ENQUETE FRANCEINFO. « La mort, elle nous imprègne » : comment policiers et gendarmes vivent avec leur arme de service

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On dit toujours qu’on est flic 24 heures sur 24, c’est un peu vrai. Et quand vous êtes au boulot et que ça ne va pas, vous ne pouvez pas rentrer chez vous avec ‘le smile’, happy comme si tout allait bien. Forcément, après, ça se répercute dans votre vie de famille, puis, petit à petit, tout se dégrade et, à un moment, vous lâchez prise et vous commettez l’irréparable. » Ces paroles, Maggy Biskupski les a prononcées au volant de sa voiture, lors de l’émission « 66 minutes », diffusée sur M6 le 14 janvier 2018. Dix mois plus tard, presque jour pour jour, la présidente de l’association Mobilisation des policiers en colère s’est suicidée avec son arme de service à son domicile de Carrières-sous-Poissy (Yvelines).

Comme elle, 32 autres policiers ont retourné leur arme contre eux depuis le début de l’année 2018. Ils sont 31 du côté des gendarmes. Cet outil de travail devenu fatal, certains le portent en permanence depuis les attentats de novembre 2015. Faut-il y voir un lien avec la recrudescence des suicides parmi les forces de l’ordre ? Si la possession d’une arme facilite le passage à l’acte, les syndicats pointent avant tout des conditions de travail dégradées. Mais le lien identitaire, parfois viscéral, entre la fonction et le pistolet pose question au sein de la profession. Comment gérer cet instrument de vie et de mort lorsqu’il s’immisce dans la vie personnelle et familiale, « hors service » ? Franceinfo a mené l’enquête.

16602051Les policiers, en dehors de leurs heures de service, ont le droit de porter leur arme, accompagnée de leur carte professionnelle, d’un brassard siglé « police » et d’un gilet pare-balles. (MAXPPP)

Dans l’étui et dans la peau

Sans elle, je me sens tout nu », c’est une « seconde peau », mon « assurance-vie ». A entendre les policiers et gendarmes parler de leur arme de service, on comprend vite qu’il s’agit d’une relation toute personnelle avec un outil de travail bien particulier. « Ce n’est pas une clé à molette », plaisante Florence*, officier de police à Paris depuis vingt et un an. « Pour moi, ce n’est pas banal ni anodin de travailler avec une arme, bien que cela fasse partie du boulot », confie-t-elle, estimant avoir un « rapport assez sain » avec son Sig Sauer.

Ce pistolet automatique de calibre 9 x 19 mm est l’arme officielle des 245 000 policiers et gendarmes depuis 2003. Certains services spécialisés disposent d’autres types de pistolets, mais le Sig Sauer Pro 2022 reste l’arme par défaut. « Quand vous rentrez dans la police, on vous donne votre carte de police et votre flingue », résume Jean-Marc Bailleul, secrétaire général du Syndicat des cadres de la sécurité intérieure (SCSI). Au même titre que le brassard et les menottes, l’arme fait partie intégrante de la panoplie du policier. Mais elle est beaucoup plus que ça.

Je suis un policier, donc j’ai une arme.

Jean-Marc Bailleul, secrétaire général du Syndicat des cadres de la sécurité intérieure, à franceinfo.

Si elle fait le policier, l’arme peut aussi le défaire. « On a tous en tête l’image d’Epinal du flic désavoué qui vient déposer son arme sur le bureau de son patron », reprend Jean-Marc Bailleul, convoquant une scène du film Le Marginal, avec Jean-Paul Belmondo. Ce lien identitaire avec le calibre n’est pas l’apanage des flics. Il est aussi fort du côté des gendarmes. « Etymologiquement, l’arme figure dans le mot ‘gend-arme’, c’est dans l’ADN du métier », relève Eric*, officier supérieur de gendarmerie depuis près de trente ans. « Depuis que je suis rentré en gendarmerie, l’arme a été indissociable de l’exercice de mon métier. »

Faut-il y voir un symbole d’une forme de virilité ? Si elles se féminisent, les professions de policier et de gendarme restent majoritairement masculines, avec 30% de femmes chez les premiers et à peine 20% chez les seconds. « Pour certains, c’est un prolongement phallique », confirme Laurent-Franck Liénard, un avocat parisien qui s’est spécialisé dans la défense des forces de l’ordre.

Certains peuvent être ‘exhibitionnistes’ avec leur arme. Mais les comportements de cow-boy restent à la marge.

Laurent-Franck Liénard, avocat spécialisé dans la défense des forces de l’ordre, à franceinfo

« Est-ce qu’un militaire sans arme est encore militaire, c’est toute la question », s’interroge Michel*, trente-huit ans de service dans la gendarmerie. « Que ce soit une composante de l’identité, oui. Mais de là à être fasciné par cette arme, non », nuance le retraité.

L’attachement des forces de l’ordre à leur arme n’est pas exclusivement masculin. Certaines femmes témoignent du même lien. « C’est devenu une seconde peau, je l’oublie complètement. Je l’ai toujours sur moi », reconnaît Elsa*, officière de police à la brigade anticriminalité (BAC) depuis quatre ans en région parisienne. Un rapport « naturel » enseigné, selon elle, dès l’école de police : « En formation, on nous dit qu’il ne faut pas que cela soit tabou, on tire au minimum une fois par semaine. On a des cours théoriques, chaque pièce est expliquée. Cela dédiabolise l’arme. On est formaté pour ne pas en avoir peur, ne pas avoir de doute. Cela doit être et c’est un automatisme. »

La psychologue Dominique Lhuilier décrit tout autre chose. Dans l’un des seuls articles scientifiques disponibles sur le rapport des policiers à leur arme, relayé par Les Jours (article abonnés), elle explique que l’arme à feu peut faire naître « un malaise » chez les jeunes policiers, en les confrontant à « la responsabilité individuelle de donner la mort ou blesser quelqu’un ». La psychologue évoque la « grande intensité émotionnelle » qui entoure les premiers tirs d’entraînement.

Ce n’est que progressivement que le jeune policier va pouvoir (…) accepter la cohabitation avec l’arme, cet instrument de mort dont il est préférable de ne pas se servir.

Dominique Lhuilier, psychologue, dans « Psychologie du port de l’arme et de l’uniforme », publié dans Les Cahiers de la sécurité intérieure, numéro 9, 1992.

De fait, tirer avec son arme de service reste rare, même si l’IGPN a pointé une forte hausse (+54%) entre 2016 et 2017. La police des polices a ainsi dénombré 394 tirs en 2017, soit un peu plus d’un par jour. Et très peu sont létaux : les interventions policières ont fait 14 morts entre juillet 2017 et mai 2018, toutes causes confondues (armes à feu, noyades, suicides…). A titre de comparaison, aux Etats-Unis, cinq fois plus peuplés que la France, les policiers ont tué 987 personnes l’an dernier, dont 578 avec leur arme à feu, selon un décompte du Washington Post (en anglais).

« Sortir son arme en France, c’est le geste ultime », souligne Laurent-Franck Liénard, pointant une différence de culture avec les Etats-Unis, où « le rapport à la violence est plus décomplexé ». Dans l’Hexagone, « on est très verrouillés là dessus, poursuit l’avocat. Donner la mort pour survivre, c’est le tabou total. » « On n’idolâtre pas l’arme comme aux Etats-Unis, mais c’est un outil de travail pour protéger les citoyens et nous défendre », résume Jean-Marc Bailleul, qui n’a tiré qu’une fois en trente ans de carrière. Eric* a passé le même nombre d’années dans la gendarmerie et n’a jamais tiré. Idem du côté de Michel*. « Je n’ai jamais utilisé mon arme et pourtant je suis passé par quantité d’unités. » Pour autant, le contact quotidien avec cette arme et la pratique du tir d’entraînement et/ou sportif lui apparaissent essentiels : « C’est là qu’on apprend à ne pas être dangereux. »

Arnaud a le même sentiment. Ce policier de la BAC en banlieue parisienne porte son arme en permanence. « Je l’ai dix, douze heures par jour avec moi, j’ai l’impression d’être tout nu quand je l’enlève », explique-t-il. En dix ans de service, il n’a tiré qu’une fois, sans faire de blessé. « Le jour où on doit faire usage de son arme, il ne faut pas bégayer. Le fait de l’avoir tous les jours sur soi permet d’avoir des réflexes le jour J. » Une préoccupation devenue plus vive depuis la vague d’attentats.

16602083Les policiers portant leur arme en dehors du service doivent effectuer un entraînement de tir tous les quatre mois. (STEPHANE DE SAKUTIN / AFP)

« Pour me rassurer mais surtout pour pouvoir agir »

Depuis le 13 juin 2016, Sébastien* « regarde toujours dans son rétroviseur quand [il] quitte le travail ». Ce jour-là, deux de ses collègues ont été assassinés à Magnanville (Yvelines) par Larossi Abballa. Ce couple de policiers, sans doute suivi, a été surpris à son domicile par le terroriste.

L’attentat, revendiqué par l’organisation Etat islamique, marque un tournant pour les forces de l’ordre. Celles-ci ont déjà été prises pour cible depuis janvier 2015 et la tuerie de Charlie Hebdo. Mais c’est la première fois qu’elles sont visées dans leur vie personnelle.

Pendant les trois mois qui ont suivi, Sébastien, brigadier depuis une quinzaine d’années, n’a plus quitté son Sig Sauer. Comme les victimes de Larossi Abballa, il forme un couple avec une autre policière et ils vivent dans un pavillon en région parisienne. « J’ai ramené mon arme à la maison pour protéger ma famille », raconte-t-il.

Je la gardais auprès de moi dans mon tiroir à côté de mon lit, chargée… Quand je n’étais pas dans ma chambre, je la mettais en hauteur.

Sébastien*, brigadier en région parisienne, à franceinfo

En faisant cela, Sébastien n’a pas respecté les règles de sécurité. Comme l’explique Stanislas Gaudon, secrétaire national du syndicat Alliance, l’arme doit être rangée dans une mallette sécurisée prévue à cet effet et fournie par la police. Le chargeur et les balles doivent être disposés dans un endroit séparé. « Dans ce cas, autant ne pas rapporter l’arme chez soi. Si on la prend, c’est pour l’avoir à portée de main », fait valoir Sébastien. C’est pourtant la peur de « l’accident » qui l’a fait renoncer. Père de deux enfants en bas âge, il s’est résolu rapidement à la redéposer dans son service.

Policiers et gendarmes ont toujours eu le droit de rentrer chez eux armés le soir et le week-end. Mais certains n’ont usé de ce droit qu’après les attentats. Les règles ont en outre été assouplies dès le lendemain du 13 novembre 2015. Afin de leur permettre d’intervenir à tout moment, le ministère de l’Intérieur a étendu le port d’arme au-delà des 48 heures de repos. En clair, le Sig Sauer pouvait partir en vacances. Cette dérogation, censée durer le temps de l’état d’urgence, devait prendre fin le 26 juillet 2016. Elle a été pérennisée après l’attentat de Magnanville. Les conditions, en revanche, ont été durcies pour prévenir tout dérapage. Les fonctionnaires doivent avoir « effectué au moins un entraînement de tir durant les quatre derniers mois » et avoir l’accord de leur hiérarchie.

De source syndicale, entre 25% et 30% des policiers français ont été candidats à cette dérogation. Du côté des gendarmes, ils sont 20%, selon nos informations. Ces demandes de dérogation, qui restent minoritaires, sont plus ou moins importantes selon la mission et le secteur géographique. Les policiers en civil et appelés à intervenir rapidement pour des filatures ou des interpellations trouvent plus pratique d’avoir leur arme en permanence sur eux.

Vous êtes policier H-24, c’est écrit noir sur blanc dans notre règlement intérieur. Je me lève, je m’habille et dans la foulée je mets mon étui avec mon arme, c’est normal.

Elsa*, officière de police à la BAC en région parisienne, à franceinfo

Le lieu d’exercice et de vie est aussi déterminant. Ceux qui effectuent leur trajet en voiture se sentent moins exposés que dans les transports en commun. Mais la deuxième option ne facilite pas pour autant le port d’arme. « Avec la promiscuité dans les transports, c’est compliqué de dissimuler son arme, observe Stanislas Gaudon, du syndicat Alliance. Nous avons demandé des étuis plus discrets et adaptés, mais cela a été refusé pour raisons budgétaires. »

La distance entre le commissariat et le domicile est également un critère. « Moi, j’habitais loin du travail donc je ne me sentais pas en insécurité chez moi. Mais beaucoup de mes effectifs qui habitaient la périphérie de la ville ont demandé à avoir leur arme en permanence avec eux », explique Anne, ancienne cheffe de la police d’agglomération d’une cité sensible de la région parisienne. « Certains sont même partis en vacances avec et l’avaient sur la plage… »

L’objectif est double : se protéger et protéger les autres. « C’est une façon d’envoyer un message aux terroristes et aux délinquants en leur disant que des policiers en civil se baladent et peuvent intervenir à tout moment », analyse Jean-Marc Bailleul, du SCSI. « Après les attentats de 2015, je l’ai portée constamment, pas seulement pour me rassurer mais surtout pour pouvoir agir », confirme Paul*, officier de police judiciaire parisien depuis vingt ans.

Cela aurait été difficile pour moi si j’avais été dans une situation nécessitant une intervention sans pouvoir agir, faute d’arme.

Paul, officier de police judiciaire, à franceinfo

Porter une arme 24 heures sur 24 peut pourtant s’avérer pesant. « C’est une grosse responsabilité, souligne Philippe Capon, secrétaire général de l’Unsa Police, trente-six ans de service. Certes, vous êtes davantage policier parce que vous l’avez H-24, mais c’est assez complexe à gérer. » « C’est une relation ambivalente. C’est rassurant, mais en même temps, c’est anxiogène », confirme Florence, l’officière de police parisienne. Elle fait partie de la majorité de ces fonctionnaires qui laissent leur arme au service pour ne pas « l’imposer à [leur] famille ».

« Quand vous êtes policier, toute la famille l’est », observe Yves Lefebvre, secrétaire général d’Unité SGP Police FO. L’arme fait partie du décor. Ou pas. « Je place mon arme dans un coffre à plus de 2,20 mètres de hauteur afin que mes enfants ne la voient pas », indique Bernard, douanier depuis quinze ans. Chez Arnaud, le policier de la BAC francilienne, c’est tout le contraire. Lui-même fils de policier, il a toujours été habitué à voir rentrer son père à la maison avec son canon à la ceinture. « Si on la cache, si on n’en parle pas, ça donne envie aux gamins d’aller la toucher« , estime-t-il. Même chose chez Michel, le gendarme à la retraite. « Très rapidement, le pistolet disparaissait de la vue des enfants. Mais j’ai toujours eu le souci de leur en parler pour que la curiosité ne les pousse pas à le chercher. »

Se balader à l’extérieur avec son arme hors service n’est pas forcément plus simple. Ceux qui la prennent pour aller voir un concert ou un match de foot, dans l’idée de pouvoir intervenir s’il se passe quelque chose, se heurtent bien souvent aux contrôles. « Le port de l’arme hors service a été limité par les règles des établissements qui accueillent du public, que ce soit les stades, les cinémas, les théâtres… » confirme Stanislas Gaudon, du syndicat Alliance.

En pensant à mes amis du Bataclan, j’ai pris mon Sig Sauer pour aller à Bercy. J’ai eu le droit à une palpation très poussée et je n’ai pas pu rentrer avec.

Marie, brigadière-cheffe à Paris.

Le risque de vol est aussi dissuasif. Tous ont en tête le cas de ce policier qui s’était interposé lors d’une bagarre dans un RER à la gare du Nord en 2011. Les agresseurs s’étaient emparés de son arme et lui avaient tiré dessus. Plus récemment, une prostituée a été tuée au bois de Boulogne avec un Sig Sauer dérobé dans le véhicule d’un fonctionnaire de police stationné à proximité. Cet été, un policier a oublié son arme dans une cabine d’essayage du Décathlon de Brétigny-sur-Orge (Essonne). Fort heureusement, le pistolet a été retrouvé au rayon équitation une semaine plus tard…

A ce jour, la possibilité de porter son arme en permanence n’a pas permis de déjouer une attaque terroriste. Quelques interventions ont été médiatisées, comme l’arrestation de deux braqueurs par des membres du GIGN en civil dans le McDo où ils dînaient à Besançon, en juin 2016. Ou encore ce policier hors service qui s’est tiré d’un guet-apens qui lui avait été tendu via Le Bon Coin en tirant au sol. « Des sorties d’arme hors service, ça arrive tous les jours, mais on n’en parle pas car aucune balle n’est tirée », assure l’avocat Laurent-Franck Liénard. Quand une balle est tirée, la première victime est bien souvent le policier ou le gendarme, qui a retourné son arme contre lui.

16602115Le taux de suicide dans les rangs des forces de l’ordre est plus élevé que la moyenne nationale. (GUILLAUME SOUVANT / AFP)

La mort à portée de main

Samedi 17 novembre au soir, dans un quartier de La Ciotat (Bouches-du-Rhône), un coup de feu retentit. Un policier de 42 ans, père de deux enfants, vient de mettre fin à ses jours avec son arme de service, chez lui. « Après les agriculteurs, nous sommes la profession la plus durement touchée par le suicide », rappelle Yves Lefebvre, d’Unité SGP Police FO. En cause, selon lui, « la désocialisation des policiers, les plannings surchargés et la pression du chiffre ».

Un constat partagé par les sénateurs. Dans un rapport publié en juin 2018, ils listent les facteurs du profond malaise qui règne au sein des forces de sécurité : « Le rapport fréquent à la mort », « les rythmes de travail décalés », « l’affectation géographique subie », souvent en Ile-de-France, entraînant « des problèmes de logement », « la pression sécuritaire et l’épuisement professionnel », « le manque de moyens » ou encore « les problèmes de management ».

Gendarmes et policiers sont régulièrement confrontés à ce qu’il y a de plus « horrible chez l’homme », confirme Eric, l’officier de gendarmerie. « Un individu lambda vit trois grands chocs dans sa vie, un gendarme ou un policier en vit un tous les trois ans », rapporte le militaire. Le quotidien de ces hommes et femmes est rempli de « familles dévastées à l’annonce d’une mort », de « cadavres », de  »planques et d’interpellations stressantes », de « nuits à travailler », renchérit Jean-Marc Bailleul, du SCSI.

On devient une éponge qui s’imprègne. Et le jour où le policier a une faiblesse, tout cela ressurgit : la mort, on la relativise, on la banalise, mais elle nous imprègne.

Jean-Marc Bailleul, secrétaire général du Syndicat des cadres de la sécurité intérieure, à franceinfo

Le taux de suicide dans la police est supérieur de 36% à celui de la population générale, selon une étude de l’Inserm menée en 2010. « C’est quelque chose qui est extrêmement préoccupant mais qui, en même temps, est relativement ancien et constant », observait Frédéric Péchenard, ancien directeur général de la police nationale, sur RTL, en novembre 2017. « En moyenne, ce sont 40 suicides par an », précisait-il. Après un pic en 2014, avec plus de 85 suicides, policiers et gendarmes confondus, le nombre de suicides parmi les forces de l’ordre a décru en 2015 et 2016. Mais depuis 2017, les chiffres remontent, dépassant la soixantaine.

Pour Jean-Marc Bailleul, cette augmentation des passages à l’acte n’est pas liée à la possibilité de prendre son arme en dehors des heures de service, mais à un quotidien qui s’alourdit. L’état d’urgence, décrété au lendemain des attentats du 13 novembre 2015, et la crise migratoire, qui a explosé la même année, accroissent le nombre de missions des policiers et gendarmes.

Dans plus de 50% des cas de suicide, l’arme de service est utilisée pour passer à l’acte. Une proportion stable depuis vingt ans, selon les chiffres officiels. Retourner son pistolet contre soi est un mode opératoire « très violent et sans appel », souligne Philippe Capon, de l’Unsa Police. Pour Jules*, officier de police judiciaire en région parisienne depuis dix ans, le recours à ce symbole de la profession pour en finir n’est pas dénué de sens. « On a beau entendre dire que ‘ce sont des problèmes personnels’, il y a forcément un lien avec le boulot. »

Mais la détention de l’arme de service est-elle à l’origine du passage à l’acte ? « S’ils n’avaient pas eu leur arme à portée de main au moment de cette pulsion suicidaire, ils seraient peut-être encore là aujourd’hui », suppose Arnaud*, évoquant deux de ses collègues qui se sont tiré une balle dans la tête. L’avocat Laurent-Franck Liénard n’est pas de cet avis : « Le message, c’est la lettre, l’arme, c’est utilitaire. » « C’est le moyen à disposition, appuie Michel*, confronté lui aussi à deux suicides de gendarmes au cours de sa carrière. L’arme de service n’a jamais été un élément déclencheur. »

Quand vous êtes déterminé à mettre fin à vos jours, arme ou pas, vous passez à l’acte.

Bernard, douanier depuis quinze ans, à franceinfo

« Une collègue qui partageait mon bureau s’est suicidée il y a quelques années. Elle s’est jetée dans la Seine, c’est rapide et violent aussi », se souvient Paul*, de la PJ parisienne.

De quoi s’interroger sur la politique de désarmement préventif, mesure prioritaire en cas de problème détecté. Du côté de la gendarmerie, le protocole prévoit que « les militaires jugés instables (dépression, alcool…) se voient interdits de port d’arme. Celle-ci est rangée dans le coffre de la gendarmerie, dont le code est changé », explique Kévin Jorcin, vice-président de l’association de gendarmes GendXXI.

Cette procédure est également appliquée dans la police. « On désarme certains temporairement en prévention ou on n’autorise l’arme que pendant les heures de service », explique Yves Lefebvre, d’Unité SGP Police FO, qui pointe l’inefficacité de cette mesure. Amer, il a en mémoire la récente histoire d’une jeune policière parisienne, qui avait demandé sa mutation à Toulon pour s’occuper de sa mère sous curatelle. « L’administration mettait du temps à répondre à sa demande de mutation. Elle n’était pas bien, elle a été désarmée. Puis la médecine du travail l’a autorisée à reprendre son arme. Trois jours après, elle s’est mis une balle dans la tête. »

Selon les syndicats, ce désarmement préventif serait même contre-productif. « C’est comme un désaveu pour le policier, qui le vit très mal », note Stanislas Gaudon, d’Alliance.

Vous ne vous sentez plus flic, vous vous sentez inutile. Vous n’allez plus sur la voie publique puisque vous êtes sans arme. Donc cela se voit, vous ne pouvez pas le cacher.

Paul, officier de police judiciaire parisien, à franceinfo

« Vous vous retrouvez ‘placardisé’. Et c’est une étiquette qui vous colle à la peau, même quand vous revenez en service », ajoute Florence.

La plupart préfèrent donc taire leurs problèmes plutôt que de courir le risque de perdre leur arme et leur identité professionnelle. Dans la police comme dans la gendarmerie, demander de l’aide reste compliqué, voire « tabou ». « C’est peut-être parano mais on redoute qu’en interne, le psy le dise à notre hiérarchie », explique Paul. Danièle Coste, secrétaire générale du Syndicat des psychologues de la police nationale (SSPO), confirme cette « loi du silence ». « Pour eux, c’est une fragilité de se confier. Il y a une grosse pression car il y a une incidence sur leur carrière. »

Alors le cercle vicieux s’installe. Au travail, on ne parle pas de ses problèmes personnels et à la maison, on ne parle pas de ses problèmes de travail. Difficile donc de déceler les fonctionnaires en difficulté. Si cette accumulation peut favoriser un geste auto-agressif, elle peut aussi conduire à un acte de violence envers autrui. Le 18 novembre 2017, à Sarcelles (Val-d’Oise), un policier a tiré sur six personnes, dont deux passants, faisant trois morts, avant de se suicider.

C’est quelqu’un qui, à un moment donné, déraille totalement. Comme il est armé, il peut tirer. C’est le drame de la police.

Gérard Collomb, ministre de l’Intérieur, sur France Bleu Paris, le 19 novembre 2017

Selon Laurent-Franck Liénard, qui a traité nombre de dossiers impliquant des policiers, cette affaire est « quasiment unique dans les annales de la police ». Quand l’arme sert à tuer hors service, c’est généralement dans un cercle familial plus restreint, sur fond de problèmes conjugaux.

Pour améliorer la détection de ces personnes à risque, le ministère de l’Intérieur a mis en place fin mai un plan de mobilisation. Le directeur général de la police nationale, Eric Morvan, a notamment annoncé la constitution d’un groupe de travail sur la question du retrait de l’arme hors service pour les agents traversant des difficultés personnelles.

La gendarmerie, elle, a organisé une consultation interne le 15 novembre 2018 sur le thème du suicide et devrait transmettre très prochainement ses préconisations au ministère.

Pour Stanislas Gaudon, l’une des solutions serait de faire évoluer le rapport à l’arme dès l’école de police. « Il faut la décorréler de l’identité du policier pour mieux faire face à l’éventualité d’un désarmement et libérer la parole autour des difficultés rencontrées », suggère-t-il. « Avoir des creux dans sa carrière ne doit plus être tabou », complète Jean-Marc Bailleul. Surtout quand l’outil de travail peut devenir mortel.

* Ces prénoms ont été modifiés à la demande des intéressés.

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                  Texte : Catherine Fournier et Guillemette Jeannot

                                 Illustrations : Vincent Winter

Source : France TV Info

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