Quand chaque heure peut être la dernière, quand la fraternité se rit des frontières de la mort, quand la poésie surgit des tréfonds de l’âme… les paroles se font diamants bruts.
Petite fleur blanc
Légionnaire Kurt, tué au combat peu après avoir écrit ce poème paru dans Képi blanc en 1953. En 1961, à Sidi-Bel-Abbès, la légende voulait que Sidney Bechet ait joué son célèbre morceau Petite fleur après avoir lu ce poème — était-ce une légende ?
Petit fleur qui fait blanc sur le bord du chemin,
Petit fleur qui t’en fout que partout c’est la guerre
Petit fleur, ton maman c’est Madame la Terre ;
Ton Maman, petit fleur, il te tient par la main.
Mon maman, il est loin… aujourd’hui et demain
Je marchais en avant car moi c’est militaire.
Mon papa il est mort… et moi, seul, légionnaire
Képi blanc, godillots, fusil et quart de vin.
Petit fleur tu parler pour moi maman la Terre
Tu parler que moi, Kurt, toujours c’est fait la guerre
Que peut-être bientôt, c’est fini ma saison…
Petit fleur, moi soldat même chose mon frère
Moi aussi c’est fait blanc… képi blanc légionnaire
Et bientôt habiter chez toi dans ton maison.
Légionnaire Kurt — Képi Blanc, 1953
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Le volontaire étranger de 1914
Le monde entier disait : la France est en danger
Les barbares demain, camperont dans ses plaines
Alors, cet homme que nous nommions « l’étranger »
Issus des monts latins ou des rives hellènes
Ou des bords d’outre-mers, s’étant pris à songer
Au sort qui menaçait les libertés humaines
Vint à nous, et s’offrant d’un cœur libre et léger
Dans nos rangs s’élança sur les hordes germaines
Quatre ans, il a peiné, lutté, saigné, souffert !
Et puis un soir, il est tombé, dans cet enfer…
Qui sait si l’inconnu qui dort sous l’arche immense
Mêlant sa gloire épique aux orgueils du passé
N’est pas cet étranger devenu fils de France
Non par le sang reçu mais par le sang versé.
Pascal Bonetti — 1920
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Là-bas
Au Colonel Dominé
Nous sommes au rempart, la nuit. Il pleut. Gluante
Est la terre où le pied glisse, mal affermi ;
L’odeur fade des morts recouverts à demi
Nous arrive du bas de la brèche béante.
Des jurons suppliants passent dans l’air, parmi
Les plaintes des blessés qu’exaspère l’attente ;
On sent venir l’assaut. Va pour l’assaut ; contente,
Ma troupe de son mieux recevra l’ennemi.
Et, je rêve d’un nid tout plein de chères choses,
Où flotte le parfum d’une femme et des roses,
Où des tapis profonds assourdissent les pas.
Je rêve d’une voix qui chante un peu ; je rêve
À cette voix se faisant rauque et brève…
Nom de Dieu, les voilà qui montent : Tirez bas.
Capitaine de Borelli — Tuyên-Quang, 1885
La Légion Étrangère, n° 65, mai 1936
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Souvenir
Je souviens… c’est là-bas… quand finit la lumière
C’est parti dans le soir… quand le ciel c’est tout bleu
Bleu pas gai… mais bleu doux… un peu noir… rouge un peu
Bleu penser à des yeux… c’est peut-être ma mère
La patrouille en avant… le cœur fait la prière
Mais la main tient P.M…. en marchant queue leu leu
On sentait grands et forts… quand le chef il le veut,
Petit homme souvent c’est fait grand légionnaire.
C’est retour au matin… le matin de la chance
Quand envie de crier et de faire la danse
Quand plus peur de la nuit… quand le maigre c’est gros.
Le retour de patrouille est la grande récompense
C’est plus que citation, car chacun sûr il pense
« Moi j’ai fait ça tout seul et c’est moi le héros ».
Légionnaire Horst Bleichert — Képi Blanc, septembre 1952
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Cher Frère Blanc
Bien que n’étant pas spécifiquement légionnaire, ce poème avait trouvé tout naturellement sa place dans le magazine de la Légion. Extrait du bulletin de l’Amicale du 2e RIC, 2e RIMA, 2e BFL et Tdm-Sarthe (d’Info 9e RIC, Toulon).
Quand je suis né, j’étais noir,
Quand j’ai grandi, j’étais noir,
Quand je vais au soleil, je suis noir,
Quand j’ai froid, je suis noir,
Quand j’ai peur, je suis noir,
Quand je mourrai… je serai toujours noir !
Tandis que toi, Homme blanc :
Quand tu es né, tu étais rose,
Quand tu as grandi, tu étais blanc,
Quand tu vas au soleil, tu es rouge,
Quand tu as froid, tu es bleu,
Quand tu as peur, tu es vert,
Quand tu es malade, tu es jaune,
Quand tu mourras, tu seras gris !
Et après ça, tu as le toupet de m’appeler
« Homme de Couleur » !
Salut, frère !
Anonyme — Troupes d’Outre-Mer
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Mirage
J’ai connu des départs plus joyeux que l’aurore
Plus libres que le vent et plus prompts que l’éclair,
Les cités d’Orient jaillissent de la mer,
La lance du soleil perce le sein de Flore.
J’ai vu naître de l’écume sonore,
Et les palmes briller d’un éclat dur et vert,
Ma trace s’est perdue aux confins du désert,
J’ai cueilli les lauriers et la rose de Mores.
Paysages de son et théâtres d’odeurs,
Dans un songe éveillé, bruissements rôdeurs,
Il me vient de ces jours de nouvelles images.
Le roc est de cristal et le sable de feu,
Le sol est transparent à mon ombre sans yeux,
D’un fleuve souterrain j’ai saisi le rivage.
Légionnaire Arthur Nicolet — 1945
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Ferveur
Les matins sont glacés sur la terre étrangère
Et les soirs volontiers offrent l’humeur austère
Au voyageur errant qui fuit toujours plus las
Les ténèbres d’une ombre environnant ses pas.
Grande est la solitude au milieu de la foule !
Bien faible la quiétude au désert où la houle
Assaille sans répit les esprits les plus forts
Triturant et broyant leurs modestes efforts.
Mais nous qui connaissons la plénitude épique
Les jours d’ardent soleil et la joie excentrique
Qui nous lèguent vivant le présent Camerone
Savons que la Légion très simplement nous donne
Ses neiges du Grand Nord et les sables d’Afrique,
Sans remords ni souci sur la route héroïque.
Pierre Parmentelot — Képi Blanc, mai 1953
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Quand les corbeaux voleront blancs
Transmis par Aimé Trocmé — 8e RTM
Quand les corbeaux voleront blancs
Et que la neige tombera noire
Les souvenirs de Cao-Bang
S’effaceront de ma mémoire.
Un ancien de la RC 4
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Il était multitude
Seul, il allait, de son pas lent, vers ce lieu
Où dormaient à jamais dans leurs mornes cercueils
Ceux qui sont tombés au mitan de la guerre
Et qu’on baptise héros quand on les met en terre.
Il était seul, pourtant il était multitude
Riant tout bas de ceux qui dans sa solitude
Le croyaient enfermé !
Car ils étaient tous là
Les amis de toujours, ses amis de Combat
Qui l’attendaient au rendez-vous du Souvenir.
Morts, Morts ! Allons donc —
Lui, les ferait sortir
De l’humus pourrissant par l’ardente magie
D’un cœur qui se souvient… Et redonne la vie.
Et de tombe après tombe, il s’en va, leur parlant
Tel un chœur antique, un pôle récitant :
Karl Müller, vieux copain de guerres emmêlées
Croix de Guerre et de Fer, médailles en allées
Au trou de ta poitrine.
Ustini Aldéo, chante encore pour moi
Ton dernier Bel-Canto.
Kuksisko Andréas, de ta voix de stentor
Je t’entends engueuler cette putain de mort
Qui osait te défier mais qui t’a eu, la Garce
Car tu ne croyais pas en son ultime farce.
Bébert de Belleville, Aristo de la Butte
Tard venu parmi nous pour partager nos luttes…
Tu avais lu Dumas et te croyais Porthos !
Fine lame éclatée au fil d’une bastos…
Et toi, Mon Lieutenant, je peux te tutoyer…
Mon frère, mon ami, mon Chef, beau Chevalier
Qui ne porta jamais d’autre rubannerie
Que le sillon sanglant sur ta face meurtrie…
Et toi, Signor Gomez… et toi fier Martinez
Et toi, Van Copenol, blond flamand au long nez
Et toi, et toi, Debout ! Voici la Garde…
Debout pour le Caïd qui là-bas te regarde !
Il était multitude… Et cette multitude
L’entourait, le grisant, lui donnant fortitude.
Et il criait, et il criait et il hurlait
Et il pleurait, il riait et pleurait et riait
Car il portait en lui la Vérité Première
Ardente Vérité, essentielle et fière…
Un Légionnaire seul, cela n’existe pas.
Mort ou vif, au repos, paré pour le Combat
C’est toute la Légion, sa Clarté, son Mystère…
C’est lui
C’est toi
C’est moi
C’est nous, les Légionnaires…
Achille Soertaert — ancien Aumônier de la Légion Étrangère
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Notre secret
Ô mes compagnons Légionnaires
Dont une balle
Une volée d’éclats
Le fracas d’une mine
Ont foudroyé la progression hautaine
Un tiers de siècle
N’a rien estompé de vous
En mon affection, ni en ma mémoire.
Nous sommes à jamais frères par l’agonie.
Je vous garde en moi
L’un sans jambes, l’autre sans mains
Tel tranché d’un demi-visage
Toute
L’intensité de son expression
Toute sa chaleur
Toute
Sa gouaille
Rassemblées dans l’œil indemne.
Tu me hantes, Kurt, le torse balafré d’une rafale
De trous à l’écume sombre.
Je revois
Avec effarement
Le peu de corps qu’il restait à certains d’entre vous
Pour partir.
Je me repenche d’amour
Sur vos gosiers appliqués à grogner leur message.
Si je répétais mot pour mot
Ce que vos bouches tordues par l’urgence
M’ont grimacé
Dans un sourire de caillots et de bulles,
Si j’osais dévoiler
À la recherche de quelles clés
Votre ultime regard
A fouillé mon regard avant de se figer,
Si j’avouais qu’à l’un d’entre vous
Qui réclamait, crochant mon bras, le mot de passe
Je confiais avec cette attention
Qu’appelle, chez l’officier, une confidence :
— Tu dis Légion !
Puisque c’était notre religion commune,
Seigneur-Dieu,
À part Vous et eux
Qui donc me croirait ?
Aussi bien quelle importance !
Eric, Koob, Gino Caraï, Brémar, Klug,
Wirtz, Landefeld, Wolfschmidt, Ferrigo, Varrotsis
Et les autres
Vous aurez mon témoignage quand il le faudra.
Je ne cacherai pas
Les larmes inconvenantes
Qui me viendront aux yeux
Délayant sur plusieurs ciels tant de visages confondus.
L’histoire est injuste
Qui ne retient pas les morts humbles à ses cribles
Quelle que soit leur étoffe.
Elle est — c’est connu — moins faite des sacrifices
Que des commentaires élevés qu’ils inspirent.
Ô mes compagnons Légionnaires
Dont une balle
Une volée d’éclats
Le fracas d’une mine
Ont foudroyé la progression hautaine
J’ai, grâce à vous, l’honneur
De savoir
Qu’une mort souriante est affaire de prince.
Jean-Marie Selosse — Marseille, 1979
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Et puis, lorsque les mots ne suffisent plus, demeure le chant. Hérité d’un poème allemand de 1809, repris en français et en allemand par la Légion, J’avais un camarade — Ich hatt’ einen Kameraden — accompagne depuis plus d’un siècle les adieux faits aux frères tombés. On le chante en français. On le chante en allemand. On le chante les yeux secs, il pleure à notre place.
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