Le secret au service de la vérité, par Geneviève Jurgensen

La tension entre différents services de l’État est toujours très désagréable car leur devoir est d’assurer le bon fonctionnement et la permanence des institutions en toutes circonstances. Les chamailleries politiques ne sont pas toujours inspirées par l’esprit de service public mais font partie du jeu tant que les fonctionnaires, eux, gardent leur cap. Leur statut n’est-il pensé jusque dans ses détails pour les y aider ?

C’est pourquoi les frictions entre le procureur de la République de Grenoble, Jean-Yves Coquillat, et le directeur général de la gendarmerie nationale, Richard Lizurey, nous mettent mal à l’aise. Mardi, M. Coquillat s’est déclaré « excédé » par les détails de l’enquête qu’il découvrait « tous les jours » dans les médias, « y compris ceux que le parquet ne connaît pas ». L’enquête en question est celle que mène la gendarmerie après la disparition, inexpliquée à ce jour, d’une fillette, Maëlys, le 26 août dernier, au cours d’une fête de mariage. Le procureur n’y va pas par quatre chemins pour mettre nommément en cause la direction de la gendarmerie, la section de recherche et l’Institut de recherche criminelle de la gendarmerie nationale. Le parquet ayant, après la disparition de l’enfant, choisi la gendarmerie pour enquêter, il était alors forcément en bons termes avec elle. Ce n’est plus le cas, et la police judiciaire se voit confier la mission de démasquer le ou les auteurs des fuites.

De simples suspects, peut-être innocents

On aurait attendu du général Lizurey une réaction limpide, en substance : « J’ai toute confiance en mes hommes, pleinement mobilisés pour retrouver l’enfant disparue. Naturellement le procureur peut compter sur notre coopération dans l’enquête concernant les fuites. Si des coupables étaient découverts dans nos rangs, ce à quoi je ne crois pas un instant, les sanctions seraient immédiates. » Au lieu de quoi, mercredi matin sur RTL, on entendit un patron des gendarmes avant tout vexé, critiquant la « méthode » du procureur, lui expliquant quelle aurait été la bonne, et semblant ne pas avoir eu conscience de fuites que pourtant nous tous, simples consommateurs de médias, avons pu constater depuis le début.

Le secret de l’instruction, garanti par le code de procédure pénale (article 11), n’est pas un symbole archaïque devant lequel se prosterner au nom d’un idéal suranné. Sans lui, l’enquête souffre et donc tout le monde souffre. L’enquête n’est pas la recherche abstraite de vérité conceptuelle, l’enquête, ce sont des gens ! Des victimes, d’abord, qui n’ont pas à apprendre quoi que ce soit, vrai ou faux, par voie de presse. Des coupables, difficilement confondus s’ils sont au courant de toute l’investigation, ou des personnes qui savent et taisent des éléments que les enquêteurs ont besoin de connaître. De simples suspects, peut-être innocents. Un juge d’instruction, qui doit être tenu à l’écart de trop de pression s’il veut rester équilibré dans les pistes qu’il privilégie. Des experts, qui ne peuvent pas travailler sur d’éventuels éléments de preuve si leur téléphone sonne continuellement pour leur demander où ils en sont de l’ADN d’untel ou du décryptage de son ordinateur. Sans même parler de leur sécurité.

Et puis il y a nous tous, qui avons droit à une instruction menée selon les règles. Quand les gendarmes ont laissé savoir qu’ils avaient engagé une filature du principal suspect dans l’enquête concernant Maëlys et que, repérés, ils avaient dû abandonner, tout ce que nous avons pu en déduire c’est qu’ils n’avaient pas été bien habiles ce jour-là et que de toute façon, si par hasard le suspect et ses éventuels complices ignoraient qu’ils pouvaient être filés, désormais ils sont au courant.

Le secret de l’instruction est très mal respecté d’une façon générale, alors que ceux qui le violent ne doivent pas être difficiles à trouver : magistrats, greffiers, enquêteurs, ils sont peu à avoir dès le début accès au dossier. Au-delà du double drame que constituent la disparition de Maëlys et sa non-élucidation, peut-être cette enquête à ce jour inefficace nous aidera-t-elle, par ses dysfonctionnements mêmes, à renouer avec les règles fondamentales de la recherche de la vérité. Sans elle, la justice finirait par ne plus compter que des victimes, directes et indirectes.

Geneviève Jurgensen
Source : La Croix

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