Laïcité, religion de substitution et cohésion sociale
L’un de nos fidèles lecteurs nous propose un éclairage d’inspiration catholique traditionnelle, que nous partageons ici avec vous.
Nous remercions « Serge » pour cette contribution.

Un éclairage de la foi catholique traditionnelle
Les débats actuels autour de la laïcité révèlent une réalité que la tradition catholique n’a jamais ignorée : aucune société politique ne peut durablement subsister sans un principe supérieur de cohésion. Lorsqu’un tel principe est rejeté ou détruit, il est inévitablement remplacé par des constructions idéologiques de substitution, souvent plus contraignantes et moins stables.
Il est essentiel, pour éviter tout contresens, de distinguer deux plans.
D’une part, le plan individuel : de nombreuses personnes vivent honnêtement, sans nuire à autrui, sans se référer explicitement à une religion. L’Église ne l’a jamais nié.
D’autre part, le plan politique et collectif : ce qui permet à une société entière de durer, de transmettre des normes communes et de trancher les conflits lorsque les intérêts s’opposent.
C’est sur ce second plan que la question devient décisive.
La société ne tient pas par la seule morale individuelle
Dès Aristote, l’homme est défini comme un animal politique. La cité n’est pas une simple juxtaposition d’individus, mais une communauté ordonnée par une conception partagée du juste et de l’injuste. Une règle morale minimale, comme « ne pas faire à autrui ce que l’on ne voudrait pas subir », est précieuse, mais elle ne suffit pas à fonder un ordre politique stable. Elle ne dit ni ce qu’est réellement le bien, ni pourquoi certaines limites doivent être respectées même lorsqu’elles deviennent contraignantes.
C’est pourquoi la philosophie classique a toujours reconnu l’existence d’un droit naturel, c’est-à-dire de normes non fabriquées par les hommes, mais reconnues comme antérieures et supérieures à eux.
Saint Thomas d’Aquin l’exprime sans ambiguïté :
« La loi humaine n’a valeur de loi que dans la mesure où elle est conforme à la droite raison. »
(Somme théologique, I-II, q. 95, a. 2)
Lorsque ce cadre disparaît, la loi cesse progressivement d’être une règle de justice pour devenir un instrument de gestion des rapports de force.
La laïcité française : d’un principe d’organisation à une idéologie négative
La pensée catholique n’a jamais condamné la distinction des ordres entre l’Église et l’État. En revanche, elle a condamné avec constance une laïcité militante, construite contre la foi chrétienne, prétendant organiser la société comme si Dieu n’existait pas.
Léon XIII l’affirmait clairement :
« Il est faux que l’État puisse se soustraire à Dieu comme s’il n’existait pas, ou se dispenser de toute religion. »
(Immortale Dei, 1885)
En France, la laïcité ne s’est pas contentée de limiter les compétences respectives de l’Église et de l’État ; elle a entrepris de détruire le socle moral commun que constituait la foi catholique, sans être capable d’en proposer un autre d’égale profondeur.
Or un principe défini d’abord par l’opposition — être « contre » le christianisme — ne peut remplir durablement le rôle de principe supérieur de cohésion.
Les fruits dans le temps : fragmentation et surenchère normative
La fragmentation sociale croissante, l’inflation législative, la multiplication de lois morales et mémorielles, la nécessité de sanctuariser artificiellement certaines valeurs par la contrainte juridique ne sont pas les signes d’un ordre stable, mais ceux d’un ordre qui ne repose plus sur un bien commun moral reconnu et partagé par tous.
Une responsabilité d’abord personnelle
Toute critique catholique de la laïcité devenue religion de substitution — c’est-à-dire d’un système politique qui sacralise la loi, certaines valeurs et certaines mémoires à la place de Dieu — n’a de sens que si elle s’accompagne d’un appel à la conversion intérieure.
Les influences idéologiques existent, mais elles n’annulent jamais la liberté humaine. Saint Thomas le rappelle avec force :
« Le péché est un acte personnel de la volonté. »
(Somme théologique, I-II, q. 87, a. 1)
Le désordre contemporain ne peut donc être expliqué uniquement par des systèmes ou des idéologies. Il est aussi le fruit de renoncements personnels à la vérité, au bien commun et à la cohérence morale.
Le combat pour la vérité dans une société qui a rejeté Dieu
Il faut enfin rappeler un point central de l’anthropologie chrétienne, souvent absent des analyses contemporaines. Lorsqu’une société rejette Dieu, elle ne devient pas neutre : elle s’expose à être façonnée par le mensonge. La foi catholique enseigne que le mal ne se présente jamais comme tel, mais qu’il se diffuse sous des apparences de bien, en obscurcissant peu à peu l’intelligence et en affaiblissant la volonté. Dès lors, l’homme est exposé, dès son plus jeune âge et tout au long de sa vie, à des représentations fausses de la liberté, du bonheur et du bien commun.
Dans ce contexte, la vie morale et spirituelle devient nécessairement un combat quotidien pour la vérité. Le Christ lui-même a rappelé que « la vérité rend libre » (Jn 8,32), mais aussi que le mensonge asservit. L’une des formes les plus courantes de ce mensonge consiste à déplacer la responsabilité du mal vers des causes extérieures ou des boucs émissaires, afin d’éviter la question plus exigeante de la conversion personnelle. La foi catholique rappelle au contraire que la lutte décisive ne se situe pas d’abord dans la dénonciation des autres, mais dans la fidélité de chacun à la vérité reconnue et vécue intérieurement.
Conclusion
La crise actuelle de la laïcité ne montre pas que les sociétés peuvent se passer de tout principe supérieur de cohésion. Elle montre au contraire qu’un principe négatif, construit contre un héritage spirituel, ne peut ni fonder durablement la justice, ni assurer la stabilité dans le temps.
Comme l’enseignait le magistère catholique avant le XXᵉ siècle :
« La société politique ne peut se maintenir ni prospérer si elle ne reconnaît pas l’autorité de Dieu. »
— Léon XIII, Immortale Dei (1885)
Sources de référence
- Aristote, Politique ; Éthique à Nicomaque
- Saint Augustin, La Cité de Dieu
- Saint Thomas d’Aquin, Somme théologique
- Léon XIII, Immortale Dei (1885), Libertas (1888)
- Pie IX, Quanta Cura et Syllabus (1864)

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