Manuel, le «gilet jaune» éborgné samedi, porte plainte contre le préfet de police Lallement

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Une plainte contre X pour « violences volontaires ayant entraîné une mutilation par personne dépositaire de l’autorité publique » et contre le préfet Didier Lallement pour « atteinte à la liberté individuelle » et « complicité de violences volontaires aggravées » a été déposée le 20 novembre par Arié Alimi, l’avocat de Manuel qui demande la désignation d’un juge d’instruction.

« Proportionnalité de la force employée par les policiers » ou « légitime défense » face à des « casseurs » : pour la énième fois, les allégations du ministre de l’intérieur Christophe Castaner pour justifier les violences policières s’effondrent.

« Pourquoi les policiers ont-ils tiré sur moi alors que je manifestais de façon pacifique ? ne cesse de se demander Manuel, toujours hospitalisé. J’ai perdu l’œil mais pas la mémoire hélas, et je revois continuellement le moment où la grenade arrive mais c’était trop tard, je ne pouvais rien faire. Ma vie est au point mort. »

Cet ouvrier intérimaire raconte à Mediapart qu’au moment où il est éborgné, il venait, avec sa femme, de se réfugier là « où il n’y avait pas d’affrontements. Les policiers avaient bloqué toute la place. On tentait d’en sortir mais on s’épuisait parce que dès qu’on se rapprochait d’une issue, ils nous envoyaient des gaz lacrymogènes. On a donc décidé d’attendre dans un coin plus calme. On était d’ailleurs en train de discuter et de se demander avec un street medic pourquoi ils avaient choisi de nous bloquer sur une place en travaux avec des outils de chantier qui pouvaient être utilisés. C’était dangereux et je n’avais qu’une envie : c’était partir et protéger ma femme. »

Avant d’être touché, Manuel s’assure d’ailleurs que les affrontements qui, de l’autre côté de la place, opposent manifestants et policiers, ne présentent aucun danger pour son épouse et lui-même : « Quand je pense que la grenade aurait pu m’exploser dans la tête et que j’aurais pu en mourir ou que ça aurait pu être ma femme, confie-t-il, avant de s’écrouler à l’évocation du pire… Je venais de passer des tests d’embauche et je n’attendais plus que le jour du début de ma mission soit fixé pour commencer dans une usine d’automobile pour 1 500 euros. Je ne sais pas quel va être l’avenir. Je ne vais pas pouvoir subvenir aux besoins de ma famille. »

Avec deux enfants à charge, les 1 200 euros que gagne sa femme Séverine dans une maison de retraite ne suffiront pas. « Les policiers tirent sur des personnes pacifiques. Finalement, on n’a plus le droit de manifester calmement comme je l’ai toujours fait, constate-t-il, alors qu’il participait au mouvement des gilets jaunes pour « avoir un pouvoir d’achat plus important et pour l’avenir de [ses] enfants ».

« Ce n’était pas trop demander. Nous n’étions déjà pas grand-chose pour ce gouvernement et ses ministres. Ils achèvent les ouvriers qui comme moi veulent juste vivre dignement. Ils m’ont fait taire et m’ont anéanti », dit-il avant de laisser son épouse Séverine poursuivre.

Manuel « est sous perfusion pour diminuer ses douleurs. Il devra sûrement mettre une prothèse », nous confie t-elle. « Pour nous aider pour les frais médicaux et d’avocat, les gilets jaunes ont ouvert une cagnotte. Cette solidarité nous touche et donne du courage pour nous battre », raconte Séverine, encore sous le choc, qui se souvient de l’explosion de l’œil de son époux en s’estimant amèrement « chanceuse dans son malheur qu’il n’ait pas perdu la vie ».

« Chaque fois que je le regarderai, je me rappellerai ce moment. Quand j’ai appris les propos du préfet qui disait ne pas être du même camp que les gilets jaunes ou assimilant les gilets jaunes à des casseurs, j’ai eu une rage qui me donne aujourd’hui la force de me battre », commente-t-elle.

Séverine fait référence aux propos tenus par le préfet Didier Lallement au lendemain des manifestations le 17 novembre dans une vidéo tournée par BFM et repérée par le journaliste Pierre Jacquemain.

Extrait de la vidéo de BFM, le préfet Didier Lallement s’adresse à une gilet jaune : « On n’est pas dans le même camp », 17 novembre. © Compte Twitter de Pierre Jacquemain.
Extrait de la vidéo de BFM, le préfet Didier Lallement s’adresse à une gilet jaune : « On n’est pas dans le même camp », 17 novembre. © Compte Twitter de Pierre Jacquemain.
Constatant les dégradations sur la place d’Italie, Didier Lallement déclare à une dame de 61 ans, gilet jaune : « On n’est pas dans le même camp. » Une déclaration qui tranche avec la neutralité attendue d’un représentant de l’État.

Dans la suite de la vidéo, diffusée par « Quotidien », il assimile les gilets jaunes à des casseurs et tourne brusquement le dos à cette dame de 61 ans, interrompant abruptement la discussion.

« Il parle de camp, comme si c’était une guerre, déplore la compagne de Manuel. Mais mon mari et moi n’avons jamais commis d’infraction, nous avons juste manifesté pacifiquement pour avoir une meilleure fin de mois, est-ce un crime Monsieur le Préfet ? »

Comme les autres personnes présentes, elle n’a pas vu venir le tir et s’interroge : « C’était un tir droit et non en cloche comme cela doit normalement être le cas. Pourquoi à hauteur d’homme ? On ne comprend pas. »

Source : Médiapart

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