TRIBUNE – Les mots ne tirent pas. Mais ils chargent les armes

Il est des discours qu’il faut prendre au sérieux

Par Jean-Marie Colin

Il existe une profession singulière dont certains membres jurent ne jamais faire de mal, même lorsque le mal s’installe.

Ils ne portent ni uniforme, ni brassard, ni revolver.

Ils portent des phrases. Ils se nomment — selon les circonstances et parfois selon l’humeur — responsables politiques, tribuns, écrivains, concepteurs de programmes scolaires, professeurs, éditeurs, juges, philosophes, sociologues, analystes, artistes, humoristes, penseurs, journalistes, lanceurs d’alerte, éveilleurs de conscience.

Ils expliquent. Ils contextualisent. Ils déconstruisent.

Et lorsque la société se fracture, lorsque les coups partent, lorsque le sang coule, lorsque la mort survient, ils lèvent les mains avec une innocence presque touchante :

— « Nous n’avons fait que parler. » « Jamais nous n’avons voulu cela ! »

Il faut examiner cette innocence feinte et ces protestations proclamées et, par-dessus tout, les prendre avec le sérieux qu’elles méritent. C’est-à-dire avec une certaine défiance ; que dis-je : avec une méfiance certaine.

Car le XXᵉ siècle — ce siècle qui croyait avoir inventé le progrès définitif, comme d’autres avaient cru inventer l’éternité — a laissé un enseignement que nous feignons d’oublier : les catastrophes modernes (« shoah » en hébreu) ne commencent pas par des coups de feu. Elles commencent par des phrases.

En 1977, dans un entretien accordé à Mathias Greffrath, Günther Anders racontait qu’à l’automne 1932, à Berlin, il tenta d’organiser un séminaire sur Mein Kampf. L’entreprise fut laborieuse. Beaucoup d’intellectuels refusaient de prendre au sérieux une telle « saloperie ». Anders comprit alors — non sans amertume — qu’il n’est rien de plus dangereux qu’une « saloperie » bien ficelée sur le plan rhétorique.

Mais à l’automne 1932, prendre Mein Kampf au sérieux n’était sans doute déjà plus très sérieux. Le sérieux, hélas, supporte mal le « trop tard »*.

Le confort de l’innocence

Il est extrêmement agréable d’être irresponsable. Dans certains milieux, c’est même un signe de distinction. On peut dénoncer, disqualifier, essentialiser, caricaturer — puis rentrer chez soi, persuadé d’avoir accompli un acte de courage civique.

L’argument est bien rodé :

— Nous n’avons pas tué.

— Nous n’avons pas frappé.

— Nous n’avons signé aucun ordre.

Tout cela est vrai. Et c’est parfaitement insuffisant.

La question n’est pas de savoir si l’intellectuel appuie sur la gâchette.

La question est de savoir s’il contribue à rendre l’appui sur la gâchette moralement pensable.

Il existe une différence entre tirer et préparer l’atmosphère dans laquelle tirer devient légitime. Et cette différence est juridique. Elle n’est pas morale.

Les mots ne sont pas des bulles

On aime croire que les mots sont des bulles légères, des ballons colorés flottant au-dessus du réel. C’est une vision poétique. Cette vision est fausse.

Comme l’avait compris Hannah Arendt, la parole appartient à la sphère de l’action. Nommer, c’est intervenir. Classer, c’est structurer. Désigner, c’est tracer une frontière.

Les mots ne commentent pas le monde : ils contribuent à le construire.

Répéter qu’un groupe est une menace, qu’une catégorie est « incompatible », qu’une institution est irrémédiablement corrompue, ce n’est pas décrire une réalité neutre.

C’est reconfigurer le paysage moral. C’est déplacer le seuil de l’acceptable.

Puis l’on s’étonne que le seuil soit franchi.

La guerre civile commence par une phrase

La guerre civile n’est pas d’abord un phénomène militaire. La violence, comme la colère, n’est pas toujours simplement liée à la peur. Elle peut provenir de causes plus profondes telles, la victimisation, le ressentiment, l’ignorance, l’envie ou l’aversion; qui plus est, lorsqu’une distorsion, (propagande, discours de haine, désinformation, inversion du sens des mots) nourrissent la victimisation, le ressentiment, l’ignorance, l’envie ou attisent l’aversion. Toutes, quoi qu’il en soit, trouvent l’une de leurs sources dans une prostration du langage, dans sa prostitution par les marlous des mots.

C’est alors que le voisin cesse d’être un concitoyen pour devenir un camp.

C’est le moment où le désaccord cesse d’être politique pour devenir moralement absolu, intellectuellement pur.

Simone Weil observait que la violence commence lorsque l’homme réel disparaît derrière la catégorie. On ne voit plus un visage, mais un type. On ne rencontre plus une personne, mais un symbole.

La catégorie précède la cible.

On ne tue pas « Pierre » ou « Sarah ». On élimine « l’ennemi », « le traître », « le parasite », « le fasciste », « le gauchiste », « l’islamiste », « le juif » , « le papiste », etc.

Les abstractions ont cet avantage pratique : elles ne saignent pas sur le papier.

« Ce ne sont que des idées »

Voici l’argument magique : les idées ne tuent pas. Seuls les actes tuent.

C’est une vérité utile. Elle est incomplète.

Les idées ne tuent pas directement. Elles rendent possible de tuer, « sans inquiétude ni remords » dit Brel dans l’Air de la Bêtise. Elles dissolvent les résistances morales. Elles offrent un récit justificatif.

Aux Procès de Nuremberg, puisqu’il n’y a eu que ceux-là pour en connaître, des hommes furent condamnés non pour avoir tiré, mais pour avoir rendu le tir pensable. Pour avoir réussi à « Justifier l’Injustifiable » explique O. Jouanjan.

Alfred Rosenberg ne maniait pas un fusil ; il maniait une doctrine. Julius Streicher maniait surtout l’imprimerie. Le tribunal ne raisonna pas en termes de causalité mécanique, mais en termes de « climat moral ».

Sans ce climat, certains meurtres n’auraient pas trouvé une telle acceptabilité.

La nuance est subtile. Elle est décisive.

Le talent comme circonstance aggravante

Faut-il reprocher à l’écrivain d’avoir du style ?

Le général Charles de Gaulle répondait : « Dans les lettres comme en tout, le talent est une responsabilité. »

Le talent amplifie. Il séduit. Il rend le discours désirable. Un pamphlet médiocre s’oublie ; un pamphlet brillant façonne une génération.

Robert Brasillach ne fut pas jugé pour maladresse stylistique.

La beauté du style n’absout pas la laideur du sens. Elle peut lui servir de parure.

Oscar Wilde remarquait que l’« on peut survivre à tout sauf à une bonne réputation ». On pourrait ajouter : on survit à bien des sottises, ou, ce qui est bien différent, à bien des bêtises mais rarement à une idéologie bien écrite.

La fabrication d’un ennemi

L’exemple paradigmatique demeure les Protocoles des Sages de Sion.

Ce faux, apparu en Russie au début du XXᵉ siècle, prétendait révéler un complot mondial. Les recherches historiques — de Norman Cohn à Pierre-André Taguieff — ont établi la nature frauduleuse du texte, largement plagié du Dialogue aux enfers de Maurice Joly.

Peu importait la vérité. Le récit installait un cadre interprétatif total. Créer une organisation fictive. Lui attribuer un plan. Présenter ce plan comme une menace existentielle. Transformer dès lors la violence en défense.

Sous le régime d’Adolf Hitler, le procédé fut poussé à son terme.

Nous ne sommes plus dans le débat d’idées. Nous sommes dans la construction d’une mythologie paranoïaque. Une impression de « déjà-entendu » ne vous saisit-elle pas ?

Comme l’a montré Karl Popper, la théorie complotiste simplifie le monde en lui donnant un centre caché. Comme l’a analysé René Girard, le mécanisme du bouc émissaire projette les tensions d’une société sur une cible désignée.

La peur précède la violence.

La désignation précède l’agression.

L’accusation crée la cible.

De la plume au pixel

Les supports changent. Les responsabilités demeurent.

Du faux imprimé aux flux numériques, la structure reste identique. Fabriquer une menace. Désigner un ennemi. Créer un climat. Rendre la violence pensable.

L’ère numérique n’a pas dilué la responsabilité ; elle l’a démultipliée.

Chaque relais, chaque partage, chaque insinuation répétée participe à la fabrication d’un climat.

On peut se cacher derrière un pseudonyme.

On peut prétendre « poser des questions ».

On peut se réfugier dans l’ironie, le sarcasme, les ricanements — ces faux alibis modernes de l’innocence.

Mais relayer un mensonge n’est pas neutre. Le commenter avec complaisance n’est pas une abstention.

Liberté et charge

Défendre la responsabilité intellectuelle ne signifie pas réclamer la censure. La liberté d’expression est un pilier. Mais un pilier est loin d’être un parachute.

L’absence de ses conséquences n’ont jamais défini la Liberté ; c’est, au contraire, la capacité de répondre de celles-ci qui la fonde.

Dire : « J’avais le droit de parler » ne répond pas à la question : « Que produisaient mes paroles ? »

Il existe une responsabilité sans tribunal. Elle n’est pas codifiée. Elle est historique.

L’avertissement

À celles et ceux qui jouent avec les mots comme on joue avec des allumettes dans une bibliothèque, il faut parler clairement.

Oui, vous avez le droit d’écrire.

Oui, vous avez le droit de critiquer.

Oui, vous avez le droit d’être excessifs.

Mais vous n’avez pas le droit de feindre l’étonnement lorsque l’excès survient et devient climat.

Parler, c’est agir.

Désigner, c’est exclure ou protéger.

Répéter, c’est normaliser.

Il n’existe pas de parole hors du monde.

Vous ne serez peut-être jamais jugés par un tribunal.

Mais l’Histoire n’est pas amnésique. Elle a simplement la mémoire lente.

Celles-là et ceux-là, qui se pensent parfaits et détenteurs de la Vérité — ou pire, croient l’être — devraient se souvenir que les détenteurs de Vérité ont déjà traversé le siècle dernier. Ils y ont laissé l’abomination, la désolation et les ruines.

Il n’y a pas d’innocence du talent.

Il n’y a pas d’innocence de l’intelligence qui attise, qui souffle sur les braises.

Les mots ne tirent pas.

Mais ils chargent les armes.

Et lorsque l’arme part, il est trop tard pour expliquer que l’on écrivait seulement un article, que l’on ne faisait que discourir.

Alors ? Puisqu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil, qu’attendons-nous pour nous poser collectivement la question que Cicéron posait déjà à Catilina, il y a plus de 2 000 ans : « Jusqu’à quand, [marionnettistes des mots], abuserez-vous de notre patience ? ».

Et si nous les prenons au sérieux, eux et leurs discours, au moins ne pourra-t-on pas nous redire : « …collectivement nous avons été faibles » ?

*( (cf. Cairn 28/06/2013-https://doi.org/10.3917/riej.070.0001) ».

Jmc

Étoile/Rhône

15-02-2026

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