Profession Jandarma – Amour d’une terre, amour des hommes

« Les gendarmes aussi sont vos enfants », écrit la gendarmerie turque sous l’image d’un vieil homme seul au jour de la fête. À travers ses chants, ses paysages et ses morts, voyage au cœur d’une institution sœur — née en 1839 sur le modèle français — et de l’âme de la terre qu’elle veille.

Ce texte a son origine dans un échange avec Ronald, où j’ai fait allusion à une rencontre avec des gendarmes en Turquie. On pourrait faire un article, m’a-t-il dit. Je me suis plongé dans le sujet, j’ai étudié les similitudes et différences entre la gendarmerie française et son homologue turque, la Jandarma, fondée en 1839 précisément sur le modèle français de l’époque.

Dès mes premiers écrits j’ai réalisé que j’avais envie de traiter le sujet sous un angle plus intime. Lors de contacts récents avec des gendarmes en Turquie, à l’occasion de contrôles routiers, ou d’invitations impromptues dans des casernes de gendarmerie, j’ai en effet ressenti une bienveillance, une attention empreinte d’humanité, un sens aigu du devoir et de la mission.

J’ai voulu savoir si cela était dû à un heureux hasard, ou à une éthique professionnelle ancrée. J’ai donc exploré la communication institutionnelle de la Jandarma. Parmi une multitude de messages, j’ai cherché comment elle concevait, sur le plan humain, la profession de gendarme. Je n’ai pas voulu aborder le travail opérationnel, pourtant exemplaire, car la France et la Turquie partagent le même professionnalisme.

L’exercice d’un métier est inséparable de son contexte culturel général. J’ai donc tenté de faire ressortir l’âme du pays, à travers ce que je connais de ses idéaux, de sa population, de ses paysages, de sa musique. J’ai laissé venir l’inspiration, sans plan préétabli et sans prétendre à une quelconque exhaustivité. J’assume et revendique une certaine subjectivité, puisque ce texte est aussi une expression d’amitié. J’espère que le lecteur y trouvera de quoi alimenter sa réflexion.

Yolcu, le voyageur

Il existe une chanson, en Anatolie, que tout le monde connaît sans toujours en nommer l’auteur. Neşet Ertaş y appelle l’homme un yolcu (prononcer « yol-djou ») — de yol, la voie, le chemin : le yolcu, celui qui est en chemin, y est décrit comme un voyageur né d’une mère, posé un instant sur la terre et déjà en route vers ailleurs. Avant lui, sept siècles plus tôt, le poète mystique Yunus Emre l’avait dit dans la langue du sol. Il fut le premier à célébrer Dieu et l’exil de l’âme non dans l’arabe des savants mais dans le turc du paysan. Reprenant une parole du Prophète — être en ce monde « comme un étranger, ou un voyageur qui passe » —, il en fit le cœur de sa poésie : l’homme est ici-bas un garip, un étranger, et sa vie une yolculuk — de ce même yol — un voyage dont la fin est un retour.

Ce mot, le yol, la Jandarma le revendique souvent pour elle-même. Sous une photographie de trois de ses hommes, immobiles devant le drapeau, au-dessus des nuages, elle écrit : Bizim Yolumuz — « Notre voie ». Et elle précise où mène cette voie : vatan sevdasına çıkar, « elle débouche sur l’amour de la patrie ». L’institution nomme d’ordinaire cet amour sevgi, l’affection posée ; ici elle choisit sevda — l’amour-passion, le mot brûlant des chansons d’amour. La voie du gendarme, dit-elle, est une passion pour le pays. Nous allons en explorer les différentes facettes, à travers ce que la Jandarma montre d’elle-même, et que j’ai moi-même constaté en Turquie.

Bizim Yolumuz — trois gendarmes devant le drapeau, au-dessus des nuages
« Bizim Yolumuz » — Notre voie.

Cette voie commence par un parcours très concret. Au quotidien, le gendarme sillonne la région où il sert ; au fil d’une carrière, il est déplacé, une affectation après l’autre — la steppe, puis la montagne, puis la frontière. Il épouse ces terres l’une après l’autre, le temps qu’on l’y poste, puis il les quitte. Il fait ainsi ce que nul enraciné ne peut faire : il relie. Sivas à Rize, Rize à Batman — son passage, répété à l’infini par ses frères d’armes, assemble ces terres diverses. Le voyageur qu’il est leur donne une unité.

La terre ainsi unie, par sa beauté, sa majesté, par les qualités de ses habitants et les valeurs qu’ils portent en eux, donne au voyage du gendarme un sens non seulement matériel, mais spirituel. L’institution le sait et l’exprime avec pudeur, comme l’illustre cette vidéo de gendarmes patrouillant dans de magnifiques paysages, au son de la fameuse chanson de Neşet Ertaş, Yolcu, le voyageur :

Bir anadan dünyaya gelen yolcu : Ô voyageur venu au monde, né d’une mère
Görünce dünyaya gönül verdin mi : En découvrant le monde, lui as-tu donné ton cœur ?

Jandarma — Bitlis, cascade de Gümüşkanat
« Dans les plaines, les montagnes, près des cascades et au cœur de la nature verdoyante de Bitlis, nous sommes à notre poste pour la paix et la sécurité de nos concitoyens. »
Yolcu, la chanson complète, sur des images saisissantescliquer pour déplier

« Ô voyageur, venu au monde d’une mère,
En découvrant ce monde, lui as-tu donné ton cœur ?

L’un est grand, l’autre insecte, l’autre humble serviteur ;
Pris de curiosité, t’es-tu interrogé sur l’un d’eux ?
En as-tu cherché le pourquoi du pourquoi ?

L’homme meurt, mais son âme ne meurt point ;
Tant de créatures existent, et nulle ne rit.

Le tourment de l’enfer est dur, insoutenable —
As-tu vu les bêtes endurer le supplice ?

Qui naît de l’homme devient homme,
Qui naît de la bête devient bête ;
Tous, sans exception, viennent en ce monde —
La mère est le Vrai : as-tu percé ce secret ?

Avant que ton échéance ne s’accomplisse et que ta vie s’épuise,
Avant que Celui qui l’a confié ne reprenne Son dépôt,
Avant que ne se fane la rose au jardin de ta vie,
Es-tu allé t’engager auprès d’un Bien-Aimé ?

Tel le rossignol esseulé, nous nous lamentons ;
Aux mains de l’ignorance, meurtris et affligés.
Tous voyageurs, ainsi l’on vient, ainsi l’on va —
Ce monde est-il ta patrie, ton foyer ? »

À propos de l’auteur, Neşet Ertaş (1938-2012)

Né dans un hameau de la province de Kırşehir, au cœur de la steppe anatolienne, Neşet Ertaş est le dernier grand représentant de la culture musicale des Abdal — ces familles de musiciens nomades d’Anatolie centrale, gardiens du bozlak, ce chant long et plaintif qu’il définissait lui-même comme un « cri ». Fils du maître de bağlama Muharrem Ertaş — la bağlama, ou saz, étant le luth à long manche emblématique de la musique populaire turque — il n’alla jamais à l’école et apprit à lire auprès de son frère ; son premier instrument fut un battoir à linge sur lequel sa mère avait tendu un fil. Surnommé « Bozkırın Tezenesi », le plectre de la steppe, il signait ses poèmes du pseudonyme de Garip, « l’esseulé, l’étranger » — cette même figure du rossignol garip qui traverse Yolcu. Après une paralysie de la main qui interrompit sa carrière, il vécut près d’un quart de siècle en Allemagne (1979-2003), chantant pour les ouvriers turcs de la diaspora, avant de revenir au pays en majesté. Reconnu Trésor humain vivant par l’UNESCO, distingué par le Parlement turc et docteur honoris causa, il s’est éteint en 2012 ; sa technique et ses chants sont aujourd’hui enseignés dans les conservatoires.

Ce qui fait sa singularité dépasse la virtuosité. Sa parole, d’une langue dépouillée et populaire, mêle l’amour de Dieu, la dignité de l’homme, la nostalgie de la mère et de la terre, et l’opposition entre le savoir et l’ignorance — un humanisme spirituel d’inspiration soufie et anatolienne, qui place la terre et l’homme au centre. Yolcu condense tout cet univers : sous l’image du voyageur de passage en ce monde, le poème interroge le sens d’une vie qui n’est qu’un trajet, et fait de la question — « ce monde est-il vraiment ta patrie ? » — une invitation à ne pas confondre l’étape et la demeure.

L’abnégation militaire : La poésie de Neşet Ertaş, en insistant sur le caractère éphémère du monde physique, confère aux images une dimension d’abnégation. Le service dans les zones accidentées et isolées du pays requiert du gendarme une rusticité et une acceptation totale de l’inconfort. L’isolement et la rudesse du terrain ne sont pas subis, mais intégrés dans une compréhension philosophique du devoir et du sacrifice. Le gendarme effectue sa mission avec la gravité d’un engagement spirituel envers la nation.

La terre qui chante

La Turquie est immense. Près de 783 000 kilomètres carrés — une fois et demie la France —, mille six cents kilomètres d’ouest en est, deux continents tenus d’un seul bloc. C’est un pays haut : plus de mille mètres d’altitude moyenne, des massifs qui montent jusqu’aux 5 137 mètres de l’Ararat, des steppes sans fin, des forêts que la mer Noire arrose sans relâche, des vallées où l’on n’entre qu’à pied. Une grande part de cette terre est restée sauvage, vide d’hommes, livrée à la roche, à l’eau et au vent.

C’est précisément le domaine que garde la Jandarma. Sa zone de responsabilité couvre quatre-vingt-douze pour cent du sol turc, mais à peine plus du tiers de sa population : son domaine n’est pas la ville, c’est la campagne, la montagne, la frontière isolée et sauvage. Elle est présente partout : les quatre-vingt-une provinces du pays ont chacune leur commandement de gendarmerie. La Jandarma aime l’afficher, comme en ce récent jour de fête, où elle filme ses hommes en faction d’un bout à l’autre du territoire, recevant les vœux du ministre de l’Intérieur, Mustafa Çiftçi. La vidéo a sélectionné treize provinces, choisies pour donner l’exemple de la diversité du territoire : la Thrace d’Edirne et les neiges de Hakkari, le lagon de Muğla et les cheminées de Cappadoce, la côte de Sinop et les hauteurs de Tunceli, les confins de Van et d’Iğdır. Une seule présence, dispersée à travers la péninsule anatolienne et jusqu’à l’extrémité de la péninsule balkanique.

Jandarma — vœux du ministre Çiftçi à travers le payscliquer pour déplier

Le gendarme se retrouve souvent seul, ou avec un camarade, face à un paysage qui le dépasse. Une cascade qui tombe d’une paroi de roche, une route que la neige a recouverte, des prés verdoyants. Posté là pour un temps — le temps d’une affectation — il découvre, il apprend, il s’imprègne, et la nature majestueuse finit par parler. Du face-à-face en apparence silencieux entre l’homme et la terre où il veille montent des musiques et des chants.

Patrouille de gendarmerie à Artvin, là où le vert et le bleu se rencontrent
« Nous sommes au cœur de la nature. Notre patrouille est de service à Artvin, là où le vert et le bleu se rencontrent. »

En voici deux exemples repérés dans les vidéos de la Jandarma, et ne couvrant qu’une partie de la diversité d’un pays si vaste. À Diyarbakır, au Sud-Est, la Jandarma filme ses hommes autour de la cascade de Şeyhandede, où ils patrouillent — le texte le précise — pour la tranquillité et la sécurité des habitants, mais aussi pour la protection de la vie naturelle elle-même. Sur ces images d’eau dévalant la pierre entre les roseaux d’or, surgit un vieux chant des hautes terres anatoliennes, porté par la voix de Kıraç : une lumière brûle au sommet de la haute montagne, et celui qui la voit en tombe amoureux ; ne pouvant faire descendre la lumière de la cime, ni fléchir le cœur de celle qu’il aime, il s’en va, et lui demande de pleurer son départ. La clarté inaccessible, tout en haut, c’est l’aimée, mais c’est aussi, pour celui qui veille seul au pied de la montagne, l’image de l’âme devant ce qui ne se laisse pas saisir et qui la dépasse. La tradition anatolienne ne sépare jamais tout à fait l’amour de l’aimée de l’amour du sacré ; elle glisse de l’un à l’autre sans prévenir, et c’est là toute sa profondeur.

Une lumière brûle au sommet de la haute montagne, par Kıraçcliquer pour déplier

Cette œuvre est un classique du répertoire folklorique (türkü). Kıraç respecte le texte traditionnel tout en lui donnant une puissance vocale propre à son style.

« Une lumière brûle au sommet de la haute montagne. Je suis tombé dans ton tourment, j’en suis devenu amoureux… Je n’ai pu la faire descendre du sommet de la haute montagne. Je n’ai pu tourner son visage vers le mien. Je n’ai su conquérir l’esprit d’une belle… Pleure mon amour, retourne-toi et pleure. Ah, je m’en vais, pleure à présent. Pleure mon amour, retourne-toi et pleure. »

Montons maintenant vers le nord, jusqu’aux montagnes de Rize que l’hiver couvre d’un manteau blanc. La patrouille avance sur la route enneigée, entre les sapins ployés de neige ; le soleil traverse la forêt blanche, un château veille sur la crête, le château de Zilkale, dans la vallée de la Fırtına. Sur ces images, point de paroles : seulement la mélodie du tulum, la cornemuse de la mer Noire. Ici la terre résonne du son de la vallée, de ce Oy Puşilim dont le titre désigne l’écharpe de l’absente. Les paroles traditionnellement chantées sur cette musique affleurent et expriment le même mouvement de l’âme — l’amour de l’aimée, et la beauté froide qui les enveloppe tous deux.

Écouter la mer Noirecliquer pour déplier

Oy Puşilim, version instrumentale — celle qui accompagne la patrouille :

Oy Puşilim, version chantée traditionnelle :

« Mon amour, ne marche pas sur l’herbe
Ils trouveront notre trace
Mêlons-nous au brouillard
Qu’ils nous croient disparus

Oh les tourments, ah les tourments
Le tulum m’a tué
Je n’ai pas trouvé à Hemşin
Quelqu’un qui m’aime selon mon cœur »

En plus des instruments spécifiques à cette région de la Mer Noire, une oreille avisée reconnaît immédiatement la prononciation très particulière des voyelles, qui donne à la langue une sonorité douce. Dans cette région, la danse du horon accompagne les airs rythmés dans toutes les occasions festives. En voici une interprétation exceptionnelle :

La roche et l’eau du Sud-Est, le blanc hivernal de la montagne pontique, et les multiples autres terres du pays, rappellent au gendarme à son poste, par leurs chants, que la terre qu’il veille a une âme, qu’il en est le gardien, et que la garder, c’est avant tout l’aimer. Qui dira si sa pensée ne va pas aussi, parfois, vers une bien-aimée lointaine, comme celle des chansons ? L’amour d’une terre, le souvenir d’un visage et le pressentiment du sacré se mêlent alors en lui et l’animent dans l’accomplissement de sa mission quotidienne.

Cascade de Karacaören, région de Samsun
Cascade de Karacaören — Région de Samsun.
Gendarmes à cheval, région de Van
« Toujours prêts pour les tâches les plus difficiles. »

Au soir d’une carrière marquée d’affectations successives, le gendarme porte en lui une multiplicité de terres, la montagne, la steppe, la côte, la frontière, des terres restées vivantes sous la protection de l’uniforme, et unies sous un même drapeau.

Les visages de la terre

Mais une terre n’est pas qu’un décor de roche, de forêts, de prés et de rivières. Elle est habitée. L’amour du gendarme pour le sol n’a de sens que parce qu’il est, au fond, amour des hommes qui y vivent.

À Batman, dans le Sud-Est, des gendarmes passent une journée dans une école. On joue, on rit, et l’on forme, disent-ils, une conscience pour un avenir sûr — des générations conscientes, ce sont des lendemains forts. Les gendarmes de cette scène ne préviennent pas un délit ; ils sèment quelque chose, en amont de tout ordre, dans la formation même de l’homme. Ils préparent l’avenir et appellent le meilleur. Et ce geste prend ici un poids singulier — c’est la forme la plus tendre qui soit d’épouser une terre que de s’accroupir près de ses enfants pour les aider à grandir.

Jandarma — Batman, visite d’une écolecliquer pour déplier

Ce partage entre gendarmes et enfants se répète sans cesse à travers tout le pays. Il illustre une constante de la société turque, l’amour et la bienveillance portés aux enfants.

Jandarma — 23 avril, journée avec les enfantscliquer pour déplier

Un 23 avril, fête dite de la Souveraineté nationale et des Enfants, les gendarmes passent la journée avec des enfants :

Jandarma — Van, un drapeau neuf à l’écolecliquer pour déplier

Ici, dans la région de Van, les gendarmes passent dans une école pour installer un drapeau neuf :

Les enfants ne manquent jamais l’occasion de rendre à leur tour l’affection qu’ils reçoivent. Dans les écoles, ils font des dessins et écrivent des lettres de réconfort aux gendarmes en poste dans les régions isolées.

Jandarma — lettres d’écoliers aux commandoscliquer pour déplier

« Quand les cœurs sont unis, les distances perdent leur sens !

Les lettres envoyées par les chers élèves de l’école primaire Kahyalı à Tekkeköy (province de Samsun) sont parvenues à notre personnel affecté au Commandement du Régiment de Commandos de la Gendarmerie de Beytüşşebap (province de Şırnak).

Nos héroïques commandos de la Gendarmerie ont répondu à ces lettres chaleureuses avec la même sincérité. »

Les paroles de la vidéo (lecture d’une lettre) :

« Cher grand frère soldat,
J’ai 9 ans. Je m’appelle Baran.
Un jour, moi aussi je grandirai et je serai soldat comme toi.
Pour cette noble patrie, je ferai rempart de ma vie sans aucune peur.
Par monts et par vaux, de jour comme de nuit, je ferai face à toutes les difficultés.
Cher grand frère soldat,
Que Dieu te vienne en aide, ainsi qu’à tous mes autres grands frères soldats qui se trouvent là-bas.
Nos prières sont toujours avec vous.
Nous savons que tant qu’il y aura de courageux enfants de la patrie comme vous, ce pays ne sera pas divisé, et notre glorieux drapeau rouge ne sera jamais abaissé.
Heureux celui qui se dit Turc !
Que Dieu vous garde.
Votre petit frère, Baran. »

Et voici, en plus des lettres personnelles que les gendarmes écrivent aux enfants, une réponse collective et chaleureuse aux enfants dans une autre vidéo, se terminant par une magnifique déclamation : « Iyi ki varsınız », « Heureusement que vous êtes là ! ».

Jandarma — la réponse des gendarmes aux enfantscliquer pour déplier

« Des lettres pleines de sens émanant de petits cœurs, espoir de l’avenir

Nos héros en poste ont répondu aux lettres chargées d’émotion envoyées par les élèves de l’école primaire Damlataş à Çarşamba (province de Samsun) au Commandement du Bataillon des Opérations Spéciales des Commandos de la Gendarmerie de Van.

Salutations aux cœurs purs de nos enfants ! »

Les paroles des gendarmes :

« Chers enfants,
Les lettres que vous avez envoyées nous sont bien parvenues.
Nous avons lu chacune d’elles avec une immense fierté et beaucoup de joie.
La patrie nous est confiée aujourd’hui, elle vous sera confiée demain.
En tant que Commandement du Bataillon des Opérations Spéciales des Commandos de la Gendarmerie de Van, nous embrassons vos immenses cœurs.
Heureusement que vous êtes là ! »

De façon générale, lors des fêtes ou des célébrations, les gendarmes saisissent l’occasion de montrer leur bienveillance envers la population, qu’il s’agisse d’enfants ou d’adultes. Cette vidéo, pour étonnante qu’elle paraisse, montre une attitude courante, dont j’ai moi-même été témoin, celle d’offrir de petits cadeaux à la population :

Jandarma — petits cadeaux aux voyageurs du bayramcliquer pour déplier

La Jandarma sait évidemment réprimer les infractions et combattre avec rigueur les activités criminelles. Mais elle privilégie la prévention et le conseil, et en particulier la protection de la famille, qui fait explicitement partie de ses missions. Elle n’est pas tenue par une politique du chiffre qui mesurerait son efficacité au nombre de verbalisations, mais plutôt au nombre de contrôles et de rappels des règles, lorsqu’elles sont enfreintes. J’ai retenu deux exemples parmi une multitude, pour bien montrer la posture du gendarme sur le plan humain.

La culture du contrôle (Denetim)cliquer pour déplier

En Turquie, la logique n’est pas budgétaire (rentabilité), elle est sécuritaire et statistique.

  • L’approche « Huzur » (paix publique) : La Jandarma fonctionne beaucoup par campagnes centralisées. Le Ministère de l’Intérieur lance régulièrement des opérations massives (« Huzur Operasyonları »).
    • L’objectif n’est pas tant le nombre d’amendes (ceza) que le nombre de contrôles effectués (sorgulama ou GBT — vérification d’identité).
    • L’officier doit rendre compte à sa hiérarchie : « Nous avons contrôlé 500 véhicules et 1200 personnes ce soir ». C’est ce chiffre-là qui prouve que le gendarme a « tenu le terrain ».
  • Le cas de la circulation (Trafik Jandarması) : C’est le domaine où la pression du chiffre ressemble le plus à la France.
    • La Turquie a un taux de mortalité routière élevé. Le commandement fixe des objectifs drastiques de réduction des accidents.
    • La logique inversée : Si les accidents augmentent dans une zone, la hiérarchie en déduit que les contrôles sont insuffisants. L’ordre tombe alors d’augmenter la répression.
    • Les radars : Contrairement à la France où les radars sont souvent dissimulés (logique de piégeage/rentabilité), la Jandarma privilégie la visibilité (gyrophares allumés, panneaux d’avertissement). Pour le conducteur fautif et distrait, l’amende tombe, mais l’objectif premier affiché est d’affirmer l’autorité de l’État.

Dans une logique de prévention, on voit ici la Jandarma mettre en garde les gens contre les dangers d’une activité pas forcément illégale mais toujours risquée, la pratique des paris et des jeux d’argent :

Jandarma — mise en garde contre les jeux d’argentcliquer pour déplier

Ce que dit la vidéo :

« J’ai encore perdu.
Si je rejoue, est-ce que je gagnerai ?
Essaie encore une fois !
Tu peux récupérer ce que tu as perdu.
Les paris ou les jeux d’argent ne consument pas seulement votre portefeuille, mais ils détruisent aussi votre famille, votre tranquillité et votre avenir.
Ne tombe pas dans ce piège, tiens-toi éloigné de cette habitude dont l’issue est la perte ! »

Pour le respect des règles de sécurité en voiture, le gendarme prend volontiers l’attitude du grand frère. Ici avant l’une des deux fêtes de bayram en Turquie, le gendarme s’adresse aux « chers conducteurs » et conclut son message par le slogan : « la fête de bayram ne peut se faire sans toi ».

Jandarma — « la fête ne se fait pas sans toi »cliquer pour déplier

La fin du dialogue :

  • Gendarme : Je crois que ton ami te dit de mettre ta ceinture de sécurité.
  • Conducteur : Ah… vous… Mon commandant, je la mets tout de suite.
  • Gendarme : Chers conducteurs, n’attendez pas que vos amis ou les forces de l’ordre vous avertissent. Mettez vos ceintures de sécurité. Cette fête ne peut se faire sans toi.

Vis-à-vis des aînés, l’institution change de visage et montre une inversion totale des rapports usuels d’autorité, alliant respect et affection. Des gendarmes en tenue blanche remercient ici une teyze — une « tante », ce mot de parenté qu’on donne à toute femme âgée et qui dit déjà que le lien n’est pas administratif mais familial. Elle leur a tricoté des bonnets. Comme auparavant avec les lettres des enfants, le gendarme accepte de recevoir plutôt que de seulement donner, et exprime sa reconnaissance de façon filiale. La terre de Turquie, par les mains d’une vieille femme, rend au gardien la chaleur qu’il lui donne en la veillant. Le lien organique cesse d’être une idée ; il devient un échange réel de soin, dans les deux sens. La teyze est le visage maternel du sol, et le jeune homme qui la remercie avec des mots particulièrement touchants en est le fils.

Jandarma — les bonnets de tante Sabahatcliquer pour déplier

« Ma précieuse tante Sabahat, aujourd’hui ici, nous n’avons pas seulement réceptionné un paquet ; nous avons reçu en dépôt une chose très précieuse renfermant de l’amour, des prières et de la compassion maternelle.

Ces bonnets que tu as tricotés de tes mains ont réchauffé non seulement la tête de nos soldats (mehmetçik), mais surtout leur cœur.

Ma tante dévouée, que ton cœur soit serein, que tes prières soient perpétuelles.

Ces bonnets que tu as tricotés sont désormais pour nous de véritables armures.

Ton dépôt est la couronne sur la tête de tes enfants. Nous te remercions. »

Traduction des paroles de la vieille dame :

« Que mon droit vous soit acquis (je vous donne ma bénédiction). Que Dieu soit satisfait de vous tous. »

Traduction des mots d’accompagnement écrits par la vieille dame :

« Mon cher fils, j’espère que ce bonnet que j’ai envoyé ajoutera un surplus d’amour et de compassion à ce saint uniforme que vous portez, je suis fier de toi. Vous êtes nos héros. Soyez confiés à Dieu. »

Notes :

Dans la société turque, les termes de parenté ne sont pas limités à la famille de sang. Une femme âgée appellera naturellement tout homme plus jeune « oğlum » (mon fils) ou « evladım » (mon enfant).

Soldat en turc se dit asker dans son sens le plus général. Le mot mehmetçik employé ici par le jeune gendarme est spécifique au soldat turc et exprime la plus grande affection.

L’attitude des gendarmes envers cette teyze n’est en rien une exception. Il en existe de nombreux autres exemples, comme cet autre, un jour de Bayram dans un village : deux gendarmes qui viennent s’asseoir à la table d’un vieil homme resté seul, non parce qu’il serait leur père, mais parce que la nation, par eux, refuse de le laisser sans fils au jour de la fête — « les gendarmes aussi sont vos enfants », écrit la Jandarma. Filiation non du sang mais du service, et peut-être la plus haute, car nul ne l’a reçue, mais tous l’ont choisie. On remarquera le baiser des gendarmes sur la main du vieil homme, geste très courant en Turquie traditionnelle pour marquer le respect et l’affection.

Jandarma — « les gendarmes aussi sont vos enfants »cliquer pour déplier

Les gendarmes aussi sont vos enfants… Certains d’entre nous sont de service, d’autres sur la route, certains encore sont de service au point le plus éloigné de la patrie… Mais nous sommes toujours aux côtés de notre nation, dans la même prière et dans la même joie de bayram. Joyeuses fêtes, Turquie ! Joyeux bayram.

Paroles de la vidéo :

Nous savons pourquoi ces rides marquent ton visage. Nous savons pourquoi l’attente a mis des fils blancs à ta barbe et à tes cheveux. C’est le moment, en ce monde, des douces conversations qu’apporte la réunion, dissipant le manque. Tu as embrassé de nombreuses mains. Tu as vu de nombreux Bayram. Tu souhaites que ta main soit embrassée à son tour. Et le calendrier a usé le papier. Tu t’es retrouvé un peu plus seul ce Bayram. Ce mot sacré que Dieu nous a confié : Bayram. Qu’il reste en héritage à ceux qui survivent. Et qu’ils vivent longtemps. Qu’ils voient de nombreux Bayram.

L’enfant qu’on accompagne, l’adulte qu’on conseille avec bienveillance, la vieille femme qui offre la chaleur de ses tricots, sont le visage humain de la terre. Sans eux, l’amour du paysage resterait abstrait ; avec eux, il devient ce qu’il doit être — un amour des personnes, dont le pays n’est que la demeure.

Jandarma

Faire vivre l’homme

On pourrait croire que ces gestes de bienveillance et d’affection relèvent de la seule bonté des hommes en uniforme, d’une délicatesse personnelle ajoutée à leur mission. Ce serait incomplet. Ils relèvent aussi d’une doctrine, et cette doctrine a été présentée, cette année même, au plus haut niveau de l’État.

Lors d’un iftar partagé en présence du président de la République, le ministre de l’Intérieur Mustafa Çiftçi, qui était auparavant gouverneur d’Erzurum, a défini la conception turque de la sécurité. Pour la fonder, il n’a pas cité un stratège ni un juriste, il a cité Yunus Emre. Or il n’est pas un profane empruntant un vers pour l’occasion, mais un diplômé de théologie, hafız lui-même : il parle la langue de Yunus Emre. Le poète enseigne que celui qui a brisé un cœur, fût-ce une seule fois, voit sa prière perdre toute valeur, et qu’aucune piété formelle ne rachète la blessure faite à un être humain. De là, dit le ministre, une sécurité « forte mais miséricordieuse, déterminée mais juste » : car gagner les cœurs est la voie la plus sûre vers une paix qui dure. Que ce soit Yunus Emre qui serve de socle à la doctrine de l’ordre n’est pas un hasard rhétorique, c’est le signe que toute cette lecture spirituelle de l’institution n’est pas une projection poétique sur l’uniforme : l’État lui-même se pense dans ces termes.

Yunus Emre
Venez, faisons connaissance,
Rendons la tâche facile,
Aimons, soyons aimés,
Le monde ne restera à personne.

Le ministre a ajouté un second appui, plus ancien encore, qui touche au cœur de notre propos. Şeyh Edebali, le derviche qui fut, selon la tradition, le conseiller du fondateur de la dynastie ottomane, aurait laissé cet adage que tout Turc connaît : « Fais vivre l’homme, pour que l’État vive. » La légitimité de l’État ne repose pas sur la contrainte, mais sur le soin pris de ses hommes. Et le ministre en tire la formule qui pourrait servir de devise à tout ce texte : le chemin qui transforme un territoire en patrie passe par le fait de faire vivre l’homme.

Qui est le ministre Mustafa Çiftçi ?cliquer pour déplier

Mustafa Çiftçi a été nommé à l’Intérieur en février 2026, après avoir gouverné Çorum puis Erzurum. Avant la haute administration, il est passé par la faculté de théologie d’Ankara ; il est hafız — il a mémorisé l’intégralité du Coran — et a remporté en 2024 un concours national de récitation. Que l’État confie la sécurité intérieure — police, gendarmerie, garde-côtes — à un homme de cette formation en dit déjà long sur la manière dont il conçoit la charge.

Mustafa Çiftçi est souvent cité pour l’attention qu’il montre envers les plus humbles. Lorsqu’il était gouverneur d’Erzurum, il a par exemple pris en charge la situation d’une vieille femme, Asiye Nine, et s’est personnellement impliqué pour qu’elle puisse accomplir son petit pèlerinage à la Mecque, en réglant les détails administratifs et financiers. On le voit lui en faire l’annonce dans la vidéo qui suit. Asiye Nine manifeste une grande joie, une grande reconnaissance et une affection très tendre envers le gouverneur. Quand Mustafa Çiftçi lui demande de ne pas l’oublier dans ses prières, elle lui répond « Sen de beni unutma », « Toi non plus ne m’oublie pas ». Plus tard, aux obsèques d’Asiye Nine, on voit le futur ministre prier pour la défunte, porter son cercueil et descendre lui-même dans la tombe, la pelle à la main.

Sabah — Mustafa Çiftçi et Asiye Ninecliquer pour déplier

Référence des propos du ministre cités dans le texte : youtu.be/Azt5WJ8JHTc

Une terre ne devient pas une patrie parce qu’on la tient ; elle le devient parce qu’on y fait vivre les hommes. Cette idée rejoint une notion que tout le monde connaît en Turquie : devlet baba, « l’État-père ». Le citoyen ne fait pas face à une administration ; il se sait dans une famille, sous la garde d’un père qui doit le protéger et lui permettre de subvenir dignement à ses besoins. Ce n’est pas un père qui commande arbitrairement, mais un père qui fait vivre — au sens exact d’Edebali. Quand il s’accroupit près d’un enfant à Batman, le gendarme incarne l’État-père dans son rôle premier. Quand il remercie une vieille femme à la montagne, il reconnaît que la légitimité de cet État tient à sa filiation par rapport à la nation ancestrale, et donc au respect sacré des anciens.

Tenir le sol n’est rien en soi ; rassembler ceux qui l’habitent, les faire vivre, en faire un peuple — c’est cela, faire d’un territoire une patrie. Le gendarme, en passant de terre en terre, ne fait pas que relier des régions administratives : il reçoit, il reconnaît, il transmet, et relie ainsi les hommes, en respectant leur bonne nature. C’est par lui que la diversité des terroirs devient l’unité d’un même peuple.

Une doctrine peut certes ordonner un geste, mais elle ne saurait l’inspirer. L’État ne fabrique pas la tendresse du gendarme. Il permet l’expression de ce qui est déjà en lui. Le gendarme ne joue pas un rôle de composition. Il suit des règles, mais reste lui-même. La consigne ne se substitue pas à l’homme ; c’est l’homme qui s’y accomplit. Ici se rejoignent pour le gendarme l’humanité et le devoir, la disposition que la terre et la foi ont déposée en lui, et l’ordre que l’institution lui transmet. Le penchant du cœur et le devoir commandé ne sont plus que les deux voies d’un même accomplissement humain.

Ce qui tient l’homme

Reste une question fondamentale. Qu’est-ce qui tient un homme debout, seul, en tenue blanche fondue dans la neige, sur une crête frontalière où le froid et la solitude useraient les plus endurants ? Plus généralement, qu’est-ce qui le tient debout loin de la vie sociale des grandes villes, jour après jour, toujours prêt à protéger le pays et sa population ?

Jandarma — Şırnak, ce qui tient l’hommecliquer pour déplier

La Jandarma répond elle-même dans le texte de cette vidéo, et sa réponse n’est pas celle d’une caserne : « La prière de notre Nation, la foi en nos cœurs, et la chaleur de l’amour de la Patrie qui nous habite, nous suffisent pour vaincre toutes les difficultés. » Ce qui tient l’homme n’est pas la discipline du règlement ni la seule robustesse du corps : c’est une prière, une foi, une chaleur. L’institution ne parle pas ici le langage du règlement, mais celui du cœur, celui de Yunus Emre.

Car c’est tout l’héritage de Yunus Emre que cette phrase réveille. Sept siècles plus tôt, le poète errant d’Anatolie avait fait de l’aşk — l’amour, et d’abord l’amour divin — la substance même de l’âme, le seul ressort capable de tout vaincre. Il avait fait du gurbet, l’exil, la condition fondamentale de l’homme : l’âme étrangère ici-bas, loin de son origine, qui brûle d’un retour. Or que fait le gendarme sur une crête neigeuse sinon vivre, à la lettre, le gurbet ? Loin des siens, posté au bout du pays, dans le froid d’une terre qui n’est pas la sienne de naissance, il est l’incarnation de l’exilé de Yunus Emre. Ce qui le soutient dans cet exil est exactement ce que Yunus décrivait : un amour qui dépasse le corps et les peines, une chaleur intérieure que le gel ne pénètre pas.

Yunus Emre nous éclaire encore sur un point délicat. Cette « chaleur de l’amour de la Patrie » — vatan sevgisi —, comment l’entendre sans tomber dans le culte du sol, cette idolâtrie de la terre où des nations ont sombré ? La réponse est dans la hiérarchie même que Yunus Emre a posée. Chez lui, l’amour de la créature n’est jamais l’amour dernier : il est le chemin vers l’amour du Créateur. Aimer la patrie, dans sa pensée, n’est pas faire du sol un absolu ; c’est aimer une terre parce qu’elle est signe, parce qu’à travers sa beauté transparaît Celui qui l’a faite. La foi vient d’ailleurs en premier dans la phrase de la Jandarma — yüreğimizdeki iman, la foi en nos cœurs — et l’amour de la patrie ne vient qu’ensuite, animé par elle, ordonné à elle. Le sol n’est pas une idole ; il est le lieu où l’on sert ce qui le transcende.

Dans la belle déclaration de la Jandarma apparaît un autre élément fondamental. L’emploi répété du « nous » rappelle que le gendarme n’est pas seul. Derrière chaque silhouette avançant dans la neige se tient un corps, au double sens du mot : le corps de ses frères d’armes, et l’institution tout entière qui les rassemble. Lorsque les gendarmes se filment, d’un bout à l’autre du pays, pour souhaiter une bonne fête au pays, ils appuient toujours sur ce même mot : biz, « nous ». Biz görevdeyiznous sommes en service. Le voyage du gendarme n’est pas une errance solitaire ; il se fait dans un nous. La foi le tient par le haut, ses frères se tiennent, et le tiennent, à ses côtés. Ce biz est la racine d’un mot connu des gendarmes : bizden, « être des nôtres ». Appartenir à ce corps, c’est cela aussi qui tient un homme debout.

Jandarma — « nous sommes partout en service »cliquer pour déplier

Il ne faut pas se méprendre sur la douceur que nous avons mise en évidence jusqu’à présent. Le gendarme n’est pas seulement l’homme qui contemple et qui veille : c’est aussi un homme de force, d’armes, fait pour le combat s’il le faut. C’est précisément ce qui donne à sa tendresse tout son poids. La bienveillance de celui qui ne pourrait pas agir autrement n’est qu’impuissance ; celle de l’homme qui pourrait contraindre et qui choisit de guider, d’accompagner, de soutenir, est d’un tout autre ordre, car c’est une force qui se retient. Du strict point de vue de l’efficacité immédiate, l’amour pourrait se passer de la force ; mais une force réelle, maîtrisée, mise au service de l’amour et tenue en bride pour lui, est justement ce qui donne à l’amour sa solidité. Le gendarme qui s’accroupit près d’un enfant ou s’incline devant un aîné n’est pas un homme désarmé qui n’aurait que sa gentillesse : c’est un homme fort qui ne se définit pas par sa seule force. Sa douceur est celle du puissant — la seule qui protège vraiment, parce qu’elle saurait aussi, le moment venu, combattre.

La terre qui se souvient

Le gendarme ne traverse pas que l’espace du pays ; il en traverse aussi le temps. Cette terre n’est pas seulement vaste, elle est ancienne, et lourde de ceux qui sont tombés pour elle. La garder, c’est entrer dans une longue lignée de gardiens, et recevoir d’eux un dépôt.

La Jandarma l’a mis en images d’une manière saisissante. À Çanakkale, en 1915, le commandant du bataillon mobile de gendarmerie de Gelibolu tomba au front d’Anafartalar. Plus d’un siècle après cette bataille décisive où s’est joué l’avenir même du pays, l’institution lui a consacré un court film : on y voit l’officier de 1915, en uniforme d’époque, tendre de sa main un message à deux gendarmes d’aujourd’hui. Le geste est littéral — un objet qui passe de main en main, par-dessus cent dix ans. Le gendarme de notre temps reçoit du gendarme de 1915 ce que celui-ci aura porté jusqu’au bout ; et le film se referme sur le gendarme d’aujourd’hui qui salue celui d’hier.

Jandarma — Çanakkale, le message de 1915cliquer pour déplier

Ce que cette scène montre, un vers le dit dans le chant de Yolcu : l’homme meurt, mais son âme ne meurt pas. La foi musulmane l’affirme du martyr — qu’il n’est pas mort, mais vivant. Ce que le gendarme tombé en 1915 a confié peut encore être reçu. Et cette fois, c’est la détermination absolue du gendarme turc face à un éventuel ennemi qui est exprimée sans détour :

« Que les grandes puissances se pressent à nouveau aux portes de notre patrie millénaire. Qu’elles mettent à l’épreuve la puissance du Turc. Nous ferons encore le rappel, à quiconque aurait oublié.
Commandant du bataillon de gendarmerie mobile de Gallipoli, le Capitaine Martyr Kadri Efendi.
1915, Kireçtepe. »

Gendarme en tenue blanche dans la neige

La Jandarma a placé sous une autre de ses images les mots d’un poème que tout Turc connaît, Bu vatan kimin — « à qui est cette patrie ? » —, dû à Orhan Şaik Gökyay. La réponse du poète est sans détour : cette terre appartient à ceux qui, tout au long de l’Histoire, se sont donnés pour elle. La patrie n’est pas à qui l’habite par hasard ; elle est à qui est prêt à en payer le prix. Le gendarme qui veille aujourd’hui sur une crête enneigée honore cette dette. Il garde une terre que d’autres, avant lui, ont défendue jusqu’à la mort. Il la préserve afin d’à son tour la transmettre.

Voici une interprétation chantée du poème :

« Bu vatan kimin » — traduction des parolescliquer pour déplier

« Cette patrie est à ceux qui, dans le sein noir de sa terre,
se dressent, immuables, pareils aux chaînes de montagnes ;
à ceux qui, tout au long d’une histoire, pour elle,
se sont eux-mêmes livrés à l’Histoire.

Elle est à ceux qui, se ruant en avant comme un torrent,
frappés en pleine poitrine, en hommes véritables,
sont entrés dans cette terre noire
comme on entre dans une roseraie.

Ô mon Gökyay, quoi que j’écrive, jamais je n’en dirai trop ;
cet amour n’est pas une parole creuse :
elle est à ceux qui, comme toi, ont vu l’ennemi —
non point en rêve, mais à la gueule du canon. »

Ainsi le voyage du gendarme révèle-t-il une seconde profondeur. Il ne parcourt pas seulement les terres de la patrie dans l’espace, d’Edirne à Hakkari ; il en parcourt aussi le temps, maillon d’une chaîne de gardiens farouches dont il est, pour un moment, le dernier. Voyageur de l’étendue, il est aussi voyageur des siècles.

Une magnifique vidéo réalisée par la Jandarma au lac de Van pour son 187ᵉ anniversaire qui vient d’être fêté en juin 2026, illustre cette fois de façon paisible la continuité de sa mission à travers le temps :

Voir la publication sur X ↗

« Cette garde sacrée a débuté sous la lumière d’un croissant.
Depuis 187 ans, avec la même conviction, dans la même direction.
Sur les traces s’étendant du passé vers l’avenir, nous avons avancé pas à pas avec l’amour de la patrie.
Hier, nous avons parcouru ces terres avec honneur.
Aujourd’hui, avec le même esprit, nous sommes à notre poste.
Nous sommes toujours prêts, aux ordres de notre nation.
Le dépôt sacré des siècles repose sur nos glorieuses épaules.
Nous le portons vers l’avenir avec assurance.
Le glorieux souvenir de notre passé.
La garantie inébranlable de notre avenir.
Depuis 187 ans, le même esprit, le même devoir.
La Gendarmerie a 187 ans. »

Retour au voyageur

Après ce vaste panorama déployé pour présenter la Jandarma, nous pouvons revenir au propos de départ, le chant du Yolcu et son lien profond avec l’institution. Les autres chants que nous avons écoutés sont rivés à un lieu, celui de Kıraç à la montagne anatolienne, Oy Puşilim à la chaîne pontique ; les vers qui disent les morts de Çanakkale sont rivés par le sang à une terre et à une date. Yolcu survole et domine tout cela. Il chante le passant, l’homme né d’une mère, jeté dans le monde, déjà en chemin vers une fin. Son sujet n’est ni une terre ni une époque : c’est la condition de celui qui traverse. Et le gendarme est de ceux qui traversent. Yolcu est un mouvement et une voie, dans tous les sens du terme.

Le gendarme est un voyageur selon les trois plans parcourus dans le présent texte. Il traverse l’espace de la patrie, d’une affectation à l’autre, épousant tour à tour la cascade du Sud-Est et la neige pontique. Il traverse le temps, héritier du gendarme tombé en 1915, maillon d’une chaîne de gardiens qui le précède et le suivra. Et il traverse la vie, né d’une mère comme le yolcu du chant, en route vers la fin que nul n’évite, l’âme qui ne meurt pas. Sa mutation d’un poste à l’autre, au fil des années, n’est que la forme visible et terrestre d’une condition que le poème proclame : nous sommes des passagers, affectés ici-bas pour une saison, et appelés ailleurs.

Si belle qu’elle soit, la terre n’est pas un absolu, elle est un signe et une épreuve. Yunus Emre l’a dit mieux que personne : on aime la créature à cause du Créateur. La montagne, la cascade ou la côte sont aimables non pour elles-mêmes, mais pour Celui qui les a faites ; l’homme que la beauté du sol et le message des anciens ont façonné est grand parce qu’il regarde au-delà de la terre. Le gendarme est le point où se croisent trois lignes : l’étendue des terres qu’il parcourt, la profondeur des siècles dont il hérite, et la hauteur de l’âme qui, sous l’uniforme, demeure celle d’un voyageur en marche vers son origine. Les deux premières le déploient dans le monde créé ; la troisième l’ouvre vers Celui qui l’a fait.

C’est cette troisième ligne, l’ouverture vers le haut, qui donne à la mission du gendarme son assise dernière. S’il veille, ce n’est pas seulement par obéissance ou amour du sol : c’est qu’il se sait tenu par des valeurs qui le précèdent et le dépassent. Ces valeurs sont l’ouvrage lent d’un peuple qui, en parcourant ses terres et en traversant les siècles, a recueilli d’en haut un message et l’a peu à peu traduit en une manière d’être et de servir. L’étendue et la durée en ont rassemblé la substance, la hauteur en a défini le sens. Le gendarme n’obéit pas à un code venu d’ailleurs, il hérite d’une fidélité plus ancienne que lui, et c’est elle qu’il sert au plus profond de lui.

Ainsi entendue, la célébration par la Jandarma du chant du voyageur, du yolcu, de la voie partagée — yolumuz, notre voie — est un signe de compréhension profonde du sens de sa mission. C’est la traduction d’un idéal, d’un horizon vers lequel le gendarme tend jour après jour, qui rassemble les terres diverses en une seule patrie, et les générations séparées en une seule histoire. Rassembler n’est pas encore le mot le plus juste, car le gendarme voyageur ne pose pas les terres côte à côte, ni les époques bout à bout, comme les pièces inertes d’une mosaïque. En faisant circuler ce que lui-même reçoit d’elles, il les féconde les unes par les autres. Ainsi ne fait-il pas que rassembler la patrie : il la rend féconde.

Un serment de cœur

« Je jure sur mon honneur :
De servir ma nation et ma république avec droiture et amour (muhabbet), en temps de paix comme en temps de guerre, sur terre, sur mer et dans les airs, en tout temps et en tout lieu ;
D’obéir aux lois, aux règlements et à mes supérieurs ;
De tenir l’honneur du métier des armes et la gloire de l’étendard turc pour plus chers que ma propre vie ;
Et, si nécessaire, de sacrifier de tout cœur ma vie pour la patrie, la république et le devoir. »

Ce serment confirme, par le choix de ses mots, que la voie du gendarme turc se veut une voie d’amour. Certains gendarmes l’ont tenue jusqu’au bout. La Jandarma ne les oublie pas : elle veille avec affection sur les tombes de ses martyrs, visite leurs familles, honore ses anciens combattants — car les legs des gendarmes tombés et la fierté des vétérans sont, dit-elle pour accompagner la vidéo qui suit, sa couronne. La boucle se ferme là : le dépôt que le gendarme reçoit du passé, il s’engage, par ce serment, à le porter à son tour — fût-ce au prix de sa vie.

J’ai choisi ces images pour finir ce texte sur la Jandarma pour l’émotion, pour ce léger serrement de cœur, que j’ai ressentis en les visionnant. Tout homme est un voyageur, un yolcu selon les mots de Neşet Ertaş, et seule la distraction de la vie le lui fait parfois oublier. Mon propre voyage est passé par la Turquie, à une époque déjà lointaine. Les souvenirs m’en sont revenus à la vue des gendarmes en visite dans ces familles simples qui sont l’âme d’un peuple. Une nuit d’hiver, le froid glacial, la neige couvrant l’Anatolie… la route gelée qui défilait, blanche dans la lumière des phares, l’obscurité persistante au-delà, et un réservoir presque vide. Puis un espoir incrédule, porté par de faibles lumières aperçues à l’écart de la route, à quelques kilomètres dans la montagne. Et comme une soudaine évidence, l’accueil dans une famille, tous serrés autour d’un poêle dans une minuscule pièce, seul endroit chaud d’une petite maison. Un repas offert en partage, un lit chauffé avant le coucher, une langue inconnue, mais un langage commun, et l’étrange impression d’être rentré à la maison.

Les gendarmes turcs sont les fils et les filles de familles comme celle qui m’a jadis accueilli par une froide nuit d’hiver. Si je me suis retrouvé à la maison parmi eux, c’est parce que mon aventure passée a gravé à jamais au fond de moi le sens du mot bizden.

Ultrak, le 20 juin 2026

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