« Going to Tehran » – note de lecture

Auteur(s) Daniel Godet pour France-Soir Publié le 20 août 2026 – 14:51

Téhéran

Amirah Unsplash

« Going to Tehran”, c’est le titre du livre sur la relation États-Unis – Iran publié en 2013 par Flynt Leverett et Hillary Mann Leverett. Le couple Leverett a vécu la relation avec l’Iran de l’intérieur de l’administration des États-Unis (présidences Bush, Clinton, Bush Jr) : tous deux ont travaillé au Conseil national de sécurité (CNS) et au Département d’État ; Flynt a également collaboré à la CIA, tandis qu’Hillary a l’expérience directe de négociations avec l’Iran quand elle était responsable pour l’Iran et l’Afghanistan au CNS.  

Leur livre est un récit et une analyse de la conduite de la politique étrangère des États-Unis à l’égard de l’Iran sur une vingtaine d’années ; bien que publié en 2013, avant l’accord nucléaire JCPOA de 2015 et ses vicissitudes, et le conflit armé en cours, le texte semble souvent avoir été écrit il y a peu ; on y retrouve des acteurs iraniens clefs d’aujourd’hui comme Ghalibaf, Larijani, ou Rezaei. En fait il semble que rien n’ait vraiment changé depuis ce moment au sein de l’administration étatsunienne comme parmi les leaders du Congrès : un manque complet d’empathie pour la partie iranienne, l’absence de toute prise en compte de ses motivations et de ses intérêts nationaux, et en fait de toute envie de nouer avec l’Iran une relation normale entre Etats. 

Les 3 mythes qui, aux États-Unis, fondent les opinions et la politique sur l’Iran 

Dès l’introduction, les auteurs rappellent que l’Iran, aux USA mais aussi dans tout l’Occident, est caricaturée à travers 3 mythes :

Le mythe de l’irrationalité : l’Iran serait un État immature, avec un gouvernement de nature idéologique, incapable de penser sa politique étrangère en termes d’intérêt national – c’est le lot de tous les États qui veulent résister à l’hégémonie étatsunienne. Aujourd’hui, quel État apparait plus irrationnel et lunatique que les États-Unis ?

Le mythe de l’illégitimité : depuis la révolution islamique de 1979, l’Iran serait dirigé de façon illégitime ; le ‘régime’ serait instable, car non soutenu par la population, avec une haute probabilité d’explosion : ce mythe s’est pérennisé malgré les élections successives de présidents et d’assemblées nationales aux options diverses. Il y a assez peu de pays où les élections proposent autant de candidats aux ‘offres’ différentiées (bien plus qu’aux États-Unis, assurément !). Le mythe s’est incarné dans l’élection de 2009, où Mousavi, un candidat distancé dans les sondages, a annoncé sa nette victoire avant même la fin du scrutin ; lorsque la réélection du président sortant, favori des sondages, a été confirmée par le décompte, il a crié à la fraude, soutenu en cela dans tout l’Occident, mais sans jamais en fournir de preuve.  

Ce mythe a manifestement fondé le calcul conjoint d’Israël et des États-Unis lors de leur attaque conjointe le 28 février dernier, sans aucun plan B au cas où le régime ne s’écroulait pas en quelques jours. En fait l’attaque a fortifié le soutien populaire au régime. 

Le mythe de l’isolement : la république islamique d’Iran serait isolée, et il suffirait d’une bonne synchronisation, bien dosée, d’action diplomatique, de pression économique et de mesures militaires pour l’isoler, tant régionalement qu’au plan international. Cela put être le cas dans les années suivant la révolution islamique ; de nos jours, avec son appartenance aux BRICS, son alliance stratégique avec la Chine et la Russie, sans compter ses bonnes relations avec l’Irak, le Pakistan et au moins Oman parmi les monarchies du Golfe, l’Iran bénéficie d’un réseau de relations solides, et de l’aura du pays qui réussit, malgré un budget militaire du centième, à tenir la dragée haute aux États-Unis !

L’Iran a cherché maintes fois à ‘normaliser’ sa relation avec les États-Unis – Ces occasions ont été manquées par les États-Unis.

Les auteurs décrivent en détail comment depuis au moins 1989, le début de la présidence Rafdandjani (89-97), puis durant celles de Khatami (1997-2005) et d’Ahmadinejad (2005-2013), l’Iran a cherché à nouer un dialogue avec les États-Unis pour normaliser la relation entre les deux États. Sous Rafdanjani, ce furent des services ponctuels mais substantiels : libération d’otages américains au Liban (Bush père, 1989), fourniture d’armes aux musulmans de Bosnie et Croatie (Clinton 1994), attribution d’un 1ᵉʳ marché de production pétrolière à Conoco (1995). Mais l’Iran n’obtient qu’un « rateau » en termes d’engagement d’un dialogue : 1995 est l’année de sanctions secondaires étatsuniennes à qui investirait dans le pétrole iranien (d’où le retrait de Total du projet refusé par Conoco), et du 1ᵉʳ crédit budgétaire étatsunien dédié à un changement de régime en Iran ($18 millions). En 1996, c’est une accusation de responsabilité dans un attentat sur des casernes US dans l’est de l’Arabie saoudite, plus probablement dû à Al-Qaïda.

Sous la présidence Khatami (1997-2005), l’Iran contribue en 2003 à la chute du régime des talibans en Afghanistan et arrête des centaines de militants Al-Qaïda et talibans : sans suite autre qu’une accusation pour des attentats en Arabie et au Maroc sans doute dus à Al-Qaïda. En 2003, via la Suisse, l’Iran fait passer à l’administration US une ‘roadmap’ en vue de discussions générales : les États-Unis ne répondent même pas. L’Iran engage alors une discussion avec les trois grands européens (R-U, Allemagne, France) ; en guise de mesure de confiance, l’Iran décide unilatéralement de signer le protocole additionnel au traité de non-prolifération nucléaire, ouvrant ses activités nucléaires à l’AIEA, et suspend l’enrichissement : seule suite concrète des européens : l’exigence que cette suspension soit définitive.

La présidence Ahmadinejad (2005-2013) réalise que passer par les Européens ne mènera pas l’Iran à grand-chose, et reprend l’enrichissement… Elle fait des propositions de discussions générales entre les deux pays à chacune des administrations Bush Jr et Obama, restées sans réponse. Sous l’administration Bush, des discussions « 5+1 » (les 5 membres permanents du Conseil de sécurité et l’Allemagne) s’étaient engagées, notamment sur le nucléaire, mais n’avaient jamais permis d’aborder le sujet clef pour l’Iran : sa sécurité. Et au contraire, ces discussions avaient abouti dans les faits à des sanctions ONU en 2007, 2008 et 2009 à cause de l’enrichissement d’uranium, auxquelles la Russie et la Chine ne s’étaient alors pas opposées.  Au début de son 1ᵉʳ mandat en 2010, Obama avait dans un discours semblé ouvrir la possibilité d’un dialogue avec l’Iran, mais rien ne s’était passé par la suite. 

Durant cette période, l’Iran aura tout essayé, y compris des paris naïfs ou maladroits sur le fait que l’Occident récompenserait sa bonne volonté ; l’ayatollah Khamenei avait conclu que les États-Unis rejetaient l’existence de l’Iran.

Les auteurs concluent leur livre, écrit après leur départ de l’administration étatsunienne, par leur conviction qu’il faudra bien un jour que les États-Unis acceptent la réalité de l’existence de la république islamique d’Iran, et que son président « aille à Téhéran », comme en 1972 Nixon est allé en Chine afin de mettre fin à plus de 20 ans de non-relations avec la Chine, accompagnées côté US d’une bonne dose « d’hostilité et de mépris » selon l’expression de l’historien Chen Jian cité par les auteurs. Mais une telle démarche avait exigé une décision stratégique de Nixon et Kissinger, prise dès 1969, et ne s’est concrétisée qu’en 1979 par l’établissement de relations diplomatiques normales. 

13 ans après la parution du livre des Leverett, les États-Unis sont passés des menaces à l’agression militaire massive à froid, conjointe avec Israël, déclenchée au milieu de négociations actives, incluant l’assassinat du leader iranien. Mais cette attaque n’aboutit (à ce jour) qu’à une défaite militaire et diplomatique cuisante de la première puissance militaire mondiale : la sortie d’une telle situation ne pourra qu’exiger des qualités d’hommes d’État et de diplomatie que l’on peine aujourd’hui à identifier aux États-Unis !

Livre : “Going to Tehran – why America must accept the Islamic republic of Iran” par Flynt Leverett et Hillary Mann Leverett

Source : France Soir

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