Souveraineté militaire : la France et son épée (1/3)

dissuasion-nucleaire-sous-marins-nucleaire-lanceur-d-engins-snle-marine-nationale-naval-group“La force de frappe incarne au plus haut degré cette souveraineté nationale puisqu’elle est mise en œuvre, seule, par un président élu au suffrage universel direct, suffrage qui le rend légitime pour son emploi” (Vauban, qui regroupe une vingtaine de spécialistes des questions de défense). (Crédits : Marine nationale)

OPINION. Fondateur de la Ve République, le général de Gaulle, qui prônait la réappropriation par la Nation toute entière de sa souveraineté militaire, avait fixé un cap clair et limpide : “Il faut que la défense de la France soit française”. Car la force de frappe notamment ne se partage pas. (*) Par Vauban, un groupe d’une vingtaine de spécialistes des questions de défense.

Avec son lot de commémorations, l’année de Gaulle emporte aussi son lot de confusions. Pourtant, s’agissant de la Défense nationale, sa doctrine, fixée très tôt, est nette ; le discours prononcé à l’École de guerre le 3 novembre 1959 donnait à la France les trois orientations cardinales qui demeurent encore : la souveraineté intégrale, la force de frappe indépendante et le modèle d’armée autonome au seul service des intérêts de la France. Ce triptyque gaullien, toujours officiellement honoré, souffre cependant d’une confusion savamment entretenue par la doctrine du “en même temps” qui, appliquée à la défense et, pour paraphraser le général de Gaulle, devient “un cadre mal bâti où s’égare la nation et se disqualifie l’État” (discours de Bruneval, 30 mars 1947).

Une souveraineté galvaudée ?

La souveraineté, tout d’abord : elle est, sur les plans philosophique, politique et opérationnelle, nationale, intégrale et indivisible ou elle n’existe pas. Or, le discours ambiant relativise cette souveraineté en la galvaudant. C’est ainsi qu’ont été évoquées “en même temps” que la souveraineté nationale, “une armée européenne”, “une souveraineté européenne”, une “co-souveraineté” sur notre domaine ultra-marin, et enfin, confusion des confusions, “une mutualisation de notre dissuasion”. Ces concepts-là sont aussi irresponsables qu’anticonstitutionnels. L’emploi de la force, y compris ultime – la force de frappe -, n’a de soutien en France et de crédibilité à l’étranger que lorsqu’elle est ordonnée par une autorité politique légitime, donc élue, donc nationale, et le cadre géographique de la nation ne peut être cédée sans forfaiture si l’on en croit la constitution.

Récusant l’intégration (un “système qui a vécu”), le fondateur de la Cinquième République prônait la réappropriation par la Nation toute entière de sa souveraineté militaire, laquelle conditionne son indépendance politique. De l’adage médiéval qui affirmait que le “roi de France est empereur en son royaume” au discours du 3 novembre 1959, il y avait là une verticalité historique de cette souveraineté nationale qui lui conférait une légitimité naturelle mais que la doctrine, volontairement confuse, du “en même temps” veut briser au profit d’une conception vague, moderniste et utopiste sans racines historiques et sans avenir. L’indépendance nationale est ainsi devenue, au fil de la dérive sémantique, “autonomie stratégique française”, elle-même devenue “autonomie stratégique européenne”.

Face à la confusion du discours ambiant, opposons donc la clarté du discours gaullien : “Il faut que la défense de la France soit française. C’est une nécessité qui n’a pas toujours été très familière au cours de ces dernières années (…) Il est indispensable qu’elle le redevienne. Un pays comme la France, s’il lui arrive de faire la guerre, il faut que ce soit sa guerre. Il faut que son effort soit son effort. S’il en était autrement, notre pays serait en contradiction avec tout ce qu’il est depuis ses origines, avec son rôle, avec l’estime qu’il a de lui même, avec son âme”.

La force de frappe ne se partage pas

La force de frappe, ensuite. Elle incarne au plus haut degré cette souveraineté nationale puisqu’elle est mise en œuvre, seule, par un président élu au suffrage universel direct, suffrage qui le rend légitime pour son emploi. La force de frappe présidentielle a ainsi remplacé le sceptre royal. Sa crédibilité repose intégralement sur cette unicité de décision qui, elle-même, a engendré une dissuasion mise en œuvre verticalement et sans partage. Or, là aussi, la doctrine du “en même temps” a semé la confusion : le “dialogue stratégique” évoqué par le président laisse à penser, en France comme en Allemagne, que l’épée de la France pourrait devenir à terme une épée à deux mains, celle de Paris et de Berlin ou de Paris et de Bruxelles, alors que tout l’empêche de manière inébranlable : la technique comme la politique. Laisser prospérer ce type d’idées est s’exposer, soit à être cru et dépassé (les propos de M. Ischinger et de Wadephul sur l’européanisation de la force de frappe nationale le démontrent), soit à se rétracter au nom d’un levier qui, techniquement, empêche toute mutualisation et donc à passer pour un hypocrite. Comme la souveraineté qu’elle incarne, la force de frappe ne se partage pas.

Là aussi, à la confusion semée, opposons la clarté du discours gaullien : “notre indépendance exige, à l’ère atomique où nous sommes, que nous ayons les moyens de dissuader nous-mêmes un éventuel agresseur sans préjudice de nos alliances mais sans que nos alliés tiennent notre destin dans leurs mains” (Allocution du 27 avril 1965). Par sa seule existence, la force de frappe protège l’Europe sans en être dépendante : ce rappel clair et intelligible eût suffi à tout le monde sans besoin d’avoir recours à un quelconque “dialogue stratégique” que personne ne prend, à juste titre, au sérieux.

Ce statut nucléaire de la France vaut également d’être rappelé pour sa conséquence majeure souvent oubliée : il tire vers le haut – en permanence et en excellence – tout le système régalien : la diplomatie qui parle au petit club des puissances nucléaires et sur tout sujet y touchant de près ou de loin (de l’Iran au traité de désarmement en passant par la prolifération) ; l’armée car la permanence est un choix exigeant d’excellence qui irrigue toutes les forces ; la technologie car la DAM, la DGA et l’industrie française du nucléaire, du naval et de l’aéronautique, poussées de défis en paris, classent la France au sommet technologique mondial. La dissuasion apparaît alors pour ce qu’elle est : une alliance inédite, inégalée, irréfragable entre le politique, le diplomate, le militaire et l’ingénieur, qui en fait un projet de la Nation toute entière. Notons que certains en Europe, sans le dire, sont jaloux de ce sceptre nucléaire : leur attachement à la bombinette américaine à gravitation le démontre amplement ; l’Allemagne ira ainsi débourser des milliards d’euros pour avoir le privilège douteux d’être un zélé supplétif d’une doctrine nucléaire qui ne leur appartient ni en pensée ni en action.

Notons également que l’existence de deux composantes permet au pouvoir politique la capacité diplomatique de jouer de la dialectique du visible (les forces aériennes stratégiques et la FANu) et de l’invisible (la FOST), c’est-à-dire d’être entendu et cru en permanence, ce qui est l’apanage d’une grande nation. Notons enfin que cette force de frappe souveraine permet au pays d’ajouter à l’excellence de ses produits une qualité supplémentaire de crédibilité, génératrice de contrats d’importance autant diplomatique qu’industrielle : Prosub au Brésil, SEA 1000 en Australie, Rafale en Inde.

De même que “le dialogue stratégique avec les partenaires européens sur le rôle de la dissuasion nucléaire française” apporte une confusion mal venue (et d’ailleurs mal accueillie), le démantèlement progressif et méthodique de la filière nucléaire civile – la seule à être pourtant décarbonnée ET productive ET compétitive – pour des raisons utopiques et politiciennes génère une confusion préjudiciable sur le rapport du politique au nucléaire de manière générale, fragilisant le tenu consensus sur cette énergie à la base de la force de frappe. La force du dispositif gaullien était la cohérence interne et externe : cohérence entre souveraineté nationale et force de frappe indépendante ; cohérence entre indépendance militaire et indépendance énergétique. La doctrine du “en même temps” brouille tout et finit par détruire l’équilibre efficace d’un modèle national performant et de rang mondial.

Qui dit renaissance, dit finances

Le modèle d’armée enfin : tout le monde s’accorde à dire que le modèle retenu en 1996 est excellent ; le recul du passé opérationnel intense autorise à dire que les choix stratégiques inspirés par l’indépendance nationale et l’ambition mondiale, sont les bons. Rares sont les pays qui peuvent en dire autant de leurs réformes de défense. De même que la dissuasion permet des manœuvres visibles et invisibles, le modèle français permet une très subtile dose de gesticulations efficaces visibles (le porte-avions et son groupe aéronaval ; la projection de forces foudroyante comme Serval en 2012) et invisibles (du SNA aux forces spéciales).

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Cet éventail de manœuvres que ce modèle offre au pouvoir politique est unique en Europe, où les machines militaires tournent au ralenti face à un désert qui ne sera jamais peuplé de tartares russes, et au moment même où jamais les menaces du terrorisme islamiste n’ont été aussi précises et nombreuses. Le Turc le rappelle sans cesse. Ce modèle a cependant été mis gravement en péril par la précédente LPM, LPM de décadence. En convalescence, il traverse une phase de renaissance, qui est d’abord morale. Ce fait mérite d’être noté, en particulier au sein de l’armée de Terre cruellement décharnée par les réformes passées. La récente remise à l’honneur d’un parcours de tradition, particulièrement laminé au cours des trente dernières années (que serait l’armée française sans son panache, ses chants et ses mille d’ans d’histoire ?), du discours guerrier assumé et des commémorations sans tabou de TOUS ses faits d’armes, indique clairement une trajectoire de renaissance qu’il convient d’amplifier, ne serait-ce qu’en raison de son effet majeur sur le recrutement, talon d’Achille des armées professionnelles.

Mais qui dit renaissance, dit finances. Ce modèle souffre d’un sous-financement chronique, qui a généré une armée lacunaire, échantillonnaire alors même qu’elle est toujours plus expéditionnaire. Ce paradoxe stratégique, si cruellement évident lors du quinquennat précédent (Serval mais la LPM 14-19), se corrige peu à peu sous l’effet de l’actuelle LPM mais les dégâts infligés par les régulations sauvages, de la droite comme de la gauche, sont encore immenses. A bout de souffle, le modèle doit être recapitalisé au plus vite : densifié sur le plan humain, rééquipé sur le plan matériel, réorienté, comme l’ont dit avec raison les chefs d’état-major, vers le combat de haute intensité.

Si l’effort actuel mérite d’être salué, y compris dans son exécution, il n’en demeure pas moins vrai que le pouvoir politique aurait pu avoir le courage de placer les plus fortes hausses budgétaires au cours du mandat et non après celui-ci (2023-2025) et de tailler une LPM au sein et non à moitié dans le quinquennat. La crise offre l’occasion du sursaut : un plan de relance spécifique à la défense, dont on ne comprendrait pas qu’il soit inférieur à celui mis en œuvre en 2009 pour parer à une crise jugée inférieure à celle traversée actuellement, on y reviendra.

Par ailleurs, si l’îlot défense tient encore, combien de temps pourra-t-il résister à la dérive alarmante des finances publiques nationales ? Ce “en même temps” n’en est pas le moins inquiétant… Or, comme dans le domaine commercial, la concurrence existe dans les systèmes militaires européens : l’Italie réapprend sa géopolitique navale en Méditerranée, l’Allemagne (par la voix du think tank DGAP, proche du ministère des Affaires étrangères) affirme être la première dépensière en matière de défense et la seconde puissance militaire du continent, tandis que le Royaume-Uni s’apprête à sortir peu à peu de la torpeur stratégique dans laquelle la war fatigue l’avait plongée à la suite de l’Afghanistan et de l’Irak.

Pour tenir le seul premier rang qu’elle peut encore tenir en Europe, la France doit financer son modèle d’armée à la hauteur de ses ambitions. A rebours de ceux qui prétendent à longueur d’articles et de déclarations qu’elle ne le pouvait pas plus hier qu’aujourd’hui et que la seule solution passe par l’amputation de sa dissuasion et l’intégration européenne à marches forcées pour mutualiser ses capacités avec celles des autres, c’est-à-dire perdre pas à pas sa souveraineté sur les instruments de son indépendance et de son destin, nous disons avec force que ce ne sont pas tant les moyens budgétaires qui font défaut que le courage de les allouer à l’essentiel.

En dépit des milliards injectés dans la santé, le système n’a pas vraiment tenu lors de la crise du Covid ; en dépit des milliards dépenses dans les énergies renouvelables, notamment éoliennes, la part de celles-ci dans la production d’électricité nationale reste pathétiquement faible, alors que…alors que le modèle d’armée, même sous-financé, demeure efficace et performant. Nous affirmons au contraire que le modèle de la Défense devrait servir de référence à tant de ministères et de collectivités territoriales à la dérive dans leurs achats et leur gestion des hommes…

Laissons au premier président de la Vème république le soin de conclure par ces mots qui ont encore la force de l’actualité : “De toutes manières, un pays doit être capable d’envisager toutes les hypothèses qui peuvent concerner son destin, y compris celle de la guerre. Dans tout ce qui est une nation, et, avant tout, dans ce qui est la nôtre, il n’y a rien qui soit capital plus que ne l’est sa défense”. Pour en être convaincu, “il nous faut la passion de la France” (18 juin 1942). Ce pays l’a-t-il encore assez pour reconnaître la nécessité du maintien de sa souveraineté intégrale, du caractère strictement national de sa dissuasion et du financement de son modèle d’armée, ou retournera-t-il à la “politique du chien crevé au fil de l’eau” ? Telle est l’équation morale que le pays doit de nouveau se poser et le deuxième volet de notre propos.

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*Vauban regroupe une vingtaine de spécialistes des questions de défense.

Source : La Tribune

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