L’IA transforme les vieux livres en carburant numérique
Auteur(s) A.M Publié le 02 juillet 2026 – 21:30

©Kenzo Tribouillard
Farenheint 451. Des libraires de plusieurs pays voient partir leurs ouvrages anciens par palettes entières. Derrière ces commandes massives, ils soupçonnent une nouvelle ruée vers l’or, celle des textes humains capables de nourrir les modèles d’intelligence artificielle.
Depuis quelques semaines, un drôle de ballet agite les arrière-boutiques des libraires d’occasion. Des livres oubliés, parfois invendus depuis des années, trouvent soudain preneur. Non pas un lecteur passionné, ni une bibliothèque en quête de raretés, mais des acheteurs automatisés. D’après la RTS, des libraires allemands ont vu arriver des commandes répétées entre 3 h et 5 h du matin, avant de découvrir que d’autres professionnels, en Espagne, aux États-Unis, en Nouvelle-Zélande ou encore en Grande-Bretagne, observaient le même phénomène. L’entreprise canadienne Zoom Books apparaît au centre de plusieurs de ces transactions, même si elle nie numériser ou détruire les ouvrages.
Ces livres seraient achetés, envoyés vers l’Amérique du Nord, découpés, scannés, puis recyclés. Le papier partirait au pilon, tandis que le texte survivrait sous forme de données privées. Le journal espagnol elDiario.es rapporte que Zoom Books avait publié sur son site plusieurs contenus évoquant l’achat de livres d’occasion pour alimenter des algorithmes d’IA, avant que ces pages ne disparaissent. Sollicitée par le média, l’entreprise a répondu qu’elle revendait et recyclait des livres, tout en refusant de commenter ses clients ou ses accords commerciaux.
Des documents judiciaires révélés dans l’affaire Bartz v. Anthropic ont montré que la société Anthropic avait mené un « Project Panama », présenté dans un document interne comme un effort pour scanner de manière destructive « tous les livres du monde ». Selon le Washington Post, l’entreprise a dépensé des dizaines de millions de dollars pour acheter des millions d’ouvrages, couper leurs reliures, scanner leurs pages et nourrir ses modèles d’IA, dont Claude.
En juin 2025, le juge William Alsup a estimé que l’entraînement d’une IA à partir de livres légalement achetés pouvait relever du fair use, tout comme le changement de format d’un livre papier vers une copie numérique interne. En revanche, il a refusé d’accorder la même protection aux livres piratés et stockés par Anthropic. Autrement dit, acheter un livre, le scanner et le détruire peut devenir une voie juridiquement plus sûre que télécharger une copie illégale.
La propriété du patrimoine écrit devient donc centrale. Des textes rares, parfois peu diffusés, peuvent quitter le monde matériel pour entrer dans des bases de données fermées. Le livre disparaît des mains humaines et ne devient disponible que pour ceux qui ont l’accès. Qui possédera ces corpus ? Qui pourra les consulter ? Et que restera-t-il au public si les exemplaires physiques disparaissent tandis que les copies numériques demeurent enfermées dans les coffres des entreprises d’IA ? Ray Bradbury l’avait prédit…
Source : France Soir
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