Quand un spécialiste des biais devient aveugle aux siens : l’autorité déguisée en science de Pascal Wagner-Egger
Auteur(s). Le Collectif Citoyen, France-Soir Publié le 27 août 2026 – 09:00

Quand un spécialiste des biais devient aveugle aux siens : l’autorité déguisée en science de Pascal Wagner-Egger
France-Soir, Capture d’écran
En juin 2026, Pascal Wagner-Egger, psychologue social à l’Université de Fribourg et spécialiste des théories du complot, publie un thread qui résume à lui seul les travers d’une certaine posture intellectuelle face à la pandémie. En érigeant la « majorité des experts » en preuve absolue, en traitant les critiques de « charlatans » et en réduisant les dommages collatéraux à des « effets négatifs mineurs », il offre un cas d’école de biais d’autorité, de confirmation et de minimisation. Une démonstration d’autant plus troublante qu’elle émane d’un enseignant censé former à la pensée critique.

Il y a des ironies trop parfaites pour être anodines. Pascal Wagner-Egger a bâti une partie de sa carrière sur l’étude des mécanismes de conformité, des croyances complotistes et des biais cognitifs qui distordent la perception de la science. Pourtant, en juin 2026, face à un critique des politiques sanitaires, il déroule un argumentaire qui semble sorti d’un manuel de ce qu’il est censé dénoncer. En 2020, explique-t-il, il fallait suivre « la majorité des spécialistes et articles scientifiques » et ignorer « les pseudo-spécialistes sur internet (anthropologues, trompettistes, ou autres charlatans) ». En 2026, la démonstration est prétendument close : « La majorité des articles et des experts indique que les mesures ont bel et bien sauvé des millions de vies (avec certains effets négatifs mineurs inévitables car crise). » La preuve ? Une requête Google Scholar limitée aux estimations de vies sauvées par les vaccins.
Ce cadrage n’est pas une simple opinion. Il constitue une série d’erreurs épistémologiques empilées, d’autant plus graves qu’elles sont présentées avec l’assurance de celui qui sait.
La science n’est pas une démocratie : le sophisme de la majorité
Le premier biais est le plus fondamental. Transformer la majorité des experts ou des publications en critère de vérité relève de l’argumentum ad populum. La science ne fonctionne pas par vote. Elle progresse par la confrontation d’hypothèses aux données, par la réfutabilité et par la capacité à expliquer mieux que les théories concurrentes. Si le consensus avait toujours eu raison, Louis Pasteur n’aurait jamais imposé la théorie des germes, Barry Marshall n’aurait jamais prouvé le rôle d’Helicobacter pylori dans les ulcères, et Semmelweis serait resté un marginal ridiculisé pour avoir recommandé de se laver les mains.
Plus fondamental encore : lorsque Wagner-Egger invoque « la majorité des experts », il n’apporte aucune preuve qu’une telle majorité existe. Aucun sondage représentatif, aucune revue systématique de l’opinion des experts, aucune quantification n’est fournie. Il s’agit purement et simplement de son appréciation personnelle, c’est-à-dire d’une opinion. Présenter son propre sentiment comme un fait majoritaire constitue déjà, en soi, un biais de confirmation et un argument d’autorité non fondé.

Wagner-Egger le sait mieux que quiconque. Sa discipline étudie précisément comment les groupes construisent des vérités collectives, comment l’autorité fabrique du consentement et comment la conformité étouffe la critique. Pourtant, lorsqu’il s’agit des politiques COVID, il abandonne cette grille de lecture. La majorité devient soudain une boussole infaillible. Les dissidents ne sont plus des chercheurs qui questionnent des modèles fragiles : ce sont des « charlatans » et des « trompettistes ». Le procédé n’est plus de l’analyse. C’est de la stigmatisation.
Ce sophisme est d’autant plus problématique qu’il s’accompagne d’un amalgame méthodologique. Le discours porte sur « les mesures » — confinements, fermetures d’écoles, restrictions de circulation et autres interventions non pharmaceutiques. La « preuve » avancée ne concerne que les vaccins. Sur les NPIs, l’une des analyses les plus rigoureuses à ce jour reste celle de Bendavid et Patel, publiée en 2024 dans Science Advances. Les auteurs ont construit près de 100 000 modèles statistiques à partir de données quotidiennes sur 16 réponses gouvernementales dans 181 pays, croisées avec quatre outcomes (cas, infections, décès COVID et excès de mortalité toutes causes). Résultat : environ 42 % des modèles vont dans le sens « favorable » aux restrictions, 58 % dans le sens inverse. Aucune sous-analyse ne montre une prépondérance claire. Les estimations se concentrent autour de zéro. Les affirmations fortes sur l’efficacité des mesures gouvernementales manquent de soutien empirique robuste. Wagner-Egger n’en dit mot. Il préfère la confortable majorité et une requête Scholar soigneusement cadrée.

Ironie supplémentaire : Sander Greenland, dans un article fondateur de 2017 publié dans l’American Journal of Epidemiology (« Le besoin des sciences cognitives en méthodologie »), démontre que les biais cognitifs — dichotomania (compulsion à tout transformer en noir/blanc), nullism (tendance à privilégier indûment l’hypothèse nulle) et réification statistique (traiter les modèles comme des lois physiques) — distordent massivement les inférences des chercheurs eux-mêmes. Il appelle explicitement à intégrer la science cognitive dans la formation méthodologique, précisément parce que ces biais, lorsqu’ils affectent les académiques, produisent des conclusions faussées qui se propagent dans la littérature. Wagner-Egger, dont le domaine d’étude est justement ces biais, en offre ici une illustration presque parfaite.
L’omission de Hertel : un oubli trop commode pour être innocent
Plus révélateur encore est ce que le thread passe sous silence. En 1998, la Cour européenne des droits de l’homme a rendu l’arrêt Hertel c. Suisse. Hans Ulrich Hertel, ingénieur et chercheur, avait publié des travaux suggérant que la consommation d’aliments préparés au four à micro-ondes pouvait entraîner des modifications sanguines potentiellement pathologiques. Les tribunaux suisses, saisis par une association de fabricants, lui avaient interdit de formuler ces affirmations publiquement au nom de la concurrence déloyale. La CEDH a jugé qu’il y avait violation de l’article 10 de la Convention. Elle a rappelé, dans une formule désormais classique, qu’« il serait particulièrement déraisonnable de restreindre la liberté d’expression aux seules idées généralement acceptées » dans un domaine d’incertitude scientifique touchant à la santé publique. Une opinion minoritaire, même si elle apparaît dénuée de fondement aux yeux de la majorité, doit être protégée lorsqu’elle porte sur un sujet d’intérêt général.

Cette jurisprudence n’est pas un détail pour un universitaire suisse intervenant sur les questions de science, de société et de confiance institutionnelle. Elle constitue un garde-fou juridique contre la transformation du consensus en instrument de censure. L’omettre purement et simplement lorsqu’on érige la majorité en argument d’autorité et qu’on traite les critiques de charlatans n’est pas une négligence anodine. C’est un choix. Un choix qui révèle une conception profondément asymétrique de la liberté d’expression scientifique : elle est sacrée lorsqu’elle conforte le narratif dominant, gênante lorsqu’elle le conteste.
La minimisation systématique des externalités
Le troisième biais est celui de la comptabilité sélective. Wagner-Egger évoque « certains effets négatifs mineurs inévitables car crise ». Le terme « mineurs » est ici un jugement de valeur déguisé en constat. Les retards de diagnostics oncologiques, massivement documentés dans plusieurs pays, ne sont pas mineurs. L’explosion des troubles anxio-dépressifs, des tentatives de suicide et des troubles alimentaires chez les adolescents non plus. Les pertes d’apprentissage et les fractures éducatives non plus. Les impacts économiques et sociaux durables non plus. Les déclarer « mineurs » revient à décider a priori ce qui compte et ce qui ne compte pas. C’est le propre d’une vision en tunnel : on ne regarde que le risque que l’on a choisi de prioriser, et l’on déclare secondaire tout le reste.

Cette minimisation n’est pas propre à Wagner-Egger. Elle s’inscrit dans une posture plus large. En janvier 2024, le pharmacologue Mathieu Molimard a multiplié les interventions médiatiques pour promouvoir l’étude Pradelle, Lega et al. estimant à environ 17 000 le nombre de décès liés à l’utilisation compassionnelle de l’hydroxychloroquine dans six pays lors de la première vague. Il l’a présentée comme une estimation basse, voire très sous-estimée. L’étude a été rétractée en août 2024 par Biomedicine & Pharmacotherapy pour des failles méthodologiques majeures : fiabilité insuffisante de certaines données (notamment belges, basées sur des estimations), hypothèse incorrecte d’un traitement pharmacologique uniforme, et critiques approfondies sur les sources. La science a corrigé. Les interviews, elles, avaient déjà diffusé une certitude qui ne reposait pas sur des bases solides.

Florian Lemaitre, pharmacologue à Rennes, a quant à lui été critiqué pour des prises de parole où le consensus officiel était défendu sans nuance, où l’étude ultérieurement rétractée était reprise sans distance critique, et où des éléments contextuels majeurs — dosages élevés dans certains essais, timing d’administration tardif, données d’essais précoces concurrentes — étaient passés sous silence. Dans les deux cas, on retrouve la même logique : l’autorité institutionnelle d’abord, la nuance et la réfutabilité ensuite… ou jamais.
Former à l’obéissance plutôt qu’à la critique
Le problème dépasse largement un thread. Pascal Wagner-Egger n’est pas un simple commentateur. Il est enseignant-chercheur. Il forme des étudiants en psychologie sociale. Lorsqu’un universitaire présente la science comme un consensus à suivre et le dissentiment comme une pathologie digne de « charlatans », il ne transmet pas une méthode scientifique. Il transmet une attitude : l’obéissance à la majorité institutionnelle du moment.
C’est l’exact inverse de ce que sa discipline devrait enseigner. La psychologie sociale dispose d’outils puissants pour analyser les effets d’autorité (expérience de Milgram), la conformité (Asch), les biais de confirmation et les mécanismes de polarisation. S’appliquer ces grilles à soi-même devrait être un prérequis minimal. Omettre Hertel, sélectionner les preuves, minimiser les coûts collatéraux et disqualifier les critiques revient à offrir aux étudiants le contre-exemple parfait : un expert des biais qui devient aveugle aux siens.

Les étudiants n’ont pas besoin d’apprendre à réciter le consensus dominant. Ils ont besoin d’apprendre à l’examiner, à interroger les modèles, à peser les externalités, à distinguer ce qui est solidement établi de ce qui reste sous-déterminé, et à reconnaître que la science progresse aussi — et parfois surtout — par ses minorités.
Les biais cognitifs concernent évidemment tout le monde. Mais ceux qui affectent le monde académique posent un problème d’une tout autre ampleur. Un citoyen ordinaire qui se trompe n’influence que son entourage proche. Un enseignant-chercheur qui transforme le consensus en dogme, qui disqualifie les critiques et qui minimise les externalités contribue à biaiser l’information scientifique elle-même. Or cette information nourrit les décideurs, les médias et les politiques publiques. Lorsque la science est ainsi déformée à la source, l’impact n’est plus individuel : il devient systémique et peut produire des dommages réels et durables sur l’ensemble de la société.

Et que dire de l’étude Epi-Phare de décembre 2025, publiée dans JAMA Network Open, relayée par Wagner-Egger et régulièrement brandie comme preuve ultime de la sécurité et de la supériorité des vaccins ARNm ? Sur près de 29 millions de Français de 18 à 59 ans suivis pendant quatre ans, les auteurs concluent à une réduction de 25 % de la mortalité toutes causes chez les vaccinés… y compris pour les accidents de la route, les noyades, les suicides et d’autres causes externes qui n’ont, par définition, aucun lien causal plausible avec la vaccination. Un vaccin qui protégerait contre les accidents de voiture ? L’absurdité de l’association révèle au contraire la force du biais de sélection, entre autres biais identifiés par des chercheurs indépendants : les vaccinés ne sont pas un échantillon aléatoire de la population. Ils sont, en moyenne, plus favorisés socialement, plus observants, en meilleure santé globale. L’étude mesure donc autant (sinon plus) ces différences préexistantes que l’effet propre du vaccin.

Pire : les données individuelles du Système national des données de santé (SNDS) restent inaccessibles à toute réanalyse indépendante. La revue américaine a publié les résultats sur la base des analyses fournies par des auteurs français, sans possibilité pour la communauté scientifique internationale de vérifier les extractions, les appariements ou les ajustements. Présenter un tel travail comme une démonstration définitive, sans jamais prendre en considération ces limites structurelles, relève exactement du même mécanisme que l’on a déjà vu à l’œuvre : transformer une association confondue en vérité scientifique, puis l’utiliser pour conforter un narratif et influencer les débats politiques — y compris hors de France. Ceci est de nature à constituer une ingérence étrangère dans la politique sanitaire américaine.
L’ineptie n’est pas dans l’erreur, elle est dans la posture
Personne n’exige que chacun tire les mêmes conclusions sur les politiques COVID. Ce qui est exigé, c’est la rigueur intellectuelle. Transformer la majorité en vérité, disqualifier plutôt qu’argumenter, oublier les garde-fous juridiques et empiriques, et déclarer mineurs les dommages collatéraux, ce n’est pas de la science. C’est de l’autorité déguisée en science.

Six ans après le début de la pandémie, on aurait pu espérer davantage d’humilité épistémique. On trouve encore, chez certains universitaires, la même certitude confortable, la même boussole calée sur le vent des comités et des majorités institutionnelles. Cette posture, plus que telle ou telle mesure particulière, reste le vrai danger pour la formation des esprits. Car une université qui forme à la conformité plutôt qu’à la critique cesse d’être un lieu de savoir. Elle devient un relais de dogme.
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Source : France Soir
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