Devoir d’expression des militaires. Les contraintes d’une exigence

Le Général (2s) François Torrès s’exprime dans un long texte sur le Devoir d’expression des militaires. Il nous parle aussi du du fameux Devoir de réserve en précisant que ce dernier est au demeurant très mal défini.

Profession-Gendarme a tenu a vous faire profiter de ce texte édifiant et afin de vous en faciliter la lecture je me suis permis de surligner en gras certains passages intéressants.

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Stricto sensu, les militaires ont le droit de s’exprimer publiquement. Le règlement le leur permet, et de surcroît, sans demander d’autorisation préalable. Celle-ci a en effet été supprimée dans le nouveau statut des militaires. A l’époque, l’administration de la défense en avait même fait un argument de publicité pour accréditer l’idée d’une plus grande ouverture. Pour autant, la parole publique des militaires, qu’ils soient d’active ou de réserve, n’est pas encore entrée dans les mœurs. Loin s’en faut.


Plus encore, au vu des réactions récentes, venant non seulement du pouvoir politique mais surtout de la hiérarchie en fonction, notre expression libre continue à déranger, y compris sur des sujets largement débattus dans le pays et qui devraient échapper au périmètre de l’obligation de réserve.
Ce dernier est au demeurant très mal défini. Mais, pour être bref et en se référant à la jurisprudence, on peut estimer que la réserve s’applique dans les cas où les propos tenus engagent la sécurité ou/et contreviennent à l’obligation de loyauté. Ces deux notions étant suffisamment floues pour permettre une répression dans presque tous les cas où la parole libre dérange.


Les militaires ne sont pas les seuls à se heurter à de tels blocages, plus ou moins librement acceptés. Il est vrai que certains fonctionnaires civils, y compris à de hauts niveaux hiérarchiques, ont pris l’habitude de s’exprimer librement dans la presse, bravant allègrement le devoir de réserve auquel ils sont tenus, au même titre que les militaires et tous les agents de l’Etat. Mais il est des catégories de responsables, dont l’expression publique est tout aussi rare que la notre.

C’est le cas des préfets, dont les relations à l’exécutif sont aussi sensibles que celles des forces armées, ou encore des personnels des grandes sociétés industrielles et de services, engagées dans de féroces compétitions internationales. Et pourtant, chacun sait qu’eux aussi auraient beaucoup à dire sur les dysfonctionnements ou les contradictions de leurs institutions. Il reste que, quand leur expression perce la surface opaque du politiquement correct ou du secret d’entreprise, c’est presque toujours avec une prudence de sioux.


Qu’on le veuille ou non, dans les systèmes fortement hiérarchisés, la parole renvoie aux aléas d’être accusé, à tort ou à raison, « de transgresser les règles éthiques ou légales, de mettre en cause la sécurité ou de manquer à l’obligation de loyauté ». Il est évident que ces barrières sont aussi des expédients qui permettent aux fonctionnaires de l’Etat ou aux responsables du privé, incapables de se remettre en question, de protéger leurs errements, voire d’exercer des représailles contre ceux qui les critiquent. La vérité est que la pente naturelle des « décideurs » et des organisations qui les soutiennent est de se protéger des remises en cause, même et surtout, si ces dernières sont nécessaires.
De ce qui précède – imprécision du devoir de réserve, qui laisse le champ libre aux représailles, réticences des hiérarchies, et poids du « politiquement correct » ou des tendances à l’autocensure -, il découle que le risque est inhérent à l’expression libre.  On pourrait même aller jusqu’à dire que plus les risques sont importants, plus la parole libre est efficace.

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Il y a bien sûr des moyens de diminuer ces risques. Certains procédés de style, l’ambiguïté, ou le discours allusif, les approches obliques sont autant de procédés qui permettent de s’exprimer à contre courant, de dénoncer des abus ou des incohérences, sans pour autant s’exposer aux représailles. Les fonctionnaires du système impérial chinois, qui jugeaient nécessaires de critiquer l’empereur, le faisaient en risquant leur tête et celles de tout leur clan.
C’est pourquoi ils prirent l’habitude de s’exprimer par allusions plus ou moins transparentes, souvent poétiques, ou par des analogies historiques, dont les attendus renvoyaient à des situations ou des choix politiques de leur temps, qu’ils estimaient devoir critiquer dans l’intérêt de l’Empire. Cette culture de la critique oblique s’est poursuivie en Chine après la création de la République Populaire en 1949, et sous la règle brutale de Mao, qui réprimait férocement tous ceux qui exprimaient un désaccord.
En 1960, le maire de Pékin, Wu Han, écrivit un opéra intitulé « la destitution du Mandarin Hai Rui » pour protester contre le limogeage par Mao du Général Peng De Huai, ancien commandant en Chef pendant la guerre de Corée, qui avait osé protester ouvertement contre les aberrations du « Grand Bond en avant ». Wu Han y présentait un mandarin de la dynastie Ming,  proche du peuple et limogé par l’Empereur.
Récemment, un universitaire connu, du nom de Wang Jisi, membre de l’Académie des Sciences Sociales, a prononcé un discours « oblique » devant les étudiants de Qinghua (1ère Université de Chine), pour dénoncer la tentation chinoise du mimétisme stratégique, qui flirte avec l’idée d’une compétition globale avec les Etats-Unis.
Ce discours est bien sûr passé inaperçu dans la presse occidentale, plus intéressée par les scoops antichinois motivés par la tentation de designer un bouc émissaire, responsable de tous les maux de la planète. Il est cependant important, car il exprime les réticences des intellectuels chinois contre les tentations de l’arrogance et les ambitions de puissance globale qui commencent à tarauder le Bureau Politique. A cet effet, Wang Jisi se référait à l’histoire ancienne et à la célèbre figure de Zhu Ge Liang,
le stratège de Shu de l’époque des Trois Royaumes (220 après JC), vénéré par la grande majorité des Chinois comme un héros exemplaire d’une grande probité morale :
« Liang était d’une moralité parfaite. Mais comme souverain, malgré ses succès, il n’avait pas compris que la reconstruction du pays exigeait de conserver un profil bas. Au lieu de cela, il s’engagea, malgré sa faiblesse, dans une compétition avec le Royaume de Wei et échoua dans son ambition d’unifier la Chine ». Plus encore : « S’il avait eu moins d’ambitions stratégiques, son action, appuyée par ses talents diplomatiques, aurait été plus bénéfique pour la société, pour le peuple et pour lui-même ».
Heureusement pour Wang Jisi, le régime n’est plus aussi féroce que du temps de Mao. Alors qu’en dépit de sa prudence oblique, Wu Han était passé à la trappe, tandis que le Général Peng est mort dans un cul de basse fosse, notre universitaire moderne est toujours en liberté. Par contraste, Liu Xiaobo, qui avait attaqué le régime frontalement, remettant en cause la légitimité du Parti, a écopé de 11 années de prison. Ce qui lui a valu le Prix Nobel de la paix.
Au passage, certains en Chine doivent se mordre les doigts de s’être laissés aller à une répression qui les a conduits à se mettre dans la situation ubuesque d’avoir favorisé la popularité d’un homme jusque là presque inconnu, aujourd’hui à la fois auréolé du Prix Nobel de la Paix et en prison en Chine. Un enchaînement néfaste que les adeptes de la répression indiscriminée et systématique contre les idées nouvelles ou l’expression libre, en Chine ou ailleurs, devraient méditer.

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Ces références à la Chine expriment que le ton, le style, l’habileté oblique ou ambigüe peuvent être d’excellents véhicules de la critique, tout en protégeant l’auteur des représailles. Elles indiquent aussi que le refus buté du dialogue ou de la parole libre peut entraîner des déboires.
Mais ne nous faisons pas d’illusions. L’ambiguïté, quand elle est trop subtile, court le risque d’être ignorée.
 C’est pourquoi, dans les cas graves et en cas d’urgence, – menaces flagrantes contre nos capacités militaires, incohérence entre les missions et les moyens, risque de déclassement définitif de nos armées – il peut être nécessaire de mettre les pieds dans le plat.
Une des raisons d’être des Sentinelles est précisément de pouvoir dire publiquement si oui nous nous en sommes là. Il en est ainsi parce que les personnels qui animent ce groupe, tous retirés du service actif, sont moins vulnérables aux représailles directes ou indirectes et aux accusations de manquer au devoir de loyauté.
Dans cette ambiance ou les malentendus, les suspicions et les procès d’intention sont encore la règle, il appartient à chacun, qu’il soit en situation d’activité ou de réserve, de prendre ses responsabilités, pour une démarche qui, chez nous plus que dans d’autres démocraties, relève encore du tabou culturel, et dont le risque ne sera jamais complètement exclu.

Tout est une question de jugement, de sensibilité au contexte, de doigté ou de détermination, et, pour finir, d’engagement individuel.


Quant aux Sentinelles de l’Agora, qui ne voit pas que le nom qu’elles se sont elles-mêmes donné, à la fois référence à l’obligation de vigilance et à celle du débat public, les place en face d’exigences particulières ? Dégagées des contraintes équivoques de loyauté, de cohérence et d’ajustement aux occurrences financières qui pèsent sur le pays, elles ont en effet une triple obligation.
D’abord celle de juger de la santé du lien armée – nation et de l’état de la défense du pays, en fonction, non pas de l’air du temps ou des urgences budgétaires, mais des impératifs invariables d’une défense efficace au regard des menaces, dont on ne voit pas qu’elles se réduisent.
Il leur appartient ensuite, par leur expression argumentée, d’exprimer publiquement les risques posés par les décalages et glissements néfastes qui, à force d’arbitrages réducteurs motivés par les impératifs d’économie, abaissent irrémédiablement les capacités des forces et affaiblissent le lien armée – nation.
Elles sont enfin l’aiguillon indispensable de la liberté d’expression des militaires et le stimulant iconoclaste qui bouscule les tabous, les frilosités ou les rigidités, qu’elles soient civiles ou militaires.
Général (2s) François Torrès

Source : Sentinelles de l’Agora

Illustration : Ronald Guillaumont

 

 

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