Policiers/Gendarmes: vers une nouvelle guerre des polices?


Emmanuel Macron en visite à Lyon, septembre 2017. SIPA. 00825275_000054

Entre mauvaises conditions de travail et provocations, la tension monte entre syndicats de police et de gendarmerie


Policiers et gendarmes ont les mêmes ennemis, et sont dans une large mesure confrontés aux mêmes difficultés. Pour autant, au sein de la gendarmerie l’exaspération monte face à certaines attitudes de la police nationale, et plus particulièrement de ses syndicats. Si le gouvernement n’en prend pas rapidement la mesure, il est à craindre que les militaires ne décident d’adopter les mêmes méthodes que les organisations syndicales pour se faire entendre, ce qui à terme ne pourrait que nuire à l’efficacité de nos forces de sécurité intérieure.

Bien évidemment, les revendications portées par les syndicats des fonctionnaires de police sont, pour certaines d’entre elles, parfaitement légitimes. Bien évidemment aussi, le quotidien de nos policiers est souvent rude, et parfois même ils sont contraints d’exercer leur profession dans des conditions inadmissibles : agressions physiques et verbales, lieux de travail dégradés, difficultés personnelles (le problème du logement des jeunes policiers affectés à Paris, par exemple), ou réponse pénale d’une efficacité plus que discutable.

La gendarmerie n’est pas une « sous-police »

A titre d’exemple, les attaques dont des fonctionnaires de police ont été victimes quai de Valmy ou à La Grande Borne sont des actes aussi odieux que lâches, qui ne doivent être tolérés sous aucun prétexte. Tout aussi intolérable, d’ailleurs, est l’attitude de prétendus « intellectuels » qui entreprennent de défendre les incendiaires, ce qu’a fort bien dénoncé Jean-Paul Brighelli.

N’en déplaise à certains, une société privée de ses forces de sécurité intérieure – ou dont celles-ci seraient privées des moyens humains, matériels ou légaux d’agir – ne serait pas une utopie libertaire, mais un chaos d’une sauvagerie terrifiante. Entre pillards et seigneurs de la guerre, du repli des Légions romaines aux Écorcheurs en passant par la révolte d’An Lushan, la loi de la jungle n’a rien de désirable.

Ces problèmes bien réels, et dont la plupart sont communs à la police et à la gendarmerie, ne doivent pas interdire pour autant l’exercice d’un minimum d’esprit critique, en l’occurrence au sujet des déséquilibres persistants entre ces deux institutions.

En effet, les dernières semaines ont mis en évidence de manière presque caricaturale l’irrecevabilité d’un certain discours, trop souvent porté par les organisations syndicales de la police, et qui tendrait à faire de la gendarmerie une sorte de « sous-police », tout juste bonne à siffler au bord des routes ou à patrouiller dans de calmes campagnes pendant que les policiers, eux, combattraient les vrais criminels et les terroristes.

Les gendarmes ne sont pas mieux lotis

Pire, ces clichés – totalement faux, s’il est besoin de le préciser – sont parfois implicitement validés dans l’esprit de nos concitoyens par des responsables politiques qui, sans forcément les relayer, s’abstiennent de les démentir afin de ne pas contrarier les syndicats. Quand le ministre de l’Intérieur déclare au Grand Jury RTL/Le Figaro/LCI, au sujet de l’immobilier, vouloir « mettre à niveau la police par rapport par exemple à l’effort qui a été fait dans la gendarmerie », il laisse croire que les gendarmes seraient mieux lotis, ce qui est loin d’être vrai. Il oublie que, contrairement aux commissariats, les casernes ne sont pas seulement des lieux de travail mais aussi des lieux de vie, où les militaires ont l’obligation de résider avec leurs familles. Or, trop souvent encore et notamment dans le parc immobilier domanial, les logements des gendarmes ne respectent même pas les normes pourtant minimales des HLM.

Après le passage d’Irma à Saint-Martin, les gendarmes se sont mobilisés pour faire face, aux côtés de l’armée de terre et de la sécurité civile. Pendant que la direction générale organisait le rapatriement en urgence des familles et l’arrivée des renforts, les militaires, dont certains avaient eux aussi vu leurs logements détruits, restaient sur place pour participer aux secours, lutter contre les pillages et permettre la continuité de l’autorité de l’État. Parmi ceux qui n’étaient pas initialement engagés sur ce terrain, plusieurs milliers de gendarmes de tous les corps et de tous les grades se portèrent volontaires dès les premiers jours pour relever leurs camarades de Saint-Martin et Saint-Barthélémy et leur permettre de rejoindre leurs familles évacuées.

Presque simultanément, en métropole, un groupe d’extrême-gauche a incendié des véhicules dans deux casernes de gendarmerie, à Limoges et Grenoble. Outre l’agression inacceptable que cela représente en soi, rappelons les risques évidents de propagation des incendies à des bâtiments qui ne sont pas seulement des locaux de travail, mais aussi les logements des militaires et de leurs familles.

La gendarmerie est en charge de 95% du territoire

Et enfin, le matin même où dans toute la France les gendarmes, choqués, découvraient l’incendie de Grenoble, ils apprenaient que 2 000 CRS se faisaient porter pâles. En plus de leurs missions normales, du dispositif exceptionnel dans les Antilles, et de la préoccupation bien légitime de renforcer la sécurité de leurs casernes et surtout des familles qui y vivent, les gendarmes ont donc dû en urgence remplacer leurs « camarades » policiers, soudain de facto en grève.

Pour couronner le tout, les gendarmes sont bien placés pour savoir que les revendications des organisations syndicales de la police n’ont en l’occurrence aucun sens, puisque la fiscalisation partielle de l’IJAT (elle reste exclue de l’impôt sur le revenu) a été compensée par une revalorisation à due concurrence.

La gendarmerie est en charge de 95% du territoire et de 50% de la population, et encore le nombre d’habitants augmente-t-il nettement plus vite sur son secteur qu’en zone police (deux tiers de la hausse de population en France est en ZGN – Zone Gendarmerie Nationale). Or, malgré l’ampleur géographique de ses circonscriptions, la gendarmerie ne dispose que de 99 000 ETP (unité de mesure d’une capacité de travail) réalisés là où la police nationale en a près de 149 000 (rapport IGA/IGF de février 2017), et elle ne peut compter que sur l’aide d’environ un quart des policiers municipaux, ceux-ci étant massivement implantés en ZPN – Zone Police Nationale. En outre, près de la moitié de l’emploi des escadrons de gendarmerie mobile (l’équivalent des CRS) se fait en ZPN, alors que les renforts de CRS en ZGN sont pour ainsi dire inexistants.

Naturellement, la police nationale et ses organisations syndicales savent rappeler que la ZPN concentre environ deux tiers des crimes et délits, mais est-ce une fatalité ? Ne faudrait-il pas plutôt s’interroger sur l’efficacité des modes d’action choisis ?

0,7 gendarme = 1 policier ?

Car enfin, les habitants de la ZPN ne sont pas tous moins honnêtes que ceux de la ZGN ! Si donc on considère que pour prendre en compte sa population « normale » la police dispose de 99 000 ETP, comme la gendarmerie, cela lui laisse un « surplus » de 50 000 ETP qui devraient pouvoir se consacrer entièrement à la population la plus difficile des zones urbaines. En d’autres termes, la police nationale, si elle le voulait, pourrait déployer dans les seuls « territoires perdus de la République » relevant de sa responsabilité l’équivalent de la moitié des effectifs de la gendarmerie ! D’ailleurs, cette dernière a aussi sur sa zone de compétence un nombre important de quartiers sensibles, et subit les exactions d’habitants de la ZPN dont les activités de prédation ne s’arrêtent pas aux frontières de leurs communes.

Il y a déjà quelques années, la Cour des comptes estimait que 0,7 gendarmes suffisaient à faire le travail de 1 policier. Autrement dit, en termes de « production de sécurité », les 149 000 policiers ne correspondent qu’à 104 000 gendarmes – ce qui d’ailleurs reste supérieur aux effectifs réels de la gendarmerie !

Il n’est pas question de dire que les policiers seraient en eux-mêmes moins bons que les gendarmes. Ces derniers ne sont pas tous de preux héros seulement soucieux du bien public, et il y a aussi dans la police nationale bien des fonctionnaires de valeur et dévoués à l’intérêt général, et des unités particulièrement efficaces.

La différence réelle porte sur l’organisation des deux forces, et en particulier le temps de travail, sujet sensible s’il en est. En outre, le statut militaire permettant de nombreuses astreintes non rémunérées, il donne à la gendarmerie une capacité de montée en puissance inégalée en cas d’urgence, comme on l’a encore constaté dans les Antilles. En situation de crise soudaine, tous les préfets de France et de Navarre savent vers qui ils peuvent, ou ne peuvent pas, se tourner.

Des effectifs sur les nerfs

Bien évidemment, d’autres paramètres devraient être pris en compte si l’on voulait dresser un bilan comparé rigoureux de nos forces de sécurité intérieure. L’efficacité très variable de la réponse pénale, déjà évoquée, et qui peut transformer la lutte contre la criminalité en tonneau des Danaïdes, condamnant un nombre élevé de fonctionnaires ou de militaires à toujours « courir après les mêmes voleurs ». Ou la situation de certains petits commissariats de province, laissés pour compte dans la répartition des moyens et des effectifs, les élus des communes dont ils ont la charge ne faisant pas le poids face à ceux des plus grandes agglomérations.

Il n’en demeure pas moins que la tension monte chez nos gendarmes. Pour l’instant, ils répondent présent. Mais s’ils devaient avoir le sentiment que les organisations syndicales de la police étaient mieux écoutées et obtenaient plus du gouvernement que n’obtiennent leur hiérarchie et leurs représentants, ils auraient hélas toutes les raisons d’en conclure que les grèves sont plus efficaces que le dévouement. Triste message à délivrer aux forces de l’ordre, alors même que la menace terroriste est toujours aussi élevée, comme nous le rappellent la mort tragique de Mauranne et Laura à Marseille, et la tentative d’attentat à la bombe artisanale à Paris.

L’État a constaté qu’il peut encore compter sur les gendarmes pour remplacer au pied levé des milliers de policiers soudainement « malades ». Mais il sait aussi qu’il n’aurait personne vers qui se tourner si cette « maladie » devait s’étendre à la gendarmerie – sans même parler des autres armées, épuisées par Sentinelle (je partage totalement l’excellente analyse de Michel Goya à ce sujet), étranglées par les coupes budgétaires, et excédées par le mépris d’un gouvernement dont le porte-parole dédaigne les « poètes revendicatifs », fussent-ils de grands soldats, et considère comme une sanction de charger un député de s’intéresser à la défense de la France.

Source : Causeur.fr

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