Pendant qu’ils vous divisent, ils construisent leur pouvoir

L’un de nos fidèles lecteurs, Fabien, vient d’écrire sur PG un excellent texte sur ce qui nous divise.

J’ai estimé que ce texte méritait d’être partagé ici. Merci à Fabien pour cet excellent travail de réflexion.

Depuis des années, les citoyens sont enfermés dans des oppositions permanentes. Chaque sujet devient un motif d’affrontement. Chaque débat se transforme en conflit. Chaque différence d’opinion semble devoir conduire à la confrontation. Il faut choisir un camp, prendre position, désigner un adversaire. Hier, c’était la droite contre la gauche. Aujourd’hui, ce sont les vaccinés contre les non-vaccinés, les écologistes contre les automobilistes, les ruraux contre les urbains, les croyants contre les athées, les salariés contre les indépendants. Demain, ce sera autre chose. Peu importe le sujet. Ce qui compte, c’est que les citoyens continuent à s’opposer.

À force, beaucoup ne voient même plus le mécanisme. Ils pensent défendre une idée, alors qu’ils participent souvent à une guerre de positions qui les dépasse. Ils passent leur temps à répondre à des polémiques, à commenter des déclarations, à combattre ceux qui ne pensent pas comme eux. Ils consacrent leur énergie à des querelles qui les éloignent les uns des autres alors qu’ils partagent pourtant le même territoire, les mêmes institutions, les mêmes contraintes et bien souvent les mêmes difficultés.

Pourtant, lorsque l’on prend un peu de recul, une évidence apparaît. Le citoyen qui peine à finir son mois, le retraité inquiet pour son avenir, le jeune qui cherche sa place dans la société, le parent qui s’inquiète pour ses enfants, l’artisan qui lutte pour maintenir son activité ou le salarié qui travaille toute la semaine poursuivent finalement des objectifs très proches. Tous veulent vivre dignement. Tous veulent être respectés. Tous veulent être protégés contre l’injustice. Tous veulent pouvoir construire leur avenir et celui de leurs proches dans des conditions acceptables.

Alors pourquoi tant de divisions ? Pourquoi tant de haine parfois entre des personnes qui, au fond, partagent les mêmes préoccupations essentielles ?

Parce qu’un peuple uni est difficile à contrôler. Un peuple qui dialogue, qui réfléchit ensemble et qui identifie ses intérêts communs devient une force considérable. À l’inverse, un peuple fragmenté passe son temps à se surveiller lui-même. Il se critique, se soupçonne, se condamne et finit par consacrer davantage d’énergie à combattre ses voisins qu’à s’interroger sur les décisions qui influencent réellement son existence.

La division est devenue une mécanique permanente. Elle envahit les écrans, les réseaux sociaux, les débats publics et parfois même les familles. Elle pousse chacun à se définir d’abord par ce qui le distingue des autres plutôt que par ce qu’il partage avec eux. Peu à peu, les citoyens cessent de se percevoir comme membres d’une même communauté de destin. Ils deviennent des catégories, des clientèles, des électorats, des groupes rivaux que l’on oppose sans cesse les uns aux autres.

Pourtant, il suffit d’observer ce qui se produit lors de certains événements pour comprendre que cette séparation n’est pas naturelle. Lorsqu’une catastrophe frappe, lorsqu’une ville est touchée par un drame, lorsqu’un pays traverse une épreuve majeure ou même lorsqu’une équipe nationale dispute une finale, les barrières tombent soudainement. Les opinions politiques disparaissent. Les différences sociales s’effacent. Les croyances passent au second plan. Les citoyens se découvrent alors capables de s’entraider, de célébrer ensemble, de vibrer ensemble et de partager une émotion commune.

Pendant quelques heures, ils se souviennent qu’ils appartiennent à quelque chose de plus grand qu’eux-mêmes.

Cette réalité devrait nous interroger. Si des millions de personnes peuvent se sentir unies autour d’un match de football, pourquoi semblent-elles incapables de se rassembler lorsqu’il s’agit de défendre leur avenir commun ? Pourquoi est-il plus facile de soutenir une équipe pendant quatre-vingt-dix minutes que de rechercher ensemble ce qui pourrait améliorer durablement la vie de tous ?

La réponse est peut-être que l’on a progressivement habitué les citoyens à penser en termes d’opposition plutôt qu’en termes de construction. On leur demande de choisir entre des camps. On leur demande rarement de réfléchir à ce qui pourrait les réunir. On leur montre constamment leurs différences. On leur parle beaucoup moins de leurs intérêts communs.

Pourtant, aucun pays ne peut prospérer durablement lorsque ses citoyens se considèrent mutuellement comme des adversaires. Une société ne se construit pas sur la méfiance permanente. Elle se construit sur la capacité à reconnaître que l’on peut être différent sans être ennemi. Que l’on peut débattre sans se détester. Que l’on peut défendre des idées opposées tout en respectant ceux qui ne les partagent pas.

L’unité ne signifie pas l’uniformité. Elle ne signifie pas que tout le monde doit penser la même chose. Elle signifie simplement que malgré nos désaccords, nous reconnaissons appartenir au même peuple et partager un destin commun. Elle signifie que certaines choses sont plus importantes que les querelles qui nous opposent. La dignité humaine. La liberté. La justice. Le respect mutuel. La transmission d’un avenir meilleur aux générations qui nous succéderont.
Il est temps de comprendre que le véritable adversaire d’un peuple n’est pas celui qui vote différemment, qui croit différemment ou qui pense différemment. Le véritable danger apparaît lorsque les citoyens oublient qu’ils ont plus à gagner en se parlant qu’en s’affrontant. Lorsqu’ils cessent de rechercher ce qui les unit pour ne voir que ce qui les sépare.

Car au bout du compte, nous empruntons les mêmes routes. Nous fréquentons les mêmes écoles, les mêmes hôpitaux, les mêmes services. Nous sommes confrontés aux mêmes difficultés économiques, aux mêmes incertitudes et aux mêmes défis pour l’avenir. Nous laisserons le même pays à nos enfants.

La question n’est donc pas de savoir ce qui nous différencie. Les différences existeront toujours et c’est une richesse. La véritable question est de savoir si nous continuerons à laisser ces différences nous opposer ou si nous déciderons enfin de construire quelque chose ensemble.


Le jour où les citoyens comprendront que leur voisin n’est pas leur ennemi, que leurs désaccords ne les condamnent pas à la division et qu’ils partagent davantage qu’ils ne l’imaginent, alors ils retrouveront peut-être ce qui fait la force de tous les peuples : la capacité de rester unis malgré leurs différences.

Et ce jour-là, plus personne ne pourra les opposer aussi facilement les uns aux autres.

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