : Crimino Corpus – Lettre du préfet Maurice Grimaud aux fonctionnaires de police : “ Frapper un manifestant à terre, c’est se frapper soi-même. »

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