Espoir et destin de l’humain !

Madame Amal Djebbar nous propose dans Réseau International encore un beau texte qui pousse à la méditation sur notre rôle sur terre. Le dernier texte diffusé par PG portait sur la neige fraîchement tombée.

Intuition ancienne

« Trois secondes, pour laisser surgir cette pensée : malgré nos certitudes, nos agendas et nos indignations numériques, nous demeurons des créatures fragiles traversant l’inconnu sans mode d’emploi ». – Extrait de « Sous perfusion ».

par Amal Djebbar

L’espoir, on l’a trop souvent réduit à une naïveté, à une lumière candide ignorant la nuit. À une faiblesse de ceux qui refusent de regarder le réel en face. Pourtant, l’espoir véritable naît ailleurs. Il ne détourne pas les yeux des ténèbres ; il les reconnaît, s’assoit parfois auprès d’elles, apprend leur poids, leur silence, leur froid. Mais il refuse de leur abandonner tout le royaume intérieur.

Espérer, c’est accepter qu’au cœur même de l’immobile, quelque chose œuvre encore dans l’invisible. Comme les racines patientes qui, sous la terre gelée, préparent déjà le retour du printemps tandis que l’hiver impose encore sa loi. Rien ne semble bouger et pourtant, la vie, obstinée, poursuit son travail secret.

Nous vivons une époque saturée de certitudes rapides, d’agendas pleins jusqu’à l’étouffement, d’indignations qui s’enflamment et s’éteignent au rythme des écrans. Tout semble devoir être expliqué, maîtrisé, mesuré. Et malgré ce vacarme organisé, l’être humain demeure ce qu’il a toujours été : une créature fragile traversant l’inconnu sans mode d’emploi, avançant à tâtons dans un monde dont personne ne possède véritablement la carte.

Mais peut-être est-ce précisément là que réside sa grandeur la plus discrète.

Dans cette manière imparfaite de continuer malgré le brouillard. Dans ce courage silencieux qui persiste sans garantie. Dans cette étrange fidélité à une lumière invisible, lorsque le ciel paraît fermé, lorsque les jours semblent ne promettre aucune éclaircie.

Pourquoi, d’ailleurs, la douceur survit-elle encore dans un monde si instable ? Pourquoi la beauté continue-t-elle d’émouvoir alors même que tout semble provisoire ? Pourquoi l’amour résiste-t-il avec une obstination presque déraisonnable face aux visages innombrables de la haine ?

Peut-être parce qu’il existe, au cœur du vivant, une mémoire oubliée.

Une intuition ancienne, presque enfouie, selon laquelle la vie ne se limite pas à ce qui peut être expliqué, calculé ou possédé. Car il faut se rappeler que, derrière le rideau du visible, quelque chose attend encore d’être reconnu.

Cette expérience surgit parfois sans prévenir.

Dans le silence suspendu d’un matin d’hiver, lorsque le monde semble retenir son souffle. Dans l’immensité d’un ciel si vaste qu’il agrandit soudain nos pensées. Dans une musique étrange qui paraît raconter une histoire que l’âme connaissait déjà avant même d’avoir des mots. Dans ce vertige paisible éprouvé face à l’océan, sous les étoiles.

Alors, pendant un instant, le monde paraît légèrement déplacé. Comme entrouvert.

Et quelque chose murmure doucement en nous – une voix presque oubliée, discrète comme une braise sous la cendre : il existe davantage que ce qui est visible.

L’arbre ne lutte pas pour mériter le printemps. La rivière ne cherche pas à justifier sa direction. Les étoiles n’interrogent pas leur droit d’éclairer la nuit. Elles existent, simplement, fidèles à leur nature silencieuse.

Peut-être l’être humain n’est-il pas ici pour tout comprendre. Il est ici pour traverser. Traverser cette nouvelle vie afin d’apprendre ce qu’il ignorait dans l’ancienne. Traverser les saisons de l’âme. Traverser les pertes sans renoncer à l’émerveillement. Traverser le doute sans cesser d’écouter cette voix discrète, presque imperceptible, qui persiste même dans les jours les plus lourds et murmure encore : avance.

Il existe une sagesse plus ancienne que la pensée elle-même. Une connaissance silencieuse qui ne parle ni par concepts ni par certitudes, mais par intuition, par beauté, par présence. Une sagesse qui n’explique pas le mystère : elle invite à l’habiter. À marcher humblement au cœur de l’inconnu, les mains ouvertes plutôt que des mains fermées. À consentir au fait de ne pas tout saisir, de ne pas tout posséder et malgré cela – ou peut-être grâce à cela – continuer d’aimer, de chercher, de contempler.

Oui.

L’être humain demeure une créature fragile traversant l’inconnu sans mode d’emploi. Et peut-être que sa plus grande force n’a jamais été de vaincre l’obscurité, mais de continuer à porter en lui, même tremblante, une petite lumière qui refuse de s’éteindre.

Amal Djebbar

Illustration : Kamatsu Shiro, Flowers of All Seasons, Gravures sur bois, 1960s © Japan Objects.

Source : Réseau International

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