ENA, grands corps… Il y a quinze ans, Emmanuel Macron et sa promo se rebellaient déjà

Acteurs publics s’est procuré le rapport que le chef de l’État avait rédigé en 2004 avec ses camarades de la promo Léopold Sédar Senghor. Un texte très critique où les élèves énarques d’alors appelaient à dépasser les “corporatismes”. Mais surtout un document quasi prophétique, tant les propositions qu’il contient ressemblent aux grands axes de la réforme de la haute fonction publique envisagée aujourd’hui par l’exécutif.

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La promotion Léopold Sedar Senghor (2002-2004) d’Emmanuel Macron à l’ENA.

ENA

Le document a plus de 15 ans mais sa résonance est d’autant plus particulière aujourd’hui, à l’heure où Emmanuel Macron annonce la suppression-transformation de l’ENA et la révision des modalités d’accès à la haute fonction publique. Acteurs publics s’est en effet procuré le rapport d’impression que le chef de l’État a rédigé en 2004 avec sa promotion – la désormais fameuse promo Senghor – à l’issue de leur scolarité. Un document très critique et qui résonne étrangement familier à la lecture de la réforme envisagée par le président de la République.

Back to the 2000’s. Plus précisément en mars 2004, le jour de l’“amphigarnison”, cérémonie de clôture de la scolarité où chaque élève énarque choisit son corps d’affectation en fonction de son classement de sortie. Major de la promotion d’Emmanuel Macron, Marguerite Bérard remet à la direction ce rapport au titre incisif, “ENA : l’urgence d’une réforme”, accompagnée d’une motion de défiance à l’encontre des membres de la direction.

“La démarche est exceptionnelle, l’administration n’en a pas été informée au préalable et découvre l’existence de ce mémoire collectif, le directeur (Antoine Durrleman, ndlr) est livide, aussi surpris que contrarié”, relate Mathieu Larnaudie dans son livre de 2018 intitulé Les jeunes gens, consacré aux diplômés de cette promo Senghor. Un ouvrage où il revient aussi sur l’admonestation du ministre de la Fonction publique de l’époque (Renaud Dutreil) que ce rapport a valu aux élèves.

“L’ENA ne forme pas, elle classe”

D’une vingtaine de pages, le document d’Emmanuel Macron et de ses camarades dressait en effet un état des lieux sans concession des enseignements dispensés par leur prestigieuse école et plus globalement de son organisation de l’ENA et des modalités d’accès à la haute fonction publique.

“Nous n’acceptons pas”, y soulignaient-ils, “que l’ENA dispense une scolarité au rabais, qui n’est que l’alibi d’un concours de beauté organisé par les divers corps de l’État venant chercher la confirmation annuelle de leur propre prestige : miroir, mon beau miroir, dis-moi qui est le plus beau”. 

Les élèves disaient aussi “ressentir un profond sentiment de gâchis” et estimaient “avoir été insuffisamment préparés aux fonctions” qu’ils allaient être amenés à assumer. Surtout, ils considéraient qu’en matière d’évaluation, l’ENA “laisse trop de place à l’arbitraire”, “apparaissant comme un concours d’entrée suivi d’un concours de circonstances”. “L’ENA ne forme pas, elle classe”, ajoutaient-ils aussi.

Fin de l’accès direct aux grands corps 

Surtout, le rapport de la “promo Macron” avançait une série de propositions pour “réformer l’ENA” et dépasser les “corporatismes”. Si elles ont souvent été avancées au cours des dernières années, leurs propositions et en particulier leur écriture rejoignent quasiment mot pour mot celles utilisées par le chef de l’État lui-même le 8 avril dernier lors de son annonce de la réforme de la haute fonction publique.

Comme ce qui est désormais prévu, l’élève Macron et ses camarades poussaient en effet à la suppression de l’accès direct aux grands corps à la sortie de l’ENA. “Ainsi, la scolarité à l’ENA ne serait plus soumise aux exigences de recrutement des quinze premiers postes offerts à la sortie”, affirmaient-ils alors.

À leurs yeux, “l’accent” devait “enfin être mis sur les contenus, les savoir-faire et les pratiques”, sur la base d’un accès aux grands corps “en seconde partie de carrière” et de modalités de recrutement qui “pourraient consister en un examen professionnel après quelques années d’expérience sur le terrain”. Un axe que l’exécutif pourrait aujourd’hui retenir, au moins partiellement. “À l’issue de la scolarité, les élèves pourraient être répartis en deux ou trois corps : un corps d’administrateur civil et un ou deux corps de magistrats administratifs et financiers”, ajoutaient-ils aussi. Le corps des administrateurs de l’État, avant l’heure donc. En revanche, le regroupement des quatre actuels corps de magistrats administratifs et financiers eu deux corps devrait lui attendre encore un peu…

Les propos de la promo Senghor sur le tant décrié classement de sortie de l’ENA rejoignent aussi la philosophie retenue aujourd’hui par l’exécutif. Pour rappel, en 2007, la promo Senghor était même parvenue à faire annuler son classement de sortie pour cause de défaut d’égalité entre les élèves. Une victoire symbolique devant le Conseil d’État toutefois, puisque leurs affectations n’avaient pas été remises en cause.

“Désacralisation” du classement de sortie 

Dans son rapport écrit avec ses camarades, Emmanuel Macron appelait ainsi – comme aujourd’hui – à la “désacralisation” de ce classement de sortie. “Nous restons attachés au principe du classement, le mieux à même de garantir l’égal accès aux fonctions d’encadrement de l’État selon des règles méritocratiques, expliquaient les élèves. Toutefois, dans son fonctionnement actuel, le classement fait litière des vocations et des aptitudes spécifiques des élèves”. “La suppression de l’accès direct dans les grands corps contribuerait à le rendre moins stigmatisant”, poursuivaient-ils dans leur rapport. De fait, la sortie du futur Institut du service public sera organisée au moyen d’un classement.

S’agissant de la suppression de l’ENA, la promo Senghor affichait sa fidélité à l’esprit de 1945 : elle “nous semble constituer une fausse bonne idée” puisqu’elle “conduirait probablement à une réparation des concours particuliers par ministère ou par corps de métier” et “ferait courir le risque d’un développement plus sensible encore de la cooptation, du corporatisme et des inégalités selon les corps et les ministères”. 

S’ils n’appelaient donc pas à la suppression de l’ENA, ces élèves préconisaient néanmoins une transformation de l’école pour en faire une “véritable école d’application et un centre de formation efficace”. En somme, l’ambition qu’Emmanuel Macron veut donner au nouvel Institut du service public (ISP) qui absorbera et remplacera l’ENA le 1er janvier 2022, avec des missions plus larges.

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