TRAITÉ DE PAIX EN 1951 ENTRE LES USA ET LE JAPON :
UN PIED DE NEZ À L’URSS ET À LA CHINE (1ère partie)
6 ans après la capitulation du Japon qui met fin à la Seconde guerre mondiale en Asie, les États-Unis supervisent en septembre 1951 une conférence à San Fransisco pour que soit signé un traité de paix. Mais ils ignorent délibérément les intérêts de la Chine et de l’URSS.
I. Fin de la WW2 en Asie le 2 septembre 1945 mais discorde entre les Alliés
Le Japon militariste s’était allié à l’Allemagne nazie et à l’Italie fasciste le 27 septembre 1940, formant l’Axe Rome-Berlin-Tokyo ou Forces de l’Axe. Le Japon entra en guerre contre les États-Unis par l’attaque surprise de la base navale de Pearl Harbour le 7 décembre 1941. Jusqu’en août 1945, les combats navals, terrestres et aériens des USA et des Alliés contre le Japon sont appelés en Occident la « Guerre du Pacifique » et au Japon « Guerre de la Grande Asie orientale ».
Les États-Unis cultivent volontairement en Occident le mythe que l’annonce officielle de la capitulation du Japon, le 15 août 1945, est uniquement due au carnage provoqué par les deux bombes atomiques larguées sur des milliers de civils innocents des villes de Hiroshima et Nagasaki les 7 et 9 août 1945. En réalité, la déclaration de guerre de l’URSS au Japon le 8 août 1945 et la conquête rapide par 1,5 million de soldats soviétiques de la Mandchourie (territoire occupé par le Japon depuis 1931) à partir du 9 août 1945 a été l’événement majeur qui décida les militaires japonais à capituler. Sur ce point, lire deux très bons articles de l’historienne Cécile Dauvergne dans La Revue d’Histoire Militaire en août 2021 :
Le 15 août 1945, l’empereur HiroHito fait publiquement à la radio l’annonce que son pays va capituler : il mentionne uniquement les bombes atomiques et la sauvegarde du monde comme motif. Cependant, il produit le même jour une déclaration pour son armée (qui ne sera diffusée que le 17 août) et là il cite l’entrée en guerre de l’URSS le 8 août précédent comme la cause de sa décision. Le premier discours est généralement celui qui est pris pour argent comptant, tandis que le second est ignoré.
La guerre du Pacifique prend officiellement fin par la signature de la capitulation du Japon le 2 septembre 1945 devant les représentants de 9 pays : États-Unis, Royaume-Uni, Chine, URSS, ainsi que Australie, Canada, France, Pays-Bas et Nouvelle-Zélande. Cependant, en raison des divergences entre les alliés, il fut impossible de conclure rapidement un traité de paix.
Dans les années suivantes, les États-Unis comprirent qu’ils auraient un adversaire sérieux en Asie pour contrer leur hégémonie : la révolution communiste triompha en Chine (proclamation de la République populaire de Chine le 1er octobre 1949), la Chine et l’URSS signèrent une alliance en février 1950, la révolution communiste faillit triompher en Corée ce qui provoqua le début de a guerre de Corée en juin 1950, dans laquelle les États-Unis s’impliquèrent rapidement. C’est alors que les USA décidèrent d’organiser une conférence à San Fransisco en septembre 1951 afin que le Japon puisse signer un traité de paix officiel avec les pays Alliés de la Seconde guerre mondiale.

II. La non-invitation de la Chine et de la Corée à la conférence de San Fransisco
Cette conférence de paix se tint à San Fransisco du 4 au 8 septembre 1951. Le choix de San Fransisco s’explique peut-être parce que c’est dans cette ville que s’était tenue en juin 1945 la conférence qui aboutit à la création de l’Organisation des Nations-Unies (ONU) par des représentants de 51 pays, le 26 juin 1945.
Les États-Unis n’invitèrent en septembre 1951 ni la République populaire de Chine ni la Corée. La Birmanie, l’Inde et la Yougoslavie refusèrent l’invitation. Le dédain des USA envers la Chine s’explique par leur haine viscérale du communisme et la faible importance géopolitique de ce pays à l’époque ; de plus, les USA soutenaient le régime dictatorial anticommuniste de Tchang Kaï-Chek dans l’île de Taïwan (présenté comme la République de Chine) ; enfin, la Chine de Mao Zhedong venait de s’allier à l’URSS en février 1950 et soutenait le régime communiste de la Corée du Nord dans la guerre de Corée qui avait éclaté en juin 1950.
Et c’est à cause de cette guerre entre la Corée du Nord communiste et la Corée du Sud vassale des USA qu’il fut impossible d’inviter l’un ou l’autre des deux régimes.

Lorsque la conférence de San Fransisco fut annoncée et qu’il fut clair que la République populaire de Chine ne serait pas invitée par les USA, le ministre des Affaires étrangères soviétiques Andreï Gromyko affirma son soutien à son récent allié chinois : « Le gouvernement de la République populaire de Chine ne peut pas être exclu de la préparation d’un traité de paix avec le Japon. » Cependant, il ne réussit pas à faire changer d’avis les États-Unis et l’URSS décida de participer à la conférence afin de défendre au moins les intérêts territoriaux de la Chine. L’ambassadeur soviétique à Pékin délivra ce message : « Le gouvernement soviétique a décidé d’envoyer sa délégation à la conférence de San Fransisco afin de signer un accord de paix avec le Japon.Nous pensons que si ‘l’URSS refusait de participer à cette conférence, ce refus pourrait être interprété par l’opinion publique comme la volonté de l’Union soviétique de ne pas avoir de relations normales avec le Japon. L’URSS prendra part à la conférence et posera la question de la nécessaire présence de représentants de la République populaire de Chine : sans leur participation, il n’est pas possible de signer un traité de paix avec le Japon. »
Andreï Gromyko mena donc la délégation soviétique et dénonça la mise à l’écart de la Chine, pays alors peuplé de 554 millions d’habitant.es : « La Chine n’est pas le seul pays d’Asie à être absent de la conférence. L’Inde, le second pays le plus grand et important d’Asie, et aussi la Birmanie, ont considéré qu’il ne leur était pas possible de participer à la conférence puisqu’elles ne pouvaient pas accepter le projet de traité de paix avec le Japon : ce projet était en contradiction fondamentale avec les intérêts des peuples d’Asie. »

III. Ignorer la souveraineté de la Chine sur Taïwan
Taïwan est une île au sud-est de la Chine continentale qui avait été occupée par les Japonais entre 1895 et 1945 : on l’appelait aussi Formose. Après la capitulation japonaise officielle en septembre 1945, ce sont les troupes de la République de Chine, alors dirigée par le général Tchang Kaï-Chek, qui s’installèrent dans l’île. Mais lorsque les troupes nationalistes de Tchang Kaï-Chek perdirent le combat contre les troupes communistes de Mao Zhedong, elles se réfugièrent toutes dans l’île : Tchan Kaï-Chek était soutenu par les USA et put continuer de diriger une « République de Chine » qui n’avait aucune reconnaissance internationale.
En septembre 1951, le ministre Gromyko a martelé que les États-Unis et le Royaume-Uni (les deux pays qui avaient rédigé le projet de traité de paix avec le Japon) devaient reconnaître la souveraineté de la République populaire de Chine sur des îles qui avaient été volées par le Japon : Formose (= Taïwan), les îles Pescadores (îles Penghu en chinois), les îles Paracels (îles Xisha), les îles Spratleys ( îles Nansha) et les îles Pratas (îles Dongsha).
En effet, pendant la Seconde guerre mondiale, les États-Unis et le Royaume-Uni avaient à 2 reprises promis que ces îles seraient restituées à la République de Chine, alors dirigée par le général anticommuniste Tchang Kaï-Chek.

La première promesse de restitution figurait dans la Déclaration du Caire qui fut signée le 27 novembre 1943 par Franklin D. Roosevelt (USA), Winston Churchill (RU) et Tchang Kaï-Chek (Chine).
Cette Déclaration du Caire stipulait que le Japon devait restituer tous les territoires pris à la Chine (la Mandchourie, Taïwan, les îles Pescadores) et que le gouvernement chinois pourrait se saisir de tous les biens publics et privés japonais détenus en Chine ; que le Japon devait être définitivement dépossédé de toutes les îles qu’il avait occupées dans le Pacifique et que la Corée (qui avait été annexée de force par le Japon en 1910 et occupée militairement depuis 1937) deviendrait libre et indépendante après sa libération. Cette déclaration fut ratifiée par l’URSS quelques jours plus tard lors de la conférence de Téhéran (28 novembre-2 décembre 1943). Le 1er décembre 1943, les États-Unis, la Grande-Bretagne et la République de Chine ont alors publié un texte conjoint.
« Les trois grands Alliés [USA, URSS et RU] combattent dans cette guerre afin de maîtriser et de punir l’agresseur japonais. Ils ne convoitent aucun gain pour eux-mêmes et n’ont aucun désir d’expansion territoriale. Leur but est que le Japon soit dépossédé de toutes les îles du Pacifique qu’il a conquises ou occupées depuis le début de la Première Guerre mondiale en 1914, et que tous les territoires qu’il a volés aux Chinois, comme la Mandchourie, Formose [Taïwan] et les Pescadores soient restitués à la République de Chine. »
La seconde promesse de restitution à la Chine des territoires volés par le Japon figure dans la Déclaration de Potsdam, qui fut rédigée pendant la conférence de Potsdam où se réunirent du 17 juillet au 2 août 1945 les trois Alliés victorieux de l’Allemagne nazie : celle-ci avait capitulé les 7 et 8 mai 1945. Sur cette capitulation, vous pouvez relire ces deux articles récents de Profession Gendarme :
À l’époque de sa publication, la Déclaration du Caire du 26 novembre 1943 était seulement une sorte de communiqué de presse et non un document diplomatique officiel portant les signatures authentifiées des trois dirigeants Roosevelt (USA), Churchill (RU) et Tchang (Chine). À Potsdam en 1945, les dirigeants des trois Alliés étaient Harry Truman (USA), Joseph Staline (URSS) et Clement Atlee (RU) ; Tchang n’était pas physiquement présent mais il a participé à distance. Le 26 juillet 1945 fut adoptée la Déclaration de Potsdam définissant les conditions de la capitulation du Japon ; son article 8 citait la Déclaration du Caire de cette façon : « Les termes de la déclaration du Caire seront mis en œuvre et la souveraineté japonaise sera limitée aux îles de Honshū, Hokkaidō, Kyūshū, Shikoku et à certaines petites îles que nous déterminerons. »

Malheureusement, en septembre 1951 ce n’était plus le général anticommuniste Tchang Kaïchek qui dirigeait la Chine : Tchang avait perdu le combat contre l’Armée populaire de Libération du Parti communiste chinois (PCC), il s’était réfugié en décembre 1949 dans l’île de Taïwan avec d’autres dirigeants nationalistes et, avec le soutien des USA, avait transplanté l’état fantoche de « République de Chine » qui n’était qu’une dictature. La République populaire de Chine était dirigée par le président communiste Mao Zhedong et participait à la guerre de Corée contre les USA en soutenant la Corée du Nord. Il est facile de comprendre que les USA n’avaient aucun désir de régler officiellement et définitivement la restitution de territoires à un pays communiste qu’ils détestaient !
C’est pourquoi, dans l’article 2 du Traité de San Fransico, il est bien écrit que le Japon renonce aux territoires qu’il avait volés à la Chine : « Le Japon renonce à tous droits, titres et revendications sur Formose, les îles Spratleys, les îles Paracels et les Pescadores. » Mais il n’est écrit nulle part à qui ces territoires devaient être restitués, ce qui créait une situation juridique et diplomatique épineuse. La délégation soviétique dénonça cela comme une trahison : « Ce projet viole de façon grossière le droit indiscutable de la Chine au retour de territoires volés par le Japon militariste : Taïwan (Formose) »
Puisque le régime nationaliste de Taïwan était soutenu par les USA, c’était la « République de Chine » qui représentait toute la Chine à l’ONU jusqu’en 1971 : c’est pourquoi le régime de Tchang Kaï-chek a pu signer un traité de paix séparé avec le Japon en 1952, le Traité de Taipei. Cette décision a logiquement provoqué la colère de la République populaire de Chine, qui a considéré cet acte comme une ingérence dans ses affaires intérieures.
Mais le 25 octobre 1971, l’Assemblée générale des Nations-Unies a majoritairement reconnu que « les représentants du Gouvernement de la République populaire de Chine sont les seuls représentants légitimes de la Chine à l’Organisation des Nations unies et que la République populaire de Chine est un des cinq membres permanents du Conseil de Sécurité » (résolution 2758 sur le Rétablissement des droits légitimes de la République populaire de Chine à l’Organisation des Nations Unies).
Aujourd’hui, la Chine affirme toujours que Taïwan fait partie de son territoire et voudrait mettre en œuvre, comme à Hong Kong et Macao, le principe « Une seule Chine, deux systèmes ». Voici ce que déclarait le 7 mars 2025 Wang Yi, ministre des affaires étrangères :
« Taïwan fait partie intégrante du territoire chinois. C’est une réalité historique et factuelle. Cette année marque le 80e anniversaire de la récupération de Taïwan. La victoire de la Guerre de résistance du peuple chinois contre l’agression japonaise a permis à Taiwan de retourner dans le giron de la Chine. La Déclaration du Caire [1943] et la Proclamation de Potsdam [1945], publiées par les principaux pays vainqueurs, ont toutes explicitement affirmé l’impératif de restituer Taïwan, volé par le Japon, à la Chine. Le Japon a accepté les termes de la Déclaration de Potsdam et a accepté sa capitulation inconditionnelle. Tout cela confirme la souveraineté de la Chine sur Taïwan et constitue une composante importante de l’ordre international d’après-guerre. »
Et trois mois plus tard, en réponse à des propos du chef du Pentagone, Wang Yi a déclaré : « Les États-Unis ne devraient pas utiliser Taïwan comme un objet de marchandage pour contenir la Chine et ils ne doivent pas jouer avec le feu. »
Jocelyne Chassard
Deuxième partie demain : « Traité de San Fransisco :Pied de nez à l’URSS et vassalisation du Japon. »



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