L’entité israélienne sioniste et le massacre de Gaza : anatomie de la société israélienne génocidaire

Robert Bibeau

Par Khider Mesloub.

Il est toujours plus commode d’attribuer les crimes d’une guerre à quelques dirigeants. On désigne un Premier ministre, ses ministres les plus extrémistes, un état-major, une coalition gouvernementale. On circonscrit ainsi la responsabilité au sommet de l’État et l’on préserve la société qui les porte, les élit, les soutient ou les tolère. Dans le cas d’Israël, cette grille de lecture devient pourtant de plus en plus difficile à maintenir.

Depuis le 7 octobre 2023 et le déclenchement de la guerre génocidaire contre Gaza, une question autrement plus dérangeante s’impose : jusqu’à quel point la violence militaire meurtrière exercée contre les Palestiniens est-elle devenue socialement acceptable au sein de la population israélienne ? (Voir cet article au sujet de la mythologie sioniste de gauche comme de droite :  l’histoire du Moyen-Orient sous l’impérialisme : la mythologie sioniste démasquée – les 7 du quebec  et  https://les7duquebec.net/archives/306352 ).

C’est précisément la question que Norman Finkelstein vient de poser avec une brutalité inhabituelle. Dans un long entretien accordé en juin 2026 au magazine américain Current Affairs, le politologue américain, fils de survivants de la Shoah et critique historique du sionisme, ne se contente plus de qualifier la politique israélienne. Il déplace l’accusation du pouvoir vers la société elle-même. « Le problème n’est pas un régime génocidaire », affirme-t-il en substance. « Le problème n’est pas un État génocidaire. Le problème est une société (israélienne) génocidaire. » La formule est terrible. Mais réduire la formule de Finkelstein à une simple outrance polémique serait tout aussi insuffisant. Car derrière l’accusation existent des données. Et ces données obligent à regarder la société israélienne autrement.

Seulement 4 % des Israéliens  jugent le génocide de Gaza  excessif (sic)

Quelques mois après le début de l’offensive génocidaire contre Gaza, alors que l’ampleur des destructions était déjà considérable, le Pew Research Center, institut américain spécialisé dans les enquêtes d’opinion, interrogeait la population israélienne sur la réponse militaire de son pays. Les résultats de l’enquête, réalisée en mars et avril 2024, sont saisissants.

Dans l’ensemble de la population israélienne, 19 % seulement des personnes interrogées considéraient que l’offensive était allée trop loin, tandis que 39 % estimaient qu’elle avait été appropriée et 34 % qu’elle n’était pas allée assez loin. Mais cette moyenne nationale masque une fracture fondamentale. Parmi les citoyens arabes d’Israël, 74 % estimaient que l’offensive était allée trop loin. Parmi les Juifs israéliens : 4 % seulement. Autrement dit, 96 % des Juifs israéliens interrogés ne considéraient pas que la réponse militaire génocidaire de leur pays avait été excessive.

C’est notamment sur ce type de données que Finkelstein fonde son accusation. Il faut mesurer ce que signifie politiquement un tel chiffre. Si l’on considère que la guerre menée contre Gaza revêt un caractère génocidaire, ce chiffre de 96 % donne ainsi la mesure du consentement massif des Juifs israéliens interrogés à une violence qui s’inscrit dans cette dynamique génocidaire. Ce chiffre révèle quelque chose d’autre : l’extrême faiblesse, au sein de la majorité juive israélienne, du sentiment que la violence meurtrière infligée à Gaza avait franchi une limite. Et cette disposition ne semble pas avoir été seulement le produit du choc immédiat du 7 octobre.

Ce que l’on décrivait ainsi : « Du museau jusqu’à la queue, le chien américano-sioniste ne constitue qu’un seul et unique animal malfaisant au service exclusif des ploutocrates du Grand Capital qui dirigent le monde impérialiste décadent. »  ref : https://les7duquebec.net/archives/306352 (NDÉ).

« Il n’y a pas d’innocents à Gaza » selon les génocidaires israéliens

En juin 2025, une enquête du centre aChord de l’Université hébraïque de Jérusalem produisait un résultat encore plus troublant : 64 % des Israéliens interrogés adhéraient à l’idée fasciste qu’il n’y avait « pas d’innocents » à Gaza. Une telle représentation revient à ériger la culpabilité collective en principe : si personne n’est innocent, alors chaque Palestinien, y compris l’enfant, peut être soustrait au statut de victime et sa mort moralement justifiée. Les écarts politiques étaient considérables mais la représentation débordait largement les seuls électeurs de l’extrême droite gouvernementale : elle atteignait 87 % parmi les soutiens de la coalition, 73 % parmi certains électorats de droite situés hors de celle-ci et 67 % chez des électeurs centristes. À gauche, ils étaient encore 30 % à partager cette opinion. À l’inverse, 92 % des citoyens arabes israéliens la rejetaient…(Gauche – social-fasciste – et droite fasciste – sionistes se confondent.  NDÉ).

Cette fois, nous ne sommes plus seulement devant une appréciation stratégique de la conduite d’une guerre. Nous pénétrons dans le domaine des représentations collectives. Dire qu’il n’existe « aucun innocent » dans un territoire où vivent des centaines de milliers d’enfants palestiniens  revient à abolir mentalement la distinction fondamentale entre combattant et civil, responsable et innocent, adulte et enfant. La déshumanisation commence précisément lorsque le Palestinien disparaît derrière la catégorie à laquelle on l’assigne. Le Palestinien n’est alors plus considéré en fonction de ce qu’il fait, mais de ce qu’il est. Il devient membre d’une population collectivement suspecte. Dès lors, la population palestinienne entière est réputée coupable,  et la violence exercée contre elle devient tolérable.

La déshumanisation des Palestiniens ne commence pas par l’appel explicite au meurtre. Elle procède par glissements successifs. Le combattant palestinien est d’abord désigné comme terroriste. Puis son entourage devient complice. La population palestinienne qui l’abrite devient à son tour suspecte. Enfin, la culpabilité s’étend à l’ensemble du groupe et la catégorie même de civil tend à disparaître. C’est précisément ce mécanisme que Finkelstein discerne dans l’évolution de la société juive israélienne. À ses yeux, le 7 octobre 2023 n’a pas créé cette représentation meurtrière du Palestinien. Il l’a radicalisée et, surtout, désinhibée.

Des représentations meurtrières et génocidaires façonnées par des décennies d’occupation, de colonisation, de séparation territoriale et de répressions ont trouvé dans le 7 octobre les conditions de leur expression la plus extrême. Le basculement devient alors considérable : ce n’est plus seulement le Hamas qui constitue l’ennemi ; c’est la population palestinienne de Gaza qui devient collectivement ennemie. Et lorsque toute la population palestinienne est assimilée à l’ennemi, la distinction entre combattant et civil perd sa fonction morale. C’est précisément ce que révèle, dans sa forme la plus brutale, l’affirmation selon laquelle il n’y aurait « pas d’innocents à Gaza ».

La fracture entre juifs et arabes israéliens

Il existe cependant une précaution méthodologique indispensable. Parler indistinctement de « la société israélienne » efface une réalité que les sondages révèlent constamment : les citoyens juifs et arabes d’Israël portent des regards radicalement différents sur la guerre. Cette fracture est même l’un des phénomènes les plus significatifs révélés par les enquêtes d’opinion. Là où 74 % des Arabes israéliens estimaient dès 2024 que l’offensive militaire contre les Palestiniens de Gaza était allée trop loin, seuls 4 % des Juifs partageaient cette appréciation. Plus révélateur encore: parmi les Juifs situés au centre et à droite de l’échiquier politique, une majorité déclarait ne pas être troublée par les informations concernant la famine et les souffrances de la population de Gaza. Il serait donc plus rigoureux de parler  d’une radicalisation profonde d’une partie majoritaire de la société juive israélienne à l’égard des Palestiniens, d’une « société israélienne génocidaire ».

C’est ici que l’accusation de Finkelstein prend toute sa portée politique. Depuis des années, une partie du discours occidental présente Benjamin Netanyahou comme l’explication presque exclusive de la dérive israélienne. Israël demeurerait fondamentalement une « démocratie libérale » égarée (sic) sous l’influence d’un dirigeant cynique allié à une extrême droite religieuse et ultranationaliste. Cette interprétation devient difficilement soutenable lorsque les représentations génocidaires traversent des secteurs beaucoup plus vastes de la population israélienne.

Netanyahou n’a pas inventé à lui seul le rapport colonial aux Palestiniens. Ben-Gvir et Smotrich n’ont pas créé ex nihilo la conviction que la sécurité israélienne suppose la domination permanente du peuple palestinien, voire son extermination. Ils radicalisent, systématisent et expriment politiquement des tendances génocidaires dont les racines sont inscrites au fond de la société israélienne. C’est pourquoi remplacer Netanyahou ne suffirait pas à transformer le rapport de la société juive israélienne aux Palestiniens. Il touche aux représentations collectives produites par des décennies d’occupation, de répressions, de guerres, de militarisation et de séparation physique et mentale entre deux populations vivant pourtant sur le même territoire.

Une société israélienne militarisée par la guerre permanente

Israël présente à cet égard une particularité fondamentale : la frontière entre société civile et institution militaire y est beaucoup plus poreuse que dans la plupart des États. Le service militaire, les périodes de réserve, la place centrale de l’armée dans le récit national et la succession des conflits ont contribué à installer la guerre au cœur de la socialisation politique des Israéliens. L’armée n’est pas une institution extérieure à la société. Elle en constitue l’une des principales matrices. Dans une société israélienne organisée depuis plusieurs générations autour de la colonisation permanente des territoires palestiniens, le langage militaire finit par pénétrer le langage politique, puis le langage ordinaire. Le Palestinien cesse d’apparaître comme un voisin, un travailleur, un paysan, un enfant ou simplement un autre être humain. Il devient avant tout un autochtone à expulser ou à anéantir.

Le 7 octobre 2023 n’a pas créé cette représentation. Il l’a portée à son paroxysme. Il a fourni le cadre psychologique dans lequel le génocide est devenu acceptable pour une partie considérable de la population israélienne, c’est-à-dire 96 % des Israéliens.

C’est précisément ici qu’il faut revenir à Finkelstein. Sa formule n’est pas une simple provocation destinée à frapper les esprits. Elle désigne, selon lui, un phénomène politique beaucoup plus grave: lorsque la destruction de la population palestinienne n’est plus seulement décidée par le gouvernement ou exécutée par une armée, mais qu’elle rencontre dans la société israélienne un consentement massif, une justification persistante et une indifférence durable, la question ne peut plus être circonscrite aux seuls dirigeants. C’est tout le sens de son accusation de «société (israélienne) génocidaire». Finkelstein ne dit pas seulement que Netanyahou, Ben-Gvir, Smotrich ou l’état-major israélien auraient franchi la limite du crime de masse. Il soutient que cette limite génocidaire a également été franchie dans une partie considérable de la conscience collective juive israélienne. Les sondages qu’il invoque donnent à cette accusation une portée qui interdit de la réduire à une outrance rhétorique.

Lorsque presque tous les Juifs israéliens interrogés refusent de considérer que la puissance de feu employée à Gaza est excessive ; lorsque des majorités se déclarent peu préoccupées par la situation humanitaire de la population palestinienne ; lorsque l’idée qu’« il n’y a pas d’innocents à Gaza » recueille une adhésion massive ; lorsque près de la moitié des personnes interrogées peuvent approuver l’idée de tuer tous les habitants d’une ville palestinienne dans une formulation faisant référence à Jéricho, nous ne sommes plus simplement devant le soutien ordinaire d’une population israélienne à son armée en temps de guerre. Nous sommes devant un processus beaucoup plus radical : la déshumanisation de la population palestinienne. C’est précisément ce que Finkelstein désigne par société israélienne génocidaire.

La souffrance du Palestinien n’émeut plus ; la mort de milliers de civils se réduit à une donnée statistique ; les enfants palestiniens eux-mêmes cessent d’être spontanément perçus comme des innocents ; jusqu’à l’aide alimentaire, désormais considérée comme une faveur accordée à l’ennemi. Nous ne sommes plus ici devant la simple adhésion à une opération militaire : c’est la population palestinienne elle-même qui, dans une large partie de la conscience collective juive israélienne, tend à être expulsée du champ de l’humanité commune. Ainsi, sa souffrance n’indigne plus, sa mort ne scandalise plus, sa survie elle-même cesse d’apparaître comme une exigence morale. C’est à ce stade que la déshumanisation cesse d’être seulement un discours : elle devient une condition sociale de possibilité de la violence de masse.

À ce stade, la violence meurtrière n’est plus seulement militaire. Elle devient socialement légitimée. Et c’est là que la formule de Finkelstein prend tout son sens. Car un génocide, ou plus largement une entreprise de destruction massive, ne repose jamais uniquement sur les ordres d’un petit cercle dirigeant. Il suppose aussi que certaines représentations aient suffisamment pénétré la société israélienne pour rendre pensable ce qui aurait auparavant semblé impensable : que tout un groupe soit tenu pour responsable, que ses souffrances soient relativisées, que ses morts soient justifiées et que sa disparition totale ou son expulsion puissent finir par apparaître comme une solution politique.

Le sionisme : la matrice idéologique du génocide des Palestiniens

Sous cet angle, le génocide de Gaza ne révèle pas seulement la radicalisation du gouvernement de Netanyahou. Il révèle la profondeur sociale de la radicalisation de la société israélienne. L’indifférence envers la population palestinienne demeure extraordinairement élevée dans une grande partie de l’opinion juive israélienne.

Même l’évolution de l’opinion en faveur de l’arrêt des combats ne suffit pas à contredire ce diagnostic. En septembre 2025, une majorité d’Israéliens estimait que la guerre devait prendre fin. Mais parmi les Juifs favorables à cet arrêt, la première motivation était la mise en danger des otages juifs israéliens. Seulement 2 % invoquaient comme raison principale la nécessité de mettre un terme aux souffrances infligées aux habitants de Gaza. Ce chiffre révèle jusqu’où s’est creusée l’indifférence d’une large partie de la société juive israélienne à la souffrance palestinienne. La société israélienne peut se fatiguer de tuer sans cesser de considérer les Palestiniens comme des ennemis à abattre. Elle peut vouloir retrouver la normalité sans remettre en question les représentations meurtrières qui ont rendu le génocide des Palestiniens possible. Elle peut même souhaiter la fin de la guerre tout en continuant à considérer la population palestinienne comme collectivement coupable vouée à disparaître.

Dès lors, Netanyahou ne peut plus servir d’alibi explicatif. Il serait politiquement confortable d’imaginer qu’une fois Netanyahou, Ben-Gvir et Smotrich écartés, Israël retrouverait spontanément une supposée normalité libérale. Les sondages suggèrent une réalité autrement plus sinistre : les représentations meurtrières qui ont accompagné la destruction de Gaza débordent largement le cercle de l’extrême droite gouvernementale. Finkelstein oblige ainsi à déplacer la question. Le problème n’est plus seulement : que fait l’État israélien aux Palestiniens ? Il devient aussi : qu’est devenue la société israélienne lorsqu’une majorité de ses membres peut regarder cette destruction génocidaire sans considérer qu’une limite fondamentale a été franchie ?

C’est dans ce sens précis que l’accusation de Finkelstein prend toute sa portée : la «société (israélienne) génocidaire» désigne moins une formule polémique que le basculement d’une violence d’État vers une violence massivement acceptée, justifiée et banalisée au sein de la société israélienne.

Dès lors, changer de gouvernement ne changera pas la nature du problème. Remplacer Netanyahou tout en conservant intact le système de domination qui l’a produit reviendrait à changer le visage du pouvoir sans toucher à sa matrice. C’est le sionisme lui-même, en tant que projet politique fondé sur la prééminence nationale juive et historiquement réalisé par la colonisation, l’expropriation et la domination des Palestiniens, qui doit être politiquement anéanti. Gaza en révèle aujourd’hui l’aboutissement le plus meurtrier : lorsqu’un projet de domination nationale ne peut perpétuer sa suprématie qu’en enfermant, expulsant et massacrant l’autre peuple, ce n’est plus son gouvernement qu’il faut seulement contester et combattre, mais l’idéologie même qui organise cette politique génocidaire : le sionisme. La question palestinienne ne trouvera donc aucune solution dans un sionisme simplement repeint aux couleurs du libéralisme : elle exige l’abolition de toute suprématie ethno-nationale et l’instauration d’une égalité politique intégrale entre Palestiniens et Juifs au sein d’un État fédéral unique.

Ainsi, il ne s’agit plus seulement de changer les gouvernants israéliens… de la droite sioniste contre l’aile gauche du sionisme (NDÉ), mais d’abolir le système de domination coloniale et de suprématie raciste nationale imposé aux Palestiniens, et d’en défaire la matrice idéologique : le sionisme… une variante de fascisme-nazi (NDÉ).

Khider MESLOUB

Source : Les 7 du Quebec

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