Le sort des gendarmes juifs sous l’Occupation [1]

Toute ressemblance avec des personnes ou des situations ayant existé ne saurait être que fortuite…. mais n’oublions pas les personnels suspendus.

Par le lieutenant Benoît Haberbusch Dans Revue d’Histoire de la Shoah2007/2 (N° 187), pages 329 à 340

Parmi les grands services de l’État touchés par la législation antisémite du régime de Vichy, la gendarmerie n’a jamais fait l’objet d’une étude approfondie. Il est vrai que l’image du gendarme de cette période est plus facilement associée à celle des rafles et des camps d’internement qu’à celle des victimes de la Shoah.

2Les archives détenues par l’institution témoignent pourtant de la présence de gendarmes juifs et apportent de précieuses informations sur leurs conditions d’existence sous l’Occupation. Grâce à ces sources, il est possible de trouver des réponses aux questions qui se posent à leur sujet : combien étaient-ils ? Comment s’est organisée leur exclusion et quelle a été l’attitude du commandement ? Combien sont-ils à avoir survécu et comment leur réintégration s’est-elle opérée ?

Les rouages de la mécanique d’exclusion

3Tandis que les Allemands appliquent les premières ordonnances contre les Juifs de la zone occupée à partir de septembre 1940, le régime de Vichy établit sa propre législation antisémite en définissant pour la première fois en droit français la notion de « race juive [3][3]Selon l’article 1er de l’acte dit loi du 3 octobre 1940, est… ». L’acte dit loi du 3 octobre 1940 vise à éliminer les Juifs des domaines essentiels de la vie nationale, donc de l’armée. Le 2 juin 1941, un nouvel acte dit loi élargit le statut des Juifs en désignant à la fois les israélites ayant au moins deux grands-parents juifs, ainsi que ceux, quelle que soit leur confession, ayant trois grands-parents de race juive.

4Une fois la cible désignée, il convient de trouver les moyens pour l’atteindre. Comme chaque administration, la gendarmerie diffuse des milliers de questionnaires jusqu’aux postes les plus reculés de l’Empire. Deux modèles de déclaration sont envoyés dans chaque unité : le modèle n° 1 de non-appartenance à la race juive et le modèle n° 2 d’appartenance à la race juive. Les réponses s’échelonnent sur six mois à partir de mars 1941. Les gendarmes sont ensuite regroupés en quatre catégories [4][4]DM n°697/3-CAB du ministre secrétaire d’État à la Guerre,… :

  • ceux qui ont souscrit la déclaration du modèle n° 1 ;
  • ceux qui, ayant souscrit la déclaration du modèle n° 2, vont être exclus ;
  • ceux qui ont souscrit la déclaration du modèle n° 2 et souhaitent bénéficier de l’article 8 de l’acte dit loi du 3 octobre 1940 [5][5]Selon l’article 8 de l’acte dit loi du 3 octobre 1940, « par… ;
  • ceux qui n’ont pas souscrit de déclaration ou ont souscrit celle du modèle n° 1, mais pour lesquels il existe des présomptions d’appartenance à la « race juive ».

5Cette mesure sans précédent permet de déterminer la place de la population juive dans l’institution. Première constatation : le nombre de gendarmes déclarés juifs est très faible puisqu’il ne concerne que 31 hommes sur les 23 600 présents dans la gendarmerie départementale [6][6]L’immense majorité du personnel de la gendarmerie appartient à…. Encore faut-il ajouter les sept sous-officiers retenus en raison de leur mariage avec une femme juive. Les chiffres relevés dans le reste de l’armée sont tout aussi bas. Selon André Martel, les mesures antisémites touchent 80 officiers et 124 sous-officiers (gendarmes compris) de l’armée de terre, 24 officiers (dont 15 ingénieurs) de la Marine ainsi que 10 officiers, 91 sous-officiers et 106 hommes de troupe de l’armée de l’air [7][7]André Martel, « Pétain et l’État français : l’appel au soldat….

6Peu représenté, le groupe des gendarmes déclarés comme juifs ne possède pas non plus un caractère homogène. Si certains ont conservé une pratique religieuse régulière, d’autres sont devenus complètement étrangers à la religion juive. C’est le cas du gendarme Karsenty de la brigade de Pont-du-Château (Puy-de-Dôme). Issu de trois grands-parents juifs, il est lui-même baptisé et s’est marié à une femme catholique avec laquelle il a eu deux enfants, tous deux baptisés [8][8]Note sans numéro du secrétariat d’État à la Guerre,….

7En ce qui concerne leur origine géographique, la majorité de ces militaires est native d’Afrique du Nord, essentiellement d’Algérie. Les autres sont nés en métropole, entre autres à Paris, Puttelange-les-Farschviller (Moselle) ou Bagnères-de-Bigorre (Hautes-Pyrénées). Un gendarme a même vu le jour à Kiev (Russie). En matière d’affectation, la majorité se trouve en service outre-mer : 17 d’entre eux sont affectés en Algérie, un en Tunisie et un autre en AOF. Le reste est réparti en métropole, des deux côtés de la ligne de démarcation, au sein des 2e, 7e bis, 9e, 13e, 15e, 16e et 17e légions. Deux gendarmes servent également au commandement de la gendarmerie de la région parisienne : Abraham Goldberg à Paris-Est et Maurice Posnansky à Paris Nord-Ouest.

8Au niveau du grade, la plupart ont le rang de simple gendarme, mais le groupe compte trois gradés (deux maréchaux des logis-chefs à la 19e légion et un adjudant à la brigade de Marseille) ainsi que deux officiers (un chef d’escadron commandant la compagnie de l’Oise à Beauvais et un lieutenant commandant la section de Cannes). Au moment de l’application de la législation antisémite, ces hommes ont entre 25 et 51 ans et leurs états de service varient de cinq à trente-trois ans.

9La détermination des autorités de Vichy à écarter les Juifs n’empêche pas, dans la pratique, une procédure lente et laborieuse. La législation antisémite elle-même se révèle confuse. Ainsi, l’acte dit loi du 3 octobre 1940 ne mentionne que l’exclusion des « officiers des armées de terre, de mer et de l’air ». Il faut attendre l’instruction du 12 janvier, et surtout l’acte dit loi du 11 avril 1941, pour avoir la confirmation que la mesure touche également les sous-officiers de carrière et donc les gendarmes juifs.

10En Algérie, la correspondance échangée entre le commandement et le secrétariat d’État à la Guerre témoigne de ces nombreuses imprécisions [9][9]Benoît Haberbusch, La Gendarmerie en Algérie (1939-1945),…. Ces atermoiements ont pour effet d’empêcher l’exclusion directe des gendarmes de la 19e légion. Ils ne sont rayés des cadres que le 21 mai 1942, soit huit mois après le départ du dernier sous-officier israélite de métropole.

11La lenteur de la procédure d’exclusion des Juifs de l’Arme conduit à s’interroger sur l’attitude des hauts responsables de l’institution. Ceux-ci ont-ils voulu protéger au maximum le personnel juif ou ont-ils seulement veillé à respecter au plus près la réglementation ? En fait, le commandement ainsi que la sous-direction se montrent toujours légalistes, n’hésitant pas à écarter les demandes de dérogation qui ne remplissent pas les conditions édictées par l’article 8 de l’acte dit loi du 3 octobre 1940. Surtout, les radiations des cadres ne sont contestées à aucun moment. Par conséquent, cette attitude accrédite plutôt la seconde hypothèse.

Les conditions de départ de l’Arme

Le sort des gendarmes touchés par la législation antisémite varie suivant leur situation familiale et leur lieu d’affectation. Un certain nombre parvient à rester au sein de l’Arme. C’est le cas des sept gendarmes ayant un conjoint juif. De même, les quatre gendarmes anciens pupilles de l’assistance publique, Poznansky, Goldberg, Harris et Porret, reçoivent tous une déclaration de « non-appartenance à la race juive ». Certaines notices portent même la mention suivante : « Au point de vue physique, le militaire en question n’a nullement le type sémite. » Quant au lieutenant Isaac, dont le nom suscite la suspicion, il parvient à établir que tous ses ascendants ont appartenu à la religion catholique depuis 1647.

13En revanche, l’éviction ne peut être évitée pour les quatorze gendarmes ayant souscrit un modèle de déclaration n° 2 et ne souhaitant pas se prévaloir de l’article 8 de l’acte dit loi du 3 octobre 1940. En métropole, leur départ s’échelonne de mai à septembre 1941. Le sort des douze militaires demandant une dérogation n’est guère plus heureux. Aucun d’entre eux n’obtient satisfaction. Il faut dire que certains sous-officiers, tel Simon Orbeck avec ses treize ans de carrière, ne peuvent présenter que de modestes états de service. Sa lettre du 1er décembre 1940 est particulièrement révélatrice :

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« De descendance israélite, remontant à plusieurs siècles, écrit-il, mes aïeux ont toujours habité la France, où ils sont nés, où ils ont servi et où ils sont décédés. […] Je suis moi-même né à Puttelange (Moselle) le 28 avril 1906, où, de 1920 à 1924, j’ai travaillé à la mine de Wendel ; de 1924 à 1926, au chemin de fer communal de Puttelange. De 1926 à 1927 inclus, j’ai servi au 43e régiment d’infanterie, à Lille pour ensuite entrer dans la gendarmerie en 1930 et me marier en 1935 avec une catholique. Je suis père d’un enfant de quatre ans, de religion catholique. […] Je ne possède que le certificat d’études primaires qui m’a été délivré le 30 juin 1932. Mes parents et moi ne possédons aucune fortune [10][10]Lettre du gendarme Orberck de la brigade de Mirande (Gers),…. »

15Les demandes de dérogations suivent la voie hiérarchique jusqu’au secrétariat d’État à la Guerre, chaque échelon émettant un avis. La décision finale n’est prise qu’après avis du Conseil d’État et celui du commissariat général aux questions juives (CGQJ), créé le 29 mars 1941.

16Ces deux derniers organismes s’accordent généralement pour considérer que les états de service présentés ne sont pas suffisamment exceptionnels pour être pris en compte. Toutefois, un désaccord peut survenir comme en témoigne le cas du sous-officier Karsenty. Rayé des cadres le 15 août 1941, l’ex-gendarme rédige une demande de dérogation le 15 septembre 1941. Ses proches se mobilisent aussi pour restaurer la situation du chef de famille. Le 17 septembre 1941, son épouse écrit une lettre au docteur Bernard Ménestrel, médecin et ami du maréchal Pétain, afin qu’il intervienne favorablement à l’égard de son mari. Le 31 décembre, les deux fils envoient à leur tour une lettre à « Monsieur le Maréchal ». Plus surprenant, le militaire reçoit le soutien du Commissariat général aux questions juives, malgré l’avis défavorable du Conseil d’État émis le 18 avril 1942. « Tous les supérieurs hiérarchiques de ce gendarme, peut-on lire dans une lettre du CGQJ, reconnaissent sa qualité de bon et loyal serviteur […]. Le Conseil d’État, auquel ce dossier a été soumis, n’a pas cru devoir approuver le projet de décret estimant que les titres de l’intéressé n’étaient pas exceptionnels. Cependant, étant donné le modeste emploi occupé par M. Karsenti (sic) et étant donné qu’il est marié à une catholique, baptisé lui-même depuis de longues années et qu’il élève ses enfants dans la religion catholique, il semblerait qu’une mesure bienveillante puisse être prise à son égard [11][11]Lettre non numérotée du CGQJ, Vichy, le 29 avril 1942, SHD-DGN,…. » La lettre comporte de plus une mention manuscrite à l’encre noire : « Puis-je en dire un mot à M. le Directeur Chasserat ? » ainsi qu’une autre mention en grosses lettres au crayon bleu : « Pas d’intérêt ». De ce fait, la demande de dérogation est rejetée.

17Parmi les gendarmes juifs, ceux affectés en Algérie se trouvent dans une position à part. Tout d’abord, avec l’abolition de la loi Crémieux, le 7 octobre 1940, ils sont rétrogradés au rang d’indigènes et ne peuvent plus, dans ces conditions, exercer leur métier de gendarme, réservé aux citoyens français. Néanmoins, cette disposition n’empêche pas le commandement de maintenir cette catégorie de personnel dans son statut initial jusqu’à sa radiation des cadres.

18Comme leurs camarades métropolitains, trois gendarmes et un gradé de la 19e légion déposent une demande de dérogation. L’avis donné aux différents échelons est particulièrement intéressant à noter. De la brigade à la compagnie, les intéressés reçoivent des avis favorables. Ainsi, un commandant de compagnie n’hésite pas à avancer des arguments antisémites pour défendre son subordonné. « Le mérite personnel du gendarme [B…], explique l’officier, est d’avoir choisi volontairement la carrière militaire […]. Ce mérite est réel car il jouit de toutes les qualités intellectuelles de sa race et aurait pu, comme ses coreligionnaires, avec de grandes chances de réussite trouver une situation parasitaire. Ce fait montre que s’il a les qualités du Juif, il n’en a pas le défaut principal [12][12]Notice sommaire, établie par la sous-direction de la…. » Cependant, à mesure que l’on s’élève dans la hiérarchie, le respect de la loi l’emporte sur tout autre considération. De ce fait, toutes les demandes de dérogations sont rejetées. À partir de mai 1942, plus aucun gendarme juif ne sert au sein de la 19e légion.

19La dernière radiation des cadres se produit dans le détachement AOF avec le gendarme Léon Choucroun. Sa demande de dérogation traduit à la fois l’incompréhension et le désarroi de ce serviteur de l’État :

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« J’ai l’honneur de prier humblement les autorités chargées d’enquêter de juger humainement ma cause, plaide-t-il. Je suis juif, c’est vrai, mais je ne peux rien à cela. J’appartiens à une religion à laquelle je n’ai jamais attaché d’importance. J’ai toujours eu des sentiments bien français ; j’ai servi mon pays du mieux de mes possibilités, et non la nation juive qui n’existe pas et que je ne connais pas. Mes chefs de la gendarmerie m’ont toujours noté avec impartialité et justice. Si un seul mauvais renseignement parvenait d’eux, j’accepterais sans me plaindre n’importe quelle mesure contre moi ; mais si c’est le contraire, je demande respectueusement toute l’indulgence. […] Je voudrais continuer à servir la France dans l’honneur et l’honnêteté comme je l’ai toujours fait [13][13]Requête du gendarme Léon Choucroun de la brigade d’hygiène de…. »

21Le 28 mai 1942, le général Fossier, sous-directeur de la gendarmerie confirme la radiation du gendarme Choucroun [14][14]Lettre n° 15 565/Gend. du général Fossier, sous-directeur de la….

La survie hors de l’institution

22Que deviennent les gendarmes évincés de l’Arme ? Les dossiers de réintégration constitués à la Libération permettent de retrouver leur trace. Tout d’abord, il est possible de constater que tous les sous-officiers juifs de la 19e légion choisissent de résider en Algérie. Ils sont même rejoints par des camarades métropolitains natifs d’Afrique du Nord. Toutefois, plusieurs gendarmes exerçant dans l’Hexagone décident de rester sur place, comme le gendarme Karsenty qui réside à Clermont-Ferrand jusqu’à sa réintégration.

23Pour tous, l’exclusion de l’institution se traduit par une perte de revenu, même si leur départ s’accompagne d’un droit à pension. En effet, conformément à l’article 7 de l’acte dit loi du 3 octobre 1940, le personnel concerné peut faire valoir ses droits à la retraite s’il remplit les conditions de durée de service, ou à une retraite proportionnelle s’il a au moins quinze années de service. Ceux qui totalisent moins de quinze ans de service ont des droits ouverts à la solde augmentée de l’indemnité spéciale temporaire et des allocations familiales [15][15]Circulaire n° 0.108 –4/5 du 15 juillet 1941..

24Le gendarme Simon Orbeck, anciennement affecté à la brigade de Mirande (Gers) appartient à cette dernière catégorie. Au moment de son départ, le 31 août 1941, il compte treize ans et vingt-quatre jours de service. Il reçoit jusqu’au 30 décembre 1943 une solde réduite s’élevant à 1 985,52 francs comprenant une solde nette de 1 053,20 francs, une solde spéciale temporaire de 375 francs, des charges militaires de 369 francs, une allocation familiale de 83,33 francs et une somme, appelée « SO », de 105 francs. Après le 1er janvier 1944, plus aucune solde ni indemnité ne lui sont versées.

25En fait, Simon Orbeck recherche une nouvelle activité dès son éviction de l’Arme. Le 15 septembre 1941, il se fait embaucher comme journalier au service de l’administration des Eaux et Forêts de Mirande. Quelques mois plus tard, il est désigné comme surveillant des équipes de bûcherons espagnols employés par cette administration. Durant cette période, son salaire mensuel est compris entre 800 et 1 000 francs par mois. À partir d’avril 1942, il exerce le métier de bûcheron dans la forêt d’Auch, avec un salaire mensuel de 1 200 à 1 500 francs [16][16]Lettre du gendarme Orbeck de la brigade de Strasbourg,….

26En dehors de la question du revenu, une menace bien plus grave pèse sur les gendarmes juifs en métropole : celle des rafles. Déjà, une note de l’administration de l’armée du 15 août 1941 rappelle que « les déclarations n° 2 souscrites par les personnels relevant du département de la Guerre ne les dispensent pas du recensement prescrit par la loi du 2 juin 1941 [17][17]Note n° 2587/EGF du service des études générales et financières… ». Pour les Juifs de France, le recensement est la première étape avant la rafle… Si la plupart des ex-gendarmes échappe à la déportation, il en est un qui partage le sort d’une partie des Juifs français. Il s’agit du gendarme Jules Teboul affecté au détachement de Saint-Quentin-Gauchy (Aisne). Né le 11 décembre 1913 à Tiaret (Algérie), il est issu d’ancêtres ayant obtenu la nationalité française en Algérie avec le décret Crémieux. Il souscrit donc une déclaration de modèle n° 2 le 21 mars 1941 et ne demande aucune dérogation. Arrêté à une date inconnue, il est envoyé au camp de Drancy. Il y est interné jusqu’au 31 juillet 1943, date à laquelle un millier de Juifs, dont 95 enfants, sont rassemblés en vue d’un départ par voie ferrée. Escorté d’une vingtaine d’hommes de la Schutzpolizei de Metz, le convoi, portant le numéro 58, quitte la France en direction d’Auschwitz. Sur place, tandis que 218 hommes et 55 femmes sont sélectionnés, 727 autres personnes sont immédiatement gazées. En 1945, lors de la libération du camp, le convoi n° 58 ne compte plus que 28 survivants, dont 18 femmes. L’ancien gendarme Teboul fait partie des disparus [18][18]Serge Klarsfeld, Le Mémorial de la déportation des Juifs de….

27Également menacé, l’ex-gendarme de la 16e légion Boris Kosloff décide de franchir la frontière pyrénéenne le 7 juillet 1943. Rapatrié d’Espagne, il débarque en Afrique du Nord le 17 novembre 1943. Il obtient son admission dans l’armée de l’air avec le grade de sergent à la compagnie administrative de la base aérienne n° 320 à Alger [19][19]Décision n° 7112/EMGA/PG/E de réintégration du gendarme Boris….

28Parmi les ex-gendarmes juifs restés en France, plusieurs choisissent la voie de la Résistance. C’est le cas de Moïse Benchemoul, ancien gendarme de la brigade de Ceyzériat (Ain). Rayé des cadres le 31 août 1941, il est employé à l’usine Keller (Isère) jusqu’en juin 1944, date de son passage dans les Forces françaises de l’Intérieur (FFI). Il y assure la fonction de prévôt. De même, Simon Orbeck, cité plus haut, s’engage très tôt dans la Résistance. Dès le début de 1943, il se met à la disposition du lieutenant Miller, placé à la tête d’un noyau du 2e régiment de Dragons d’Auch employé à la coupe de bois en forêt de Berdoues (Gers) à l’issue de la dissolution de l’armée d’armistice. Il contribue à la constitution d’équipes de parachutage et de dépôts clandestins d’armes. Échappant à l’arrestation du groupement du lieutenant Miller par la Gestapo en novembre 1943, Simon Orbeck reçoit la mission de se mettre à la disposition du capitaine Hoffald, employé au bureau démobilisateur des Polonais à Mirande, afin de prendre le commandement d’une section. À partir du 7 juin 1944, à la tête de sa petite troupe avec le grade d’adjudant, il prend le maquis pour neutraliser les objectifs désignés sur les voies de communication et tendre des embuscades contre l’occupant. Le 21 juin 1944, l’état-major de la compagnie Hoffald est attaqué par 1 200 Allemands armés de canons et de lance-flammes. Tous ceux qui tombent aux mains de l’ennemi sont fusillés. Simon Orbeck réussit à s’échapper avec quelques hommes. Début juillet, avec les autres commandants de section, il réalise le regroupement de la compagnie Hoffald afin de reprendre le combat. Le 20 août 1944, il participe à la libération d’Auch. Son unité contribue ensuite à la libération du département du Gers et à l’interception des colonnes allemandes remontant des Pyrénées. Celle-ci devient le bataillon Soulès après la libération du Sud-Ouest. Orbeck y reste affecté jusqu’à sa réintégration en gendarmerie [20][20]Déclaration du gendarme Orbeck de la brigade de Strasbourg,….

29Le lieutenant Guetta a, lui aussi, un parcours peu commun. Rayé des cadres le 13 mai 1941, il poursuit ses activités de renseignements au profit de la Résistance débutées dès le mois de février de la même année. Arrêté par la police politique italienne le 5 juin 1943, il est tout d’abord incarcéré à la prison judiciaire centrale d’Imperia (Italie) jusqu’au 11 mars 1944. Livré à la Gestapo et torturé, il est transféré successivement à Nice, Marseille et Paris. Détenu à Drancy, il doit son salut à l’arrivée des Alliés en août 1944.

Les conditions de réintégration des ex-gendarmes juifs

30Les premiers à espérer une réintégration dans l’Arme sont les ex-gendarmes de l’Afrique du Nord après l’opération Torch, le 8 novembre 1942. Toutefois, ces anciens militaires déchantent vite, car l’amiral Darlan installé à Alger n’est guère enclin à supprimer la législation de Vichy. L’antisémitisme supposé traditionnel des musulmans sert même de prétexte pour couper court à toute négociation. Après l’assassinat de l’amiral Darlan le 24 décembre 1942, son successeur, le général Giraud, ne se montre pas plus pressé de rétablir les ex-gendarmes juifs dans leurs droits.

31Du reste, l’instruction du 6 octobre 1942 interdisant le mariage des gendarmes avec des femmes juives reste toujours en vigueur. C’est ce qu’explique le général Mourot, commandant la gendarmerie d’Afrique française, en mai 1943, à la suite d’une demande de mariage qui lui est adressée. Il s’empresse toutefois de préciser qu’il ne s’oppose pas personnellement à ce que l’autorisation soit accordée [21][21]Avis n° 666/Gend. AF du général Mourot commandant la…. En juillet 1943, une autre question de ce type reçoit la même réponse. L’instruction du 6 octobre 1942 reste en vigueur jusqu’en juillet 1944.

32Un espoir survient avec la décision du 5 mai 1943 qui prescrit la réintégration de plein droit des magistrats, fonctionnaires, agents civils et militaires exclus de l’administration du fait de leur qualité de Juif. Dès le 24 mai 1943, neuf ex-gendarmes juifs d’Algérie déposent leur demande de réintégration [22][22]BE n° 728/Gend. AF du général Mourot commandant la gendarmerie…. Raymond Marouani, issu de la légion de Tunisie, envoie la sienne le 27 mai 1943. Deux jours plus tard, c’est au tour de Salomon Ansellem. La mesure intéresse aussi les anciens gendarmes juifs de métropole retirés en Algérie, comme le gendarme Benarrous de la 15e légion, demeurant à Mascara.

33Un dernier obstacle se dresse encore en matière de réintégration en raison de l’abrogation du décret Crémieux. Théoriquement, les Juifs d’Algérie, relégués au statut d’indigènes, ne peuvent plus prétendre qu’à servir en qualité de gendarmes auxiliaires indigènes et seulement s’ils sont aptes à servir comme interprètes (article 15 de l’instruction du 27 juin 1929 sur l’organisation de la gendarmerie [23][23]Transmis n°545/Gend. AF du général Mourot, commandant la…).

34Finalement, après de longs mois d’attente, les ex-gendarmes juifs d’Algérie peuvent retrouver leur place avec toutes leurs prérogatives. Le 23 juin 1943, le maréchal des logis-chef Bouaniche est réintégré dans la gendarmerie. Il rejoint sa brigade d’affectation à Tizi-Ouzou le 17 juillet 1943 [24][24]Transmis en retour n°1008/Gend. AF du général Mourot commandant…. Le 15 juillet 1943, c’est le tour du gendarme Sicsic. Le 18 juillet 1943, Victor Zerbib, ex-gendarme à la 19e légion, part pour la brigade de Mezzane (Maroc). Le 20 juillet 1943, les gendarmes Allouche, Arfi, Benghozzi, Garcini, Lévy et Saphar sont tous réintégrés. Le dernier à retrouver sa place au sein de l’Arme est le gendarme Benyaya, le 7 août 1943.

35En métropole, les conditions de réintégration des ex-gendarmes juifs sont plus rapides et interviennent dans les semaines qui suivent la libération du territoire national. Simon Orbeck, par exemple, est rappelé provisoirement dans la gendarmerie le 12 septembre 1944 et réintégré de plein droit par décision du 7 décembre 1944. Le gendarme Karsenty, quant à lui, est réintégré par décision du 7 novembre 1944.

36Face aux préjudices sur la carrière subis pendant l’Occupation, des mesures compensatoires sont prévues. Les états de service du chef d’escadron Ziwès sont instructifs à ce sujet. Évincé de l’Arme le 21 juin 1941, il est rappelé provisoirement à l’activité le 25 octobre 1945. Son cas est soumis à l’examen de la commission d’épuration qui émet un avis favorable à la réintégration sans interruption de service. Le 12 janvier 1945, il est affecté au commandement de l’école d’application de la gendarmerie à Courbevoie. Le 19 mars, il adresse une requête à la direction de la gendarmerie pour obtenir un rattrapage de son avancement. Le décret du 7 juillet 1945 lui donne satisfaction en lui accordant une double promotion au grade de lieutenant-colonel et de colonel, antidatée respectivement du 23 mars 1941 et du 25 mars 1943. André Ziwès achève sa carrière en avril 1946 avec le grade de général de brigade. Il se retire à Vincennes jusqu’à son décès en avril 1961. Autre officier, le lieutenant Guetta, réintégré le 1er septembre 1944, obtient lui aussi une promotion antidatée au grade de capitaine. Il achève sa carrière en 1966 avec le grade de général de brigade.

37Parfois, les problèmes soulevés par les réintégrations sont plus épineux, comme le montrent les deux exemples suivants. Rayé des cadres le 16 septembre 1941, l’ex-adjudant comptable de la 15e légion, Élie Cohen, a dépassé la limite d’âge au moment de sa réintégration. Il sollicite néanmoins l’autorisation de retrouver son ancien poste. « J’aime à croire, écrit-il, qu’il ne sera pas tenu compte de mon âge (55 ans le 29 septembre 1944) étant donné qu’à la parution de l’ordonnance du 4 juillet précitée, je n’avais pas 55 ans. Encore robuste et toujours doué pour les recherches, comme font foi mes notes, citations et lettres de félicitations figurant dans mon dossier personnel, je pourrais rendre encore de loyaux services dans des périodes aussi troublées [25][25]Lettre de l’ex-adjudant comptable Élie Cohen de la 15e légion à…. » L’ancien gradé n’obtient pas satisfaction. Par arrêté du 1er mars 1946, il est réintégré dans les cadres de l’armée active sans interruption de service, mais seulement jusqu’au 29 septembre 1944, date de sa limite d’âge pour la retraite. Il bénéficie tout de même d’une promotion au grade d’adjudant-chef inscrite à compter du 1er janvier 1943 [26][26]Arrêté portant réparation d’un préjudice de carrière, Paris, le…. Autre exemple, l’ex-gendarme Boris Kosloff, passé dans l’armée de l’air en Algérie et sorti de l’école des élèves-officiers d’aviation avec le grade de sous-lieutenant, n’obtient pas sa réintégration dans l’Arme avec le rang d’officier. Le 8 février 1946, le général de division Matter, président de la commission d’épuration et de réintégration des personnels militaires émet, l’avis suivant : « Le gendarme Kosloff est admis à opter entre sa réintégration dans la gendarmerie et dans la situation où il était avant son éviction, et sa situation actuelle dans l’armée de l’air [27][27]Avis de la commission d’épuration et de réintégration des…. » Boris Kosloff reste donc dans l’armée de l’air.

38Le destin de cette poignée de gendarmes juifs peut sembler anecdotique comparé au sort des milliers de Juifs évincés des administrations et des entreprises françaises. Néanmoins, leur exemple témoigne de l’ampleur de la législation édictée sous Vichy et de la mobilisation de tous les services de l’État en vue de son application. Cette implacable mécanique d’exclusion a bouleversé l’existence de gendarmes, parfois éloignés de la religion juive, ainsi que celle de leur famille. Le sort du gendarme Teboul, disparu dans « la nuit et le brouillard », confirme la lourde responsabilité de l’État français en matière de persécution des Juifs durant l’Occupation.

Notes

  • [1] Cet article est issu d’une communication présentée le 26 octobre 2006 au fort de Charenton, à Maisons-Alfort, à l’occasion du colloque organisé par la Société nationale Histoire et Patrimoine de la Gendarmerie (SNHPG). Il a été publié dans Force publique, revue de la Société nationale Histoire et Patrimoine de la Gendarmerie, n° 2, février 2007, pp. 65-78.
  • [3] Selon l’article 1er de l’acte dit loi du 3 octobre 1940, est regardée comme juive « toute personne issue de trois grands parents de race juive ou de deux grands-parents de la même race si son conjoint est lui-même juif ».
  • [4] DM n°697/3-CAB du ministre secrétaire d’État à la Guerre, Vichy, le 12 janvier 1941, SHD-DGN, 1 A 276.
  • [5] Selon l’article 8 de l’acte dit loi du 3 octobre 1940, « par décret individuel pris en Conseil d’État et dûment motivé, les Juifs qui, dans les domaines littéraire, scientifique et artistique, ont rendu des services exceptionnels à l’État français pourront être relevés des interdictions prévues par la présente loi ».
  • [6] L’immense majorité du personnel de la gendarmerie appartient à la 1re catégorie. Quatorze gendarmes sont classés dans la 2e catégorie, douze autres dans la 3e et cinq dans la 4e (il s’agit de quatre gendarmes placés à l’assistance publique à leur naissance et d’un lieutenant ayant un nom à « consonance juive »).
  • [7] André Martel, « Pétain et l’État français : l’appel au soldat 1940-1944 », dans André Corvisier (dir.), Histoire militaire de la France, tome 4, Paris, PUF, p. 21.
  • [8] Note sans numéro du secrétariat d’État à la Guerre, Chamalières, le 13 décembre 1941, SHD-DGN, 1 A 276.
  • [9] Benoît Haberbusch, La Gendarmerie en Algérie (1939-1945), Maisons-Alfort, SHGN, 2004, pp. 235-244.
  • [10] Lettre du gendarme Orberck de la brigade de Mirande (Gers), Mirande, le 1er décembre 1940, SHD-DGN, 1 A 277.
  • [11] Lettre non numérotée du CGQJ, Vichy, le 29 avril 1942, SHD-DGN, 1 A 277.
  • [12] Notice sommaire, établie par la sous-direction de la gendarmerie, s. d., SHD-DGN, 1 A 277.
  • [13] Requête du gendarme Léon Choucroun de la brigade d’hygiène de Dakar, Dakar, le 4 novembre 1941, SHD-DGN, 1 A 277.
  • [14] Lettre n° 15 565/Gend. du général Fossier, sous-directeur de la gendarmerie, Chamalières, le 28 mai 1942, SHD-DGN, 1 A 277.
  • [15] Circulaire n° 0.108 –4/5 du 15 juillet 1941.
  • [16] Lettre du gendarme Orbeck de la brigade de Strasbourg, Strasbourg, le 27 mai 1945, SHD-DGN, 1 A 237.
  • [17] Note n° 2587/EGF du service des études générales et financières de la direction générale de l’administration de la Guerre et du contrôle du ministère de la Guerre, Vichy, le 15 août 1941, SHD-DGN,1 A 276.
  • [18] Serge Klarsfeld, Le Mémorial de la déportation des Juifs de France, Paris, Beate et Serge Klarsfeld, 1978, pp. 215 et 218.
  • [19] Décision n° 7112/EMGA/PG/E de réintégration du gendarme Boris Kosloff, Alger, le 8 mars 1944, SHD-DGN, 1 A 249.
  • [20] Déclaration du gendarme Orbeck de la brigade de Strasbourg, Strasbourg, le 27 mai 1945, SHD-DGN, 1 A 237.
  • [21] Avis n° 666/Gend. AF du général Mourot commandant la gendarmerie d’Afrique française aux commandants de légion, Alger, le 4 mai 1943, SHD-DGN, 132.
  • [22] BE n° 728/Gend. AF du général Mourot commandant la gendarmerie en Afrique française, Alger, le 24 mai 1943, SHD-DGN, 132.
  • [23] Transmis n°545/Gend. AF du général Mourot, commandant la gendarmerie en Afrique française, Alger, le 9 avril 1943, SHD-DGN, 431.
  • [24] Transmis en retour n°1008/Gend. AF du général Mourot commandant la gendarmerie en Afrique française, Alger, le 28 juillet 1943, SHD-DGN, 133.
  • [25] Lettre de l’ex-adjudant comptable Élie Cohen de la 15e légion à Marseille, Manosque le 8 novembre 1944, SHD-DGN, 1 A 249.
  • [26] Arrêté portant réparation d’un préjudice de carrière, Paris, le 1er mars 1946, SHD-DGN, 1 A 249.
  • [27] Avis de la commission d’épuration et de réintégration des personnels militaires, s. l., le 8 février 1946, SHD-DGN, 1 A 249.

Mis en ligne sur Cairn.info le 28/02/2017 https://doi.org/10.3917/rhsho.187.0329

Source : Cairn.info

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