Entre épuisement, malaise et bavures, que se passe-t-il dans l’encadrement de la police ?

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© BERTRAND GUAY / AFP

La police est confrontée à un début d’année délicat avec notamment la démission du secrétaire national de la police Eric Morvan, les critiques sur les violences policières ou bien encore les opérations de maintien de l’ordre et d’encadrement lors des manifestations contre la réforme des retraites et des Gilets jaunes. La police est-elle au bord de l’implosion ?

Atlantico.fr : A peine commencé, le mois de janvier n’a pas été de tout repos pour la police : démission du secrétaire national de la police Éric Morvan, mise en examen d’un policier pour violences volontaires à Bordeaux et division de l’opinion public. L’année 2020 est-elle celle de l’implosion pour la police ?

Jean-Marie Godard : Si l’implosion s’entend par une explosion de colère, un mouvement du type de celui qu’a connu la police en octobre 2016, lorsque des policiers sont sortis manifester spontanément, en dehors de tout cadre syndical, de nuit avec leur véhicule, je pense que toutes les conditions sont réunies. Entre la perte de sens de la mission, la mise en cause systématique de l’action des forces de l’ordre par une partie de la population, la question de la politique du chiffre mise en place dans les années Sarkozy qui n’est toujours pas totalement réglée, la sur mobilisation des forces de l’ordre dans leur ensemble, l’épuisement, une hiérarchie très souvent ressentie comme absente sur le terrain, et un gouvernement qui semble mal maitriser la question de la sécurité, le mécontentement, le ras le bol même, est là. Rappelons la phrase d’Éric Morvan, le Directeur général de la police nationale (DGPN) qui jette aujourd’hui l’éponge. En 2016, il était préfet des Pyrénées-Orientales, plutôt apprécié de ses troupes. Et dans son rapport au ministre de l’Intérieur, qui était alors Bernard Cazeneuve, il notait que dans son département, être policier était moins dur qu’ailleurs, mais qu’il y avait tout de même eu des manifestations importantes des forces de l’ordre. Et que cela montrait que la moindre étincelle pouvait embraser l’ensemble de l’institution.

Les « bavures » policières s’expliquent-elles par des manquements du commandement interne ? Est-il suffisamment exigeant avec ses forces de l’ordre ?

Les « bavures », et j’imagine que vous parlez notamment du drame de la mort de Cédric Chouviat, peuvent être liées à plusieurs choses. Et notamment, non pas le manque d’ « exigence » de la hiérarchie policière, mais plutôt son absence sur le terrain. Je suis resté en contact avec la plupart des policiers présents dans mon livre « Paroles de flics ». Et j’en ai rencontré aussi d’autres depuis. Et je peux vous dire que ce qui revient dans leur propos depuis plus d’un an, c’est-à-dire le début du mouvement des gilets jaunes, j’entends parler de « solitude ». Alors, je ne parle pas forcément des CRS ou des Gendarmes mobiles dont le cœur de métier est le maintien de l’ordre, avec un entrainement, une doctrine, un encadrement, des équipements très spécifiques qui eux aussi d’ailleurs ont été sursollicités durant ce mouvement. Je parle là, de milliers de policiers des Brigades anticriminalité (BAC), des gardiens de la paix de police-secours, des Officiers de police judiciaire spécialisés dans les délits routiers et même de jeunes Adjoints de sécurité de 19 ou 20 ans, autant de fonctionnaires dont certains n’ont parfois jamais mis les pieds dans une manifestation que l’on a envoyé, samedi après samedi, boucher un dispositif de maintien de l’ordre dans une situation extrêmement tendue, violente, et qu’on a parfois poussé à la limite ou l’humain en colère dépasse la mission du policier en uniforme.

Ces fonctionnaires-là, ceux que j’ai entendu, m’ont parlé de solitude, de peur, d’un matériel inadéquat, de colère, et d’un commandement soit absent avec des ordres pas clair, « débrouillez-vous pour tenir la position », soit donnant des ordres depuis un Centre de commandement par l’intermédiaire de la radio pendant que les bouteilles et les cailloux pleuvaient. Ces fonctionnaires-là, ils vont se retrouver ensuite, avec cette épuisement, avec ce stress, avec cette absence de sens, ce côté déboussolant, sans parler de l’impact sur leurs familles, en semaine sur des missions de voie publique. Qui vont aller de la violence conjugale, au différend entre voisin, en passant par le PV pour un feu rouge grillé, ou le décrochage d’un pendu qui s’est suicidé. Leur quotidien c’est celui-là. Et dans ce contexte, si le ton monte sur un simple contrôle routier les choses peuvent vite déraper.

Le mouvement des Gilets jaunes et les manifestations contre la réforme des retraites ne semblent pas prêts de s’arrêter. Pas de répit prévu pour les policiers. L’épuisement des policiers est vraisemblablement inévitable… Tout comme les dérapages ?

Les dérapages, mis à part ceux qui viendraient de gens qui prendraient plaisir à la violence et qui, dans ce cas, n’auraient rien à faire parmi les forces de l’ordre, et il faut le dire très clairement, peuvent être facilités par une très mauvaise organisation du maintien de l’ordre et d’opération sensible. Il ne faut pas oublier que les policiers sont des humains, et pas des Robocop.

Les policiers ont fait savoir leur manque d’effectif au sein du ministère de l’Intérieur. Finalement, le gouvernement est-il le grand responsable de cette situation ?

Le gouvernement a une responsabilité majeure lorsqu’il engage des policiers sur le terrain et doit prendre ses responsabilités. On ne peut pas multiplier les situations critiques sur lesquelles on met en place des dispositifs comportant des failles importantes, où l’on « bricole » avec les moyens du bord, qui sont autant de sources évidentes pour que cela tourne mal, sans en prendre sa part de responsabilité. Oui la responsabilité individuelle d’un policier est engagée lorsqu’il se conduit mal, ou fait usage de violences illégitimes. Mais il y a des situations, trop souvent, ou il semble très facile de condamner une personne seule, un lampiste, sans interroger la manière dont les choses ont été mises en place. Je rappelle aussi, tout de même, que la police a le monopole de l’usage de la force au nom de l’Etat, de la loi, dans un cadre précis, et que cet usage, aujourd’hui, me semble systématiquement contesté par une frange militante très bruyante.

Source : Atlantico

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