Mort de Lyhanna : les gendarmes du Gers sur le grill

Photo : Un gendarme départemental, de dos. (Photo d’illustration: Gendarmerie)
19 juin 2026
La mort de Lyhanna et les révélations sur le suspect du meurtre, Jérôme Barella, ont laissé la France dans un état de sidération. La lenteur, voire l’inaction, des gendarmes du Gers pour interroger l’homme, déjà soupçonné de violences sexuelles sur mineures, interroge alors que ce dossier n’est pas le seul où des dysfonctionnements apparaissent dans le département.
“J’appelais la gendarmerie chaque lundi matin, et au bout d’un moment ils me disent : ‘Si vous n’arrêtez pas de nous appeler, on fera une main courante.‘” Ces mots sont ceux rapportés par Audrey, la mère de Rosa, 11 ans, victime de viol en août 2025, concernant sa prise en charge par les gendarmes de Lectoure, dans le Gers. Une menace de main courante pour harcèlement qui interroge sur les responsabilités et les dysfonctionnements internes à la Gendarmerie.
Rosa accuse Jérôme Barella, unique suspect de l’enlèvement, de la séquestration, du viol et du meurtre de Lyhanna, disparue à Fleurance le 29 mai 2026, et retrouvée morte dans un silo agricole de Puycasquier le 4 juin. Elle aussi avait 11 ans. Rosa et sa mère avait porté plainte contre le quadragénaire 10 mois auparavant. Il n’a jamais été interrogé dans ce dossier. Son nom n’était pourtant pas inconnu des services judiciaires et de gendarmerie, puisque deux plaintes pour violences sexuelles sur mineures avaient déjà été déposées à son encontre, en 2017 et 2022.
Avant Lyhanna, le cas de Rosa
Lorsque Rosa et sa mère osent franchir le seuil de la gendarmerie, le 22 août 2025, c’est auprès de la brigade de Plaisance-du-Touch, en Haute-Garonne, qu’elles déposent plainte contre Jérôme Barella. Leur parole est crue. Leur plainte correctement enregistrée et transmise au parquet de Toulouse.
Selon les témoignages recueillis par L’Essor de la Gendarmerie, l’accueil n’a cependant pas toujours été si bienveillant à Plaisance-du-Touch. Catherine* s’est rendue à plusieurs reprises dans cette brigade pour dénoncer son ex-conjoint. D’abord pour des violences envers elle, puis pour des soupçons de violences sexuelles sur leur fille. Toutes ses plaintes concernant son enfant ont été classées sans suite. Lorsqu’elle a dénoncé les violences conjugales, elle s’est entendue répondre : “Vous n’êtes pas infirme, vous allez enlever votre plainte.” Pour les soupçons d’inceste, dénoncés alors que sa fille était encore en garde partagée, Catherine a voulu prendre des nouvelles régulièrement auprès des services enquêteurs après sa plainte. “C’est bâclé, on vous dit d’arrêter d’appeler, vous écrivez au procureur et on n’a jamais de réponse”, déplore-t-elle.
Questionnement sur les délais et les alertes
Quelques jours après sa plainte, Rosa est à nouveau entendue. Elle évoque des pénétrations et des fellations forcées entre septembre 2024 et mai 2025. Le 11 septembre 2025, elle passe des examens médico-légaux. Les lésions notées par le médecin sont compatibles avec les violences sexuelles décrites par l’enfant. Le dossier est ensuite transféré au parquet d’Auch, puisque le mis en cause vit dans le Gers. Ensuite ? Plus rien. Jusqu’à l’arrestation de Jérôme Barella le 1er juin 2026, seulement soupçonné à ce moment-là de l’enlèvement de Lyhanna. Et ce, alors qu’un signalement avait été émis par l’Aide sociale à l’enfance (ASE) concernant une autre fillette**.
Un délai qui étonne tout particulièrement Joanna*, entendue en 2024 à la gendarmerie de Fleurance après une plainte de son ex-conjoint pour des faits de violences physiques sur leur fils. Le parquet lui a demandé d’effectuer un stage de responsabilité parentale, comme alternative aux poursuites. “En neuf mois, j’avais été auditionnée par les gendarmes, reçue deux fois par le substitut du procureur et j’avais fait mon stage. Jérôme Barella, en neuf mois, il n’a pas été entendu une seule fois, s’étonne-t-elle. Je ne dis pas que mon affaire, il ne faut pas la traiter. Mais qu’il faut tout traiter comme ça, aussi vite.”
Des conclusions attendues
L’enquête de l’Inspection générale de la Gendarmerie nationale (IGGN), dont les conclusions sont attendues pour le 22 juin 2026, mais également celle de l’Inspection générale de la Justice (IGJ) doivent faire la lumière sur le délai entre le dessaisissement du parquet de Toulouse au profit de celui d’Auch et la mort de Lyhanna. Raison pour laquelle les services de communications de l’Arme ont refusé de répondre à nos questions.
Des explications sont également attendues concernant les alertes autour de la famille de Jérôme Barella. Son frère a été mis en examen dans le cadre de deux enquêtes pour viols. Leur père a lui aussi été mis en cause pour des viols sur mineure, en 2013. Il a bénéficié d’un non-lieu en 2021. Tous ces éléments n’ont pas suffi à accélérer la procédure autour de la plainte de Rosa. Et la petite fille n’est malheureusement pas la seule victime de cette lenteur et d’apparents dysfonctionnements au sein des brigades de gendarmerie du Gers.
D’autres dysfonctionnements pointés du doigt
En 2025, Diana* a porté plainte contre un homme pour agression sexuelle à Fleurance. À sa connaissance –puisque là encore, les appels répétés de sa mère pour en savoir plus sur l’avancée du dossier ont agacé les gendarmes– celui qu’elle met en cause n’a jamais été entendu. “Ces gens protègent des violeurs, des agresseurs, parce que ce qui les intéresse c’est ceux qui fument de la drogue, ceux qui font des délits en voiture”, estime la jeune femme, persuadée que cela demande moins de temps et d’efforts aux enquêteurs.
Claire* est quant à elle sidérée par les histoire de Lyhanna et de Rosa. C’est à Condom qu’elle a porté plainte contre son ex-conjoint violent, en 2019. Le gendarme qui l’a reçue a d’abord refusé de l’entendre, lui demandant de revenir le lendemain. En insistant, Claire a obtenu gain de cause. Non sans que le même militaire lui fasse comprendre qu’il n’avait pas envie de travailler. “Il m’écoutait un peu et il allait jeter des stylos à la fenêtre à ses collègues. Il a dû faire ça une dizaine de fois en leur parlant de choses qui n’avaient rien à voir, se souvient-elle. Peut-être qu’il y a des gens qui font bien leur travail et qui n’ont pas les moyens de le faire correctement. Mais il y en a d’autres qui ne font rien.”
À la suite de l’instruction –durant laquelle elle dit avoir été entendue par un adjudant avenant et professionnel– l’ex-conjoint de Claire a été condamné à 15 ans de réclusion criminelle pour viols, harcèlement et violences sur plusieurs compagnes.
De nouveaux modes d’action, mais encore du travail
Depuis le Grenelle des violences conjugales, en 2019, la Gendarmerie a revu ses modes d’action concernant les violences intrafamiliales. Pourtant, les témoignages recueillis par L’Essor font état, a minima, d’un manque de considération pour certaines victimes. L’ordre du Garde des Sceaux d’examiner les quelque 70 000 dossiers de violences sexuelles sur mineurs en attente d’acte avant le 14 juillet n’y changera rien. Ce sont des changements en profondeur sur l’accueil, l’écoute et la rapidité des actions que les victimes attendent. Dans le Gers certainement. Et très probablement ailleurs.
*Le prénom a été modifié
**Depuis, Jérôme Barella a été mis en examen pour le meurtre de Lyhanna. Une autre plainte pour viol sur mineure, déposée à Saint-Brieuc pourrait lui être également imputée.
Lola Breton, avec la rédaction de L’Essor
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Classés sans suite
Les yeux de toute la France sont aujourd’hui tournés vers le Gers et le parquet d’Auch depuis la découverte du corps de Lyhanna. Mais la réalité des violences sexuelles et la lenteur, voire l’absence de considération, des forces de l’ordre dans leur traitement est dénoncé par des justiciables de la France entière. En témoignent les plus de 5 600 témoignages déposés en une semaine sur le site classes-sans-suite.com, créé en réponse à l’affaire Lyhanna. Des gendarmes y sont parfois directement mis en cause.
On y lit qu’un “gendarme s’est permis de me dire que [les violences conjugales subies] n’étaient pas graves et qu’il fallait arrêter d’appeler”. Dans le cadre d’un harcèlement téléphonique : “Demande de plainte à la gendarmerie d’Arcachon. On m’a fait expliquer cette histoire debout, devant le guichet. On m’a dit qu’on ne pouvait rien faire.” En Normandie, au sujet de violences conjugales : “Je suis allée chez le médecin pour constater les coups et blessures afin d’aller porter une main courante. La phrase du gendarme : ‘Vous n’auriez pas dû jouer avec ses sentiments’“. Ou encore en Corse, concernant des violences sur mineurs : “La gendarme chargée de la plainte était une amie de ma famille. Elle a coupé les micros et les caméras puis pendant plus d’une heure m’a menacée.”
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Source : L’Essor
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