Maggy Biskupski : policière en colère

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A 35 ans, Maggy Biskupski est policière à la brigade anti-criminalité (BAC) des Yvelines et présidente de l’association « Mobilisation des Policiers en Colère ». Pour avoir dénoncé le burn-out et la vague de suicides chez les forces de l’ordre, elle a fait l’objet d’une convocation par l’IGPN.  Son crime ? Avoir brisé l’omerta. Elle nous livre son témoignage incisif.


Convocation des policiers,  Maggy Biskupski et Guillaume Lebeau, par l’IGPN – Photo : Arnaud Andrieu/Sipa Press

 

En l’espace d’une semaine, 8 policiers et gendarmes ont mis fin à leurs jours. Face caméras, deux policiers, Maggy Biskupski et Guillaume Lebeau, ont dénoncé le mal-être de la profession. Une médiatisation qui dérange l’IGPN qui les convoque en octobre dernier. Sans ambages, Maggy Biskupski, nous livre son témoignage incisif, au sein du corps de police, dont elle s’est départie de son devoir de réserve.

Vous avez été convoquée 2h durant par l’IGPN. Que vous reproche t-on ?

J’ai été convoquée par l’IGPN en réponse à ma dernière intervention médiatique. Il ne m’a jamais été reprochée quoi que ce soit sur ce que j’ai dit, car ce que je dénonce, c’est la vérité ; la réponse pénale insuffisante, le manque de moyens, le manque d’effectifs et surtout le manque de reconnaissance puisqu’on est très mal managés. Que ce soit bien clair, ce qui gangrène la police, c’est la politique du chiffre ! On dit aux collègues quoi faire mais une fois sur place c’est débrouille toi ! c’est ça qui est dur pour nous. Seule la rentabilité compte à leurs yeux.

Ce qui m’est reprochée est de ne pas leur avoir demandé l’autorisation avant de m’exprimer devant les médias. J’aime les règlements car je ne veux pas vivre dans un pays anarchiste. Cependant, quand les médias venaient à nous pour des interviews, on demandait l’autorisation et ça a systématiquement été refusé. On a donc joué le jeu, rédigé des courriers… on n’a pas voulu nous entendre.

Quand je vous dis que nous n’avons plus les moyens de vous défendre correctement, c’est la vérité! Je ne me dépars pas de mon devoir de réserve.

C’est donc acculée par ces refus que vous avez décidée de vous départir de votre devoir de réserve ?

Quand on a eu une fin de non recevoir, on s’est penché sur le devoir de réserve et on s’est rendu compte qu’on avait le droit de se départir de ce devoir dans deux cas précis : si on ne ment pas en dénonçant des faits véridiques et si les raisons sont suffisamment importantes pour alerter.

Quand je vous dis que nous n’avons plus les moyens de vous défendre correctement, c’est la vérité! Je ne me dépars pas de mon devoir de réserve. L’IGPN invoque l’obligation de loyauté parce que je dois demander et que je ne demande plus. Le jour où je pourrais dire devant les médias ; « nous avons été reçus et entendus par l’administration », je serais la femme la plus fière du monde.

Certains prisonniers sont mieux lotis que certains retraités en France !

Votre leitmotiv était donc d’alerter la population quant aux grandes difficultés que rencontrent les forces de l’ordre a exercer convenablement leurs professions ?

Exactement, et aussi pour l’image de la police. A un moment donné, il va falloir que la justice se réveille. Combien de fois, les journaux titrent sur un multirécidiviste ou un fiché S, c’est toujours des personnes archi-connues des services de police. Pourquoi ? Car quand vous allez en prison, avec les réductions de peine, vous ne les faites jamais. Certains prisonniers sont mieux lotis que certains retraités en France !

On entend toujours cette même phrase dans les médias : une surpopulation carcérale pour justifier la non réponse pénale. Le problème est qu’il y a de plus en plus de délinquants. Nous, on le voit, nous n’arrivons plus à poser nos congés car il y a de plus en plus de travail. Quand on entend que les tribunaux sont engorgés; c’est normal car les gens n’ont pas peur d’aller en prison. Nos gosses à l’école sont plus punis que certains prisonniers.

Quelles sanctions risquez-vous ?

Cela peut aller du simple rappel à la déontologie. Un peu comme le rappel à l’ordre, destiné aux délinquants, on vous dit « c’est pas bien »  à la révocation.

Comment le vivrez-vous si vous êtes révoquée de la Police Nationale ?

J’aurai été jusqu’au bout des choses, je suis entière donc je partirai la tête haute. Mais cela ne m’empêchera pas de continuer.

Tous les collègues qui se sont exprimés devant les médias, à visages découverts, ont été convoqués par l’IGPN.

Guillaume Lebeau, le policier de la BAC et auteur du livre « Colère de flic » fait aussi partie de l’association MPC. A t-il fait l’objet d’une convocation ?

Tous les collègues qui se sont exprimés devant les médias, à visages découverts, ont été convoqués par l’IGPN. Et on ne remet pas en cause ce que l’on dit ou dénonce, c’est extraordinaire, donc ils savent que c’est vrai. A défaut, nous serions taxés de diffamation et risquerions une peine pénale. Par exemple, on m’a demandé « qui visez-vous quand vous mentionnez la réponse pénale est insuffisante ? ». Les questions, étaient pour moi, hallucinantes, il n’y a pas d’autre mot.

Il y a trente ans, un patron appelait ses hommes « mes gars », aujourd’hui, on on est passé à « mes effectifs »

Comment expliquer le mal-être dans la Police Nationale et cette vague de suicides qui touche votre profession ?

On a une profession très difficile. On appelle la police quand ça ne va pas, on ne l’appelle jamais quand tout va bien. En conséquent, on arrive toujours, sur le terrain, quand une situation est explosive, jamais figée, et c’est très dur. On a une caisse à outil en sortie d’école : code pénal, code de procédures pénales et des armes ; voilà tout ce que nous donne l’administration. Puis débrouillez-vous !

Donc, vous, vous arrivez dans le quotidien des gens, dans l’enfer des gens et c’est très difficile. Vous devez vous débrouillez seule avec un an de formation. Et encore, pour les dernières recrues, les périodes de formation ont été raccourcies pour faire sortir les collègues d’école rapidement. Puis vous arrivez sur des différends, sur des situations très violentes. Et c’est à vous de gérer l’aspect humain, tout seul. C’est à vous de trouver les mots…

En parallèle, vous n’avez aucune reconnaissance, vous n’avez aucun moyen ; nos conditions de travail se dégradent. Aujourd’hui, quand vous partez en patrouille ; vous êtes équipés contre le terrorisme, contre le maintien de l’ordre (ou violences urbaines), en plus de vos outils personnels, plus ça va, plus la caisse à outils augmente. Seulement, vous n’avez pas de formation pour vous apprendre à gérer cette nouvelle caisse à outils. On a très peu de formation dans la Police Nationale. Et celles qui sont existantes, ne sont pas en adéquation avec nos conditions sur le terrain. Il y a trente ans, un patron appelait ses hommes « mes gars », aujourd’hui, on on est passé à « mes effectifs »…

Lorsque le Directeur Général de la Police Nationale, Eric Morvan, s’exprime au sujet des suicides dans la police et qu’il évoque la faiblesse des policiers qui mettent fin à leurs jours en justifiant une cause familiale, alors que moi je suis en contact avec les veuves ! C’est intolérable ce qu’il a fait.

Si vous enlevez l’arme de service à un collègue, vous lui coupez ses couilles…

En 2015, un plan anti-suicide a été mis en place par le Service de Soutien Psychologique Opérationnel (SSPO). Fonctionne t-il ?

Ça ne marchera jamais, le plan anti-suicide fonctionne sur la prévention. Si vous enlevez l’arme de service à un collègue, vous lui coupez ses couilles… Alors entre nous, on ne se dénonce pas. Quand un collègue ne va pas bien, on essaye de s’entraider entre nous. La hiérarchie, c’est un rouleau compresseur, elle ne l’aidera pas, on va lui retirer son arme et le mettre aux plaintes.

Les plaintes chez nous, c’est une punition

« Mettre un policier aux plaintes » serait donc une forme de sanction ?

Les plaintes chez nous, c’est une punition, on ne va pas se voiler la face. Vous avez des collègues qui aiment ça, mais si vous ne voulez pas aller dans un service et que vous ne demandez pas à aller dans un service, on vous dit « déplace ». Vous appelez ça comment ?

Toute la journée, vous prenez des plaintes, vous savez très bien que cela n’aboutira jamais car on n’a pas les moyens et on ne nous donne pas les moyens d’aller au bout des enquêtes, car la politique du chiffre fait qu’il faut des résultats, ici et maintenant. Mais enfin, nous ne sommes pas une entreprise ! Rendez-vous compte que nous sommes soumis à une obligation de résultat ! Alors que dans le code du travail, la Police Nationale est soumise à une obligation de moyens ! C’est à dire tout mettre en œuvre pour résoudre les choses.

La police se déshumanise au sein même du corps ?

Totalement ! C’est la politique du chiffre qui découle d’un management catastrophique. C’est vraiment diviser pour mieux régner ! On alloue chaque année, des primes individuelles par rapport à cette politique du chiffre ; il n’y a pas un bon flic ou un super flic, il faut arrêter. Il y a un bon équipage. Cette prime, divise chaque année. Certains policiers jouent le jeu de l’administration et font des contrôles routiers, ou tous ceux qui verbalisent beaucoup ; on leur donne de l’argent , on leur donne une prime, en leur disant c’est bien! Seulement la police n’est pas là que pour la répression.

Oui, je contrôle souvent des « blacks » et des « rebeus » ; en fait, je ne contrôle que les gens qu’il y a dehors.

Le délit de faciès, c’est un mythe ou cela rentre t-il dans la politique du chiffre ?

Je travaille à la BAC de nuit . Oui, je contrôle souvent des « blacks » et des « rebeus » ; en fait, je ne contrôle que les gens qu’il y a dehors. Ce n’est pas un délit de faciès, je n’y vais pas parce qu’il est noir ou arabe, je contrôle les gens qu’il y a. Il faut savoir que les policiers ont très peu d’initiatives, on est sans arrêt appelés. On nous demande de faire du contrôle.

Pourtant le ministère de l’Intérieur annonce 1800 postes supplémentaires pour 2018 ?

Il faut bien se rendre compte que 1800 policiers arrivés c’est 1800 policiers qui s’en vont. Ça a toujours existé; un flic qui part pour un flic qui arrive.

Après le Bataclan, on a eu des casques, des gilets lourds et des armes pour répondre au terrorisme. Vous savez où se trouvent ces armes ? Dans un coffre, sous cadenas, lui-même situé dans le coffre de notre voiture sous des équipements. Vous trouvez que c’est une réponse au terrorisme ?

On n’a pas le droit de mettre l’arme en service sinon on risque d’abîmer les munitions…

On induit le fait que vous ne devez pas les utiliser ?

Je ne sais pas, on ne doit pas être doués ou nuls. Les armes sont dans un coffre dans le coffre. Ainsi, en cas d’attaque terroriste, il faut que l’on s’arrête, que l’on s’équipe, que l’on prenne l’arme qui n’est pas chargée, car les munitions qui ont été choisies pour cette arme, sont des « munitions civiles » qui sont à bas coûts, donc de très mauvaise qualité. Et on n’a pas le droit de mettre l’arme en service sinon on risque d’abîmer les munitions… Ils font des économies là où il ne faut pas.

Si les syndicalistes faisaient leurs boulots, la police ne serait pas dans la rue!

Des témoignages de policiers dénoncent des armes obsolètes, un parc automobile défaillant et bien plus. Cela s’est-il arrangé depuis vos contestations ?

C’est une Cata ! On a des armes, ça oui. Prenons l’exemple de la BAC de Guillaume Lebeau ; ils sont 8 en équipage, seuls 2 sont habilités à prendre l’arme contre le terrorisme. Car, seuls 2 collègues ont reçu la formation. S’ils sont là un jour d’attentat, ils sont envoyés. De plus, on réhabilite les mêmes policiers, en charge de ces armes, et on ne forme pas les autres. Une seule formation a été donnée, pour le taser, destinée à seulement 2 collègues.

Êtes-vous soutenue par les syndicats de police ?

Chez nous, le syndicalisme est un hobby. Les syndicats servent à faire monter en grade, autour de tables rondes, et faire du copinage. Certains sont mutés sur des postes qui ne sont même pas ouverts, sans explications, donc on comprend vite qu’il a été pistonné par un syndicaliste.

Confirmez-vous que le pistolet Beretta 9 mm date de la guerre d’Algérie ?

Oui. A l’origine, l’arme servait aux parachutistes car elle est petite et avait une crosse amovible. Par la suite, elle a été remaniée pour la Police Nationale qui a rajouté des sécurités supplémentaires.

Comment se porte votre association « Mobilisation des Policiers en Colère » (MPC)?

Elle se développe, elle s’agrandit (sourires). On est bénévoles et de toute manière on ne veut pas d’argent. Nous sommes sollicités par de nombreux collègues. Si les syndicalistes faisaient leurs boulots, on ne serait pas là, et la police ne serait pas dans la rue! Autant vous le dire, de suite, ce n’est qu’une question de temps avant que cela ne recommence. On est au cœur du problème, on la sent la cocotte remontée.

Atika Bakoura

Crédit photo de couverture  : LP/Guillaume Georges

Source : ça part en news

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