Pire que la dictature en Algérie » : ce que Boualem Sansal nous dit de la France

Le 25 avril 2026, dans l’enceinte solennelle du Palais des Académies à Bruxelles, Boualem Sansal entre officiellement à l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique. Il occupe désormais le fauteuil 37, celui de Georges Duby et de Mircea Eliade. À 81 ans, l’écrivain franco-algérien — gracié en novembre 2025 après une année de détention dans une prison d’Alger — devrait y trouver une consécration paisible. C’est le contraire qui se produit. Devant les caméras de TF1, du Figaro, de LCI, Sansal annonce qu’il va quitter la France. Il dénonce une « dictature de la pensée ». Il dit qu’il préfère encore les insultes algériennes aux silences parisiens. Et, fait sans précédent dans l’histoire diplomatique récente, il prépare une plainte contre le président Abdelmadjid Tebboune devant la justice internationale. Le moment mérite qu’on s’y arrête.

« La France, c’est fini pour moi »

La formule, prononcée sur TF1 et reprise dans la foulée par toute la presse francophone, a la sécheresse d’un constat médical : « La France, c’est fini pour moi. Il me reste quelques mois à tirer dans ce pays et je me tire. » Au Figaro, l’écrivain développe : « Pourquoi rester en France avec toutes ces attaques que je subis matin et soir ? » Et il distingue avec soin le peuple français — qu’il qualifie d’« adorable » — de ceux qu’il appelle, avec une violence rhétorique inhabituelle chez lui, « une poignée d’oligarques de la pensée, de petits dictateurs de bureau ».

Le diagnostic culmine dans une comparaison qui vaut acte d’accusation : « C’est pire que la dictature en Algérie. Ils sont en train d’exercer sur moi une dictature de la pensée, parce qu’ils veulent me faire taire. On me fait passer pour un criminel, il faut que je m’évade. » L’homme qui a passé un an dans une cellule de l’hôpital pénitentiaire d’Alger, condamné par un régime à cinq ans ferme pour « atteinte à l’unité nationale » — la Cour d’appel d’Alger ayant confirmé la peine le 1er juillet 2025 —, dit aujourd’hui que la pression qu’il subit à Paris est plus étouffante que celle qu’il subissait à Alger. La phrase est si lourde qu’elle a été instinctivement minorée par la plupart des éditorialistes. Elle mérite pourtant d’être prise au sérieux.

Sa destination ? « J’irai en Suisse, en Belgique… De là-bas, je continuerai à critiquer à longueur de journée. » À Bruxelles, l’Académie royale qui vient de l’accueillir avait justifié son élection, en octobre 2025, en saluant « un homme portant haut la fonction créatrice de l’écrivain, à ses yeux inséparable de la liberté dans laquelle elle s’exerce ». Une académicienne, Danielle Bajomée, a fait savoir qu’elle s’abstiendrait à la cérémonie « par cohérence idéologique ». La séquence dit tout : la consécration belge, et la fronde locale qu’elle déclenche déjà.

L’attaque contre Tebboune devant la justice internationale

L’autre information majeure est antérieure de deux semaines, mais elle s’articule désormais avec la précédente. Le 11 avril 2026, à l’Assemblée nationale, dans le cadre de la Journée du livre politique, Boualem Sansal participait à une table ronde aux côtés de l’avocat Richard Malka. Il y a annoncé une démarche que la presse a peinée à mesurer : « J’ai écrit à monsieur Tebboune quand j’étais en prison. Je lui ai dit : si vous me libérez, je vous attaque en justice. Et je vais attaquer monsieur Tebboune, parce que c’est lui qui m’a condamné. » L’écrivain s’est interrompu sous les applaudissements. Il a ensuite précisé : « Ils m’ont condamné à mort, en me mettant dessus tous les trucs — terrorisme, espionnage, attaque à la sûreté de l’État. »

Et la suite : « Mon avocat a préparé un dossier pour saisir la justice internationale contre monsieur Tebboune. La procédure est lancée. J’attends le bon moment. Je vais aller jusqu’au bout. » L’écrivain a justifié sa démarche par l’absence de procès équitable : « Je n’ai pas eu un vrai procès, avec des avocats et des observateurs internationaux. » Lors de son procès en appel du 24 juin 2025, Sansal s’était présenté seul, ayant refusé les avocats algériens commis d’office ; ce n’est qu’à partir du 1er juillet qu’il avait été défendu par l’avocat français Pierre Cornut-Gentille. Devant les juges algériens, il avait posé une question demeurée sans réponse : « Est-ce un procès sur la littérature ? Où allons-nous ? »

L’attaque préparée par Sansal contre un chef d’État en exercice — au moment même où il refuse de considérer la grâce de Tebboune comme un acquittement — n’est pas un coup de communication. C’est une opération juridique. Et elle ouvre un précédent. Sansal a précisé qu’il attendait, pour déposer sa plainte, le règlement du sort de Christophe Gleizes, le journaliste sportif français écroué en Algérie depuis mai 2024 et condamné à sept ans de prison pour « apologie du terrorisme ». Le calendrier est donc lié à un autre prisonnier français en Algérie, dont la presse mainstream parle peu mais que Sansal n’a jamais cessé d’évoquer.

Un homme désormais uniquement français — et lâché par les uns comme par les autres

Une donnée juridique majeure passe largement inaperçue : depuis début 2026, Alger a prononcé contre Boualem Sansal une déchéance de nationalité algérienne. Sansal n’existe désormais juridiquement que par la France. C’est ce qui rend ses déclarations d’autant plus saisissantes : l’homme qui dit vouloir « se tirer » de France ne dispose plus d’aucun autre passeport. Sa critique de l’hexagone n’est pas celle d’un voyageur impatient ; c’est celle d’un homme qui constate que le pays dont il porte désormais l’unique nationalité ne lui offre plus d’espace respirable.

Le contexte éditorial autour de l’écrivain s’est, lui aussi, considérablement durci. Le 13 mars 2026, Sansal annonce son départ de Gallimard, sa maison d’édition depuis plus de vingt ans, pour rejoindre Grasset — propriété du groupe Louis Hachette de Vincent Bolloré. Dans une tribune au Monde, il justifie son choix avec une netteté qui en a stupéfié plus d’un : « Antoine Gallimard a privilégié, pour me défendre, une démarche diplomatique que je comprends et respecte. Mais elle ne correspond pas à la ligne de résistance que j’ai fermement assumée face au régime violent et cruel d’Abdelmadjid Tebboune. » Le passage à Grasset coïncide avec le départ — de nombreux salariés disent le « licenciement » — du PDG Olivier Nora, déclenchant une fronde sans précédent dans le monde de l’édition française. Sansal est immédiatement accusé d’avoir « rejoint Bolloré ». Il proteste : « Bolloré, je ne l’ai jamais rencontré, je ne connais pas ce monsieur. Il n’a pas besoin de moi, je n’ai pas besoin de lui. Pourquoi, avant mon arrivée chez Grasset, personne n’a dit que les gens qui sont chez Grasset sont chez Bolloré ? J’arrive moi et on dit ah, il est chez Bolloré. » L’écrivain y voit, à raison, une « cabale » destinée à le décrédibiliser.

Avant cela, en septembre 2025, Sansal avait déjà refusé d’être nominé au prix Sakharov par le groupe européen Patriotes pour l’Europe présidé par Jordan Bardella, dénonçant — par la voix de son épouse — « une démarche insidieusement partisane ». L’écrivain refuse, en somme, d’être un trophée pour qui que ce soit : ni pour la gauche qui voudrait l’instrumentaliser contre le RN, ni pour le RN qui voudrait l’adopter contre l’islamisme, ni pour Gallimard qui prônait la prudence diplomatique, ni pour Bolloré qu’on l’accuse maintenant d’avoir rejoint. C’est précisément cette indépendance de tous qui le laisse, au bout du compte, seul.

Que reste-t-il quand un dissident dit qu’il ne supporte plus le pays qui l’a sauvé ?

Il y a quelque chose de profondément troublant dans la séquence d’avril 2026. Boualem Sansal a été libéré grâce à la mobilisation diplomatique européenne — le président allemand Frank-Walter Steinmeier ayant, in fine, obtenu la grâce. La République française, à travers son chef de l’État et ses parlementaires, a porté son cas. L’Assemblée nationale a voté, en juin 2025, une résolution conditionnant la coopération UE-Algérie au respect des droits humains. Tous les partis, « de LFI au RN » selon la formule de la presse de l’époque, ont demandé sa libération.

Et pourtant, six mois après être sorti de prison, l’écrivain dit que la France lui devient invivable. Pas la France officielle des préfectures et des décorations — il vient d’être élu à l’Académie française avec 25 voix sur 26 le 29 janvier 2026 — mais la France de la pression médiatique quotidienne, des procès d’intention, des disqualifications par étiquetage. La France de ces « petits dictateurs de bureau » qu’il refuse de nommer mais dont chacun comprend qu’ils peuplent les rédactions, les jurys, les commissions, les comités d’une certaine intelligentsia parisienne.

Le diagnostic est d’autant plus grave qu’il vient d’un homme qu’on ne peut soupçonner de complaisance. Sansal a dit non à l’islamisme algérien quand cela coûtait des balles. Il a dit non au régime militaire quand cela coûtait des années de prison. Il a refusé d’endosser les habits qu’on voulait lui faire porter, de droite comme de gauche. Il a, comme l’écrivait il y a un an la Revue Politique et Parlementaire, « dit non à l’islamisme, non à la dictature, non à la corruption, non à la haine ». Et c’est précisément cet homme — gracié, malade, vieillissant, soigné en région parisienne pour plusieurs pathologies lourdes — qui annonce qu’il préfère désormais terminer sa vie en Belgique ou en Suisse plutôt que dans le pays dont il porte la seule nationalité encore valide.

Une parabole française

L’affaire Sansal n’est pas seulement une affaire diplomatique entre Alger et Paris ; elle n’est pas seulement une affaire éditoriale entre Gallimard et Grasset ; elle n’est pas seulement le drame personnel d’un vieil homme malade qui veut finir ses jours en paix. Elle est une parabole française.

Elle dit ce qu’il advient, dans le pays de Voltaire et de Hugo, d’un écrivain qui ne se range dans aucune chapelle, qui critique l’islamisme avec la même fermeté qu’il critique le régime militaire algérien, et qui refuse les solidarités automatiques qu’on attend de lui. Elle dit le sort qu’on réserve à ceux qui, ayant payé leur liberté du prix d’une prison étrangère, refusent de la monnayer en silence à leur retour. Elle dit, surtout, que la formule « dictature de la pensée » employée par un homme qui sait, lui, ce qu’est une vraie dictature, ne devrait pas être balayée d’un revers de main par les éditorialistes pressés.

Le journaliste Christophe Gleizes purge toujours sept ans à Alger pendant que la presse française se passionne pour le passage de Sansal d’un éditeur à un autre. Le procès international préparé par l’écrivain contre Abdelmadjid Tebboune avance dans une indifférence diplomatique que personne, ni à l’Élysée ni au Quai d’Orsay, ne semble vouloir prendre à bras-le-corps. Et l’homme qui aurait dû devenir l’étendard d’une République fidèle à ses valeurs s’apprête à plier bagage.

Son prochain livre, La Légende, paraîtra le 2 juin 2026 chez Grasset. Il y revient sur son emprisonnement. Beaucoup, en France, redoutent déjà ce qu’il y écrira. Ils auront raison de le craindre. Car, comme il l’a promis depuis Bruxelles : « De là-bas, je continuerai à critiquer à longueur de journée. »


Sources principales :
– Boualem Sansal, déclarations à TF1, Le Figaro et LCI, 24-25 avril 2026.
– « La France, c’est fini pour moi : Boualem Sansal dit vouloir vivre en Belgique », France 24, 25 avril 2026.
– « Je ne pense pas que je vais rester : Boualem Sansal songe à quitter la France », CNEWS, 25 avril 2026.
– « Boualem Sansal entend attaquer en justice Abdelmadjid Tebboune », Jeune Afrique, 12 avril 2026.
– « Ils m’ont condamné à mort : Boualem Sansal veut attaquer le président algérien en justice », CNEWS, 11 avril 2026.
– « Je vais aller jusqu’au bout : l’écrivain Boualem Sansal entend attaquer en justice le président algérien Abdelmadjid Tebboune », Franceinfo, 11 avril 2026.
– « Boualem Sansal quitte la France : que doit-on à ceux qui nous ont sauvé ? », La Nouvelle Tribune, avril 2026.
– « Affaire Boualem Sansal », Wikipédia (consulté le 26 avril 2026).

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