ENTRETIEN – Bertrand Soubelet : “Je n’ai rien planifié”

Bertrand Soubelet, le "général courage"

Légende photo : Le général Bertrand Soubelet le 18 décembre 2013 devant la commission de lutte contre l’insécurité de l’Assemblée nationale

 

Le général de corps d’armée Bertrand Soubelet, actuel commandant de la Gendarme d’outre-mer et ancien directeur des opérations et de l’emploi, publie “Tout ce qu’il ne faut pas dire” chez Plon. “L’Essor” s’est entretenu avec lui.

«  L’Essor  ».   Avec le recul, est-ce que vous tiendriez aujourd’hui les mêmes propos devant la mission Blazy  ?

Bertrand Soubelet. – On m’a demandé de venir dire la vérité devant les parlementaires, et je l’ai fait avec la sincérité qui est la mienne. Je ne vais pas changer du jour au lendemain parce qu’il y a des conséquences que j’ai regrettées. S’il le fallait, 
je referais exactement la même chose, parce qu’il me semble tout à fait normal que l’on puisse dire les choses telles qu’elles sont devant la représentation nationale.

«  L’Essor  ».  Vous mettez en jeu votre carrière pour parler à des politiciens pour lesquels vous semblez n’avoir guère de considérations dans votre livre.

Bertrand Soubelet. Il n’y a pas de contradiction. Je fais partie d’un système qui est celui de la démocratie, avec une Assemblée nationale et des gens qui sont élus. Parfois, je porte un regard plutôt sévère sur le comportement de certains de nos politiciens, mais pour autant ce sont eux qui sont aux manettes et qui votent les lois. Au nom du fait que certains se comportent mal et qu’ils sont dans des logiques de systèmes que je n’approuve pas, je n’irais pas dire les choses telles qu’elles sont  ? Je fais avec la réalité qui s’impose à moi.

«  L’Essor  ».   Sans espoir  ?

Bertrand Soubelet. – Si, car je suis un éternel optimiste. Il y a toujours de l’espoir. D’ailleurs, il y a plein de gens qui m’ont dit que mon livre ne servirait à rien, car le système était tel qu’il est et que je serai broyé. Je persiste à croire qu’il y a moyen de faire avancer les choses.

«  L’Essor  ».   C’est la première fois que vous le dites ouvertement  : votre changement d’affectation était bien, pour vous, une mise à l’écart. Vous précisez que le Directeur général vous a demandé de quitter la Gendarmerie. Selon vous, était-ce à son instigation, ou selon une demande qui venait de plus haut  ?

Bertrand Soubelet. – Je n’en sais rien. En tout cas, il me l’a demandé et j’en ai été très étonné. La Gendarmerie étant toute ma vie, j’ai répondu non, car je ne voyais pas pourquoi je l’aurais quittée. En dehors de cela, je suis un serviteur, on m’a dit qu’il fallait que je change d’affectation, j’en ai changé. Et personne ne m’a entendu faire un commentaire là-dessus au moment où j’étais débarqué.

«  L’Essor  ».   C’est donc cette audition parlementaire qui vous a conduit à écrire ce livre  ?

Bertrand Soubelet. – J’ai constaté que le fait de dire les choses provoquait des réactions disproportionnées. Il n’est pas possible que, dans une démocratie, l’Assemblée nationale demande à un haut responsable de venir poser un diagnostic sur ce qui se passe dans notre pays en termes de sécurité, et qu’ensuite un buzz médiatique puisse conduire les responsables du pays à le changer d’affectation. Je me suis dit que l’on avait un vrai problème de fond et que, puisque les médias m’avaient propulsé dans ce rôle de lanceur d’alerte, j’allais aller jusqu’au bout et essayer de faire œuvre utile.

Rien ne me prédestinait à ce qui se passe aujourd’hui, bien que l’on me prête un certain nombre d’intentions plus ou moins avouables. Ceux qui me connaissent savent que je ne suis pas un calculateur. Je suis plutôt quelqu’un de spontané, et parfois naïf. Mais je revendique ma naïveté.

«  L’Essor  ».   Au sujet de vos intentions, beaucoup pensent que ce livre a vocation à préparer une carrière plus engagée politiquement.

Bertrand Soubelet. – Cela n’a aucun sens. Je critique les milieux politiques à n’en plus finir, ce n’est pas pour aller ensuite faire la même chose, c’est impossible. Tant que l’on fait de la politique politicienne dans ce pays, ce sera sans moi. Vous savez, j’ai déjà été approché, et je leur ai gentiment dit que je n’étais ni de droite, ni de gauche.

«  L’Essor  ».   On imagine que ce n’est pas le Front de gauche qui vous a approché étant donné la tonalité générale du livre, plutôt droitière  ?

Bertrand Soubelet. – Elle ne l’est pas.

«  L’Essor  ».   Quels partis vous ont démarché  ?

Bertrand Soubelet. – A ce stade, ce sont des partis de droite, mais ils se méprennent sur ce que je suis.

«  L’Essor  ».   Ils ont donc la même lecture…

Bertrand Soubelet. – Bien sûr, tout le monde aura la même lecture que vous. Ce qui m’impressionne beaucoup dans ce pays, c’est cette nécessité absolue de mettre les gens dans des cases. Cela va être très compliqué de me mettre dans une case.

«  L’Essor  ».   Ce livre n’est donc pas un programme politique  ?

Bertrand Soubelet. – Il n’y a pas de programme politique dans mon livre, parce que je n’aime pas la manière dont la politique est faite dans ce pays. Mon livre est consacré à la vie de la cité. Effectivement, au sens noble du terme, il est politique. Mais ce terme est connoté, et je ne suis pas dans ces calculs et cette logique de système.

«  L’Essor  ».   Etant donné la restriction de la liberté de parole des militaires, on ne voit pas comment vous pourriez échapper à une sanction. Comment voyez-vous la suite des événements  ?

Bertrand Soubelet. – L’état du droit, c’est la jurisprudence, et il n’y a rien d’écrit sur le devoir de réserve. Quelle réalité ce devoir recouvre-t-il  ? Je considère qu’il consiste à éviter de critiquer les politiques du gouvernement en place, et les directives et les orientations qu’il donne. Moi, je fais une analyse de la société et de la sécurité sur une perspective de 25 ou 30 ans, que j’élargis un tout petit peu à la vie politique et sociale de notre pays, que je considère dégradée. Est-ce sortir de son devoir de réserve que de faire une analyse de cette nature  ? Oui et non.

«  L’Essor  ».   Vous avez encore trois ans à attendre avant d’atteindre la limite d’âge. Pensez-vous les passer au sein de la Gendarmerie  ?

Bertrand Soubelet. – Je pense que cela ne serait pas raisonnable. Que puis-je faire dans cette maison  ? J’ai commandé la région Midi-Pyrénées, et j’ai été deux fois directeur de l’administration centrale, je commande la gendarmerie d’outre-mer, quelles sont mes perspectives  ? Aucune.

«  L’Essor  ».   Et que comptez-vous faire après  ?

Bertrand Soubelet. – C’est un grand saut dans le vide, parce que, encore une fois, il n’y a pas de calcul. Les gens qui me connaissent vraiment, mes amis et mes collaborateurs immédiats, savent bien qu’à ce stade, il n’y a pas d’après.

Source : L’Essor de la Gendarmerie

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