La crise en Ukraine et l’émergence de l’Eurasie

Bonjour à tous,

Les bonnes explications des événements que nous connaissons, par leurs composantes géopolitiques et en prenant de la hauteur, se font rares dans le concert hystérique de la propagande de guerre occidentale qui joue délibérément sur l’émotion et la peur de l’opinion publique, sans jamais faire appel à la raison.

Pierre-Emmanuel Thomann, docteur en géopolitique, enseignant et expert sur les questions européennes et globales, s’efforce avec pédagogie, de nous faire comprendre, dans une série de 4 articles courts, agrémentés de cartes, riches en information, les véritables enjeux de la crise ukrainienne et les nouveaux équilibres géopolitiques mondiaux qui pourraient en découler.

Ces textes « raisonnables » qui m’ont été communiqués par leur auteur devraient être connus, non seulement de tous ceux qui s’intéressent à la géopolitiquemais aussi de tous ceux qui aimeraient comprendre les événements et ce qui pourrait advenir après. Ils peuvent évidemment être rediffusés.

Bonnes lectures

Texte 2

6 mars 2022 0 Par Pierre-Emmanuel Thomann

Avec la crise ukrainienne il se pourrait bien que l’ordre mondial bascule définitivement vers l’Eurasie. Au delà de la focalisation des médias et du personnel politique sur l’aspect émotionnel de cette crise, posons quelques hypothèses. basées sur un diagnostic géopolitique clinique.
Regardons la carte des sanctions contre la Russie. Aucun grand pays en Eurasie, en particulier la Chine et l’Inde n’appliqueront des sanctions contre la Russie. (par contre le Rimland sous protectorat des Etats-Unis, l’UE, Japon, Corée du Sud les appliquent).
A l’occasion de cette crise et sous le poids des sanctions occidentales, la Russie va se concentrer sur sa stratégie géopolitique de la Grande Eurasie, annoncée par son pivot asiatique dès 2017, et promouvoir une mondialisation eurasienne continentale, alternative à la mondialisation euro-atlantique dominée par les puissances maritimes anglo-saxonnes.
La Russie a tout ce qu’il faut, du gaz du pétrole, des minerais rares, un immense territoire, c’est à dire tout ce que l’UE ne possède pas. Grâce aux sanctions de l’UE, la Russie a élaboré une agriculture de plus en plus autarcique. La Russie peut aussi s’autonomiser de l’internet mondial, possède ses propres réseaux sociaux et son Système SWIFT et envisage avec la Chine de s’affranchir du dollar. Cette crise est peut être le test de la faisabilité de ce basculement , et il fallait une crise grave pour espérer réussir.
Dans la grande Eurasie, la Russie sera t-elle dominée par la Chine au point de se retrouver enfermée dans une Grande Asie ? La Chine est suffisamment subtile pour ne pas faire de la Russie un vassal, car dans sa confrontation avec les Etats-Unis, elle ne veut pas se battre sur deux fronts. Elle ménagera donc la Russie, à l’inverse de ce qu’ont fait les Etats-Unis et ses supplétifs de l’OTAN/UE qui ont cherché à humilier la Russie depuis la chute de l’URSS jusqu’à aujourd’hui.
En Ukraine, la ligne rouge des Russes a été dépassée et cette crise est donc le contre-coup au coup d’Etat à Kiev e 2014. La correction géopolitique ira à son terme, c’est à dire à minima une neutralisation d’un territoire ukrainien résiduel et une réintégration/réunification à la Russie des territoires de l’Est et tout le Sud au bord de la mer Noire (Novorussiya). La réorientation de la totalité de l’Ukraine n’est pas exclue non plus. La guerre risque d’être longue et la Russie devra peut-être faire face à une guérilla contre des extrémistes néonazis ukrainiens et internationaux et peut être même des djihadistes, mais elle ne peut pas perdre cette opération de neutralisation, à moins d’un coup d’Etat peu probable en Russie. A l’issue de ce conflit, la réunification russe (contrecoup de la Chute de l’URSS et de la réunification allemande) se poursuivra, c’est le sens de l’histoire dans le nouvelle mondialisation qui est une lutte de répartition des espaces géopolitiques
Si les pays membres de l’OTAN et l’UE n’y prennent gare, cette crise en Ukraine pourrait bien être le catalyseur de la démondialisation occidentale et faire basculer le monde définitivement vers l’Eurasie. L’interdépendance énergétique entre la Russie et les Etats-membres de l’UE n’est pour l’instant pas affectée, et l’UE ne pourra totalement remplacer la gaz russe par le gaz de schiste américain, le gaz algérien et en provenance des pays du golfe. Une tendance à l’affaiblissement des liens énergétique avec la Russie se ferait surtout au détriment de l’UE , avec l’augmentation des prix et un plus grand risque pour la sécurité des approvisionnements.
L’UE en voie d’otanisation, puisqu’elle n’a pas de stratégie géopolitique indépendante est en réalité isolée sur le continent eurasien dont elle le cap occidental. L’UE est la seule à appliquer des sanctions, et va se retrouver enfermée dans l’espace euro-atlantique, sous domination et dans la périphérie des Etats-Unis.
Si les Européens de l’Ouest, en particulier la France et l’Allemagne ne cherchent pas à se reconnecter malgré tout avec la Russie, lorsque l’opération russe de neutralisation sera terminée, ils seront les vrais perdant de la nouvelle configuration. Il serait plus judicieux pour la France et l’Allemagne de s’engager dans une désescalade et promettre un gel de l’élargissement au lieu d’envoyer des armes qui aura pour résultat une aggravation du conflit, plus de victimes inutiles, et une montée aux extrêmes de la Russie, A partir du moment où les Etats-Unis et donc l’OTAN ont annoncé qu’ils n’ interviendraient pas en Ukraine, on peut estimer que les jeux sont faits, même si le bilan risque d’être très lourd du côté ukrainien que russe et que de nombreuses incertitudes demeurent.
A propos de l’Ukraine comme enjeu, il s’agit d’un intérêt vital du point de vue de la Russie pour sa sécurité et sa survie en tant qu’ Etat civilisation. Le succès ou l’échec de cet opération militaire aura un impact décisif sur l’équilibre géopolitique vis à vis des Etats-Unis mais aussi de la Chine. La Russie sera toujours plus résolue que ses adversaires de l’OTAN qui ne peuvent appliquer qu’une stratégie indirecte et hybride contre la Russie. Les dissensions au sein de l’OTAN ne vont pas tarder non plus à se manifester, c’est une question de temps, au fur et à mesure de le prise de conscience de la réalité géopolitique, masquée aujourd’hui par l’hystérie médiatique, la gravité des enjeux et la marginalisation de l’UE.

Source : Eurocontinent

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