Mort de Lyhanna : la Dépêche du Midi choisit l’excuse politique plutôt que la vérité sur les défaillances judiciaires
Auteur(s) Le Collectif citoyen et Xavier Azalbert, France-Soir Publié le 25 juin 2026 – 17:00

Mort de Lyhanna : La Dépêche du Midi choisit l’excuse politique plutôt que la vérité sur les défaillances judiciaires
France-Soir, Capture d’écran La Dépêche
Le 24 juin 2026, La Dépêche du Midi publie un article titré « Mort de Lyhanna : “Un report de traitement de la majorité des procédures”… Comment la crise de la dermatose nodulaire a mis de côté l’enquête sur Jérôme Barella ». Le lecteur est invité à comprendre que les retards dans le traitement des plaintes contre le suspect sont principalement dus à la mobilisation des gendarmes du Gers pendant l’hiver 2025-2026, face à la crise agricole et sanitaire liée à la dermatose nodulaire contagieuse (DNC). Cette lecture est non seulement partielle, mais elle constitue une orientation manifeste du lecteur qui trahit les devoirs fondamentaux du journalisme : informer loyalement, vérifier, contextualiser et dire la vérité quoi qu’il en coûte.

Le pré-rapport d’inspection conjointe IGJ/IGGN du 19 juin 2026, rendu public après l’interpellation du suspect le 29 mai, dresse un tableau beaucoup plus complexe et accablant. Il pointe de graves dysfonctionnements internes et antérieurs à la crise DNC :
- Enregistrement tardif de la plainte au Bureau d’ordre pénal du parquet d’Auch (23 jours de retard alors qu’il s’agissait d’un crime sur mineur devant être prioritaire).
- Erreur d’orientation et traitement retardé par le parquet.
- Absence de prise en compte du risque de réitération.
- Actes d’enquête minimalistes et contrôle insuffisant au sein de la compagnie de gendarmerie de Condom.
- Non-prise en compte des appels répétés de la mère de la victime.
Ces défaillances apparaissent dès l’automne 2025, bien avant le pic de la crise DNC (mi-décembre 2025 – fin janvier 2026). Le rapport mentionne certes la mobilisation massive des gendarmes (100 % des effectifs, repos suspendus pendant sept semaines), qui a entraîné un report de traitement des procédures. Mais il le présente comme un facteur aggravant parmi d’autres, et non comme la cause principale des manquements sur ce dossier précis.
En titrant et en structurant son article autour de « la crise de la dermatose nodulaire a mis de côté l’enquête », La Dépêche inverse la chronologie et la responsabilité. Elle transforme un rapport qui met en lumière des failles systémiques dans le traitement des violences sur mineurs en un récit d’excuse commode pour les institutions.
Une responsabilité politique assumée
Ces arbitrages ne sont pas tombés du ciel. Les abattages systématiques des troupeaux ont été ordonnés par la préfecture alors que les taux de vaccination étaient au delà des seuils recommandés par l’UE (95% des établissement détenant 75% des bovins) et que d’autres mesures sanitaires existent. Les blocages et manifestations qui ont suivi ont été traités comme une priorité absolue par les autorités, malgré les alternatives et les courriers des agriculteurs à la ministre de l’Agriculture. Cela a impliqué un choix d’affecter les ressources limitées de la gendarmerie en priorité au maintien de l’ordre plutôt qu’à la prévention et au traitement diligent des procédures judiciaires, y compris celles concernant des enfants victimes de violences sur des affaires plus anciennes.
Cette hiérarchisation des priorités est bien politique. Elle révèle un choix de l’exécutif et de ses représentants locaux : faire primer la gestion d’une crise agricole et sanitaire sur la protection judiciaire des mineurs. Les fonctions régaliennes (sécurité intérieure et justice) ont été, de facto, mises en second plan pendant plusieurs semaines dans le Gers.
Cette approche ne s’est pas arrêtée à l’hiver. Encore fin juin 2026, plusieurs éleveurs du Pays basque refusant de vacciner leurs bovins contre la DNC ont été convoqués par les gendarmes pour des auditions libres, sous la menace d’amendes pouvant atteindre 1 500 euros plus 750 euros par animal. Ces pressions administratives et policières continues illustrent le caractère intrusif de la stratégie choisie par l’État.
Dans ce contexte, les déclarations de certains agriculteurs prennent tout leur sens. À plusieurs reprises, des paysans ont affirmé qu’il vaudrait mieux « arrêter les pédos » plutôt que de les poursuivre eux. Céline Lhomme, dans une interview récente, a exprimé le sentiment d’être « maltraitée » et « traitée comme une criminelle » par l’administration et les forces de l’ordre.
Le député du Gers David Taupiac a d’ailleurs relayé ce sentiment à l’Assemblée nationale, en déplorant publiquement que des agriculteurs aient subi jusqu’à 90 heures d’audition dans le cadre des mobilisations, quand le prédateur sexuel mis en cause dans l’affaire Lyhanna n’avait été auditionné que trois heures. Il a interrogé le gouvernement sur cette inversion des priorités entre la répression des mouvements agricoles et la poursuite des auteurs de violences sexuelles sur mineurs.
L’ironie macronienne et la souveraineté de l’information
Cette dérive journalistique prend une dimension particulièrement troublante quand on se souvient que La Dépêche du Midi a elle-même reçu Emmanuel Macron en novembre 2025. Lors de cette rencontre, les discussions ont notamment porté sur la souveraineté de l’information, l’impact de l’intelligence artificielle, la désinformation et l’influence des propriétaires de grands médias dans le contexte démocratique actuel.
Le journal a donc été le cadre d’un échange officiel sur les dangers de la désinformation et le rôle des médias. Or, dans l’affaire Lyhanna, il pratique précisément ce qu’il dénonçait : une présentation sélective des faits, une minimisation des responsabilités institutionnelles et une orientation du lecteur vers une explication commode (la crise agricole) au détriment d’une analyse complète du rapport d’inspection.

« Fais ce que je dis, pas ce que je fais. »
La Dépêche ne semble pas appliquer à elle-même les recommandations qu’elle a contribué à mettre en avant en présence du chef de l’État. Cette contradiction interroge. Le journal appartient au groupe familial Baylet et bénéficie de nombreuses aides publiques à la presse. Dans un tel contexte, la tentation est grande de ne pas aller trop frontalement à l’encontre du narratif officiel, comme l’avaient déjà pointé Céline Pigalle lors de la crise Covid ou Delphine Ernotte lorsqu’elle évoquait la nécessité de « définir la France telle qu’on voudrait qu’elle soit ».
Un conflit d’intérêts structurel
Cette dérive prend encore plus de relief quand on rappelle que La Dépêche du Midi appartient au groupe familial présidé par Jean-Michel Baylet. Celui-ci a fait l’objet, entre 2020 et 2022, d’une plainte pour viols et agressions sexuelles sur une mineure (faits allégués dans les années 1980). L’enquête avait été classée sans suite pour cause de prescription. Dans un tel contexte, le traitement médiatique d’une affaire impliquant des violences sur une enfant de 11 ans par le principal quotidien de la région dirigé par une personnalité ayant elle-même été mise en cause dans une affaire de même nature interroge sur l’existence d’un conflit d’intérêts, au moins structurel, dans le choix éditorial.
Un manquement important aux devoirs du journalisme
Le journalisme n’est pas là pour fournir des excuses aux institutions ni pour protéger les arbitrages politiques. Il est là pour éclairer les responsabilités, surtout quand une enfant de 11 ans a été victime. En choisissant de mettre en avant la crise DNC comme explication principale des retards, Benoit Donnadieu et La Dépêche du Midi ne rendent pas compte loyalement du pré-rapport d’inspection. Ils participent, volontairement ou non, à une dilution des responsabilités.
Les vraies questions restent entières : pourquoi cette plainte n’a-t-elle jamais été traitée comme prioritaire ? Pourquoi les erreurs d’orientation, les retards d’enregistrement et l’absence de suivi ont-ils été possibles ? Et surtout : qui, au plus haut niveau de l’État, a décidé que la gestion d’une crise agricole justifiait de mettre en retrait, même temporairement, la protection judiciaire des enfants ?
Tant que ces questions ne seront pas posées avec la même force que les excuses institutionnelles, le journalisme régional continuera de faillir à sa mission première : dire la vérité, même quand elle dérange.
Source : France Soir
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