Le syndicaliste Tayeb Khouira, intimidé par des agents de la DGSI, attaque l’État pour faute

Convoqué au commissariat, puis interrogé hors de toute procédure par des agents de la DGSI qui ne s’étaient pas présentés comme tels sur d’imaginaires sympathies islamistes, Tayeb Khouira, à l’époque porte-parole de SUD Aérien, considère avoir été victime d’intimidations et de méthodes de barbouzes. Il poursuit l’État pour faute.
« Des méthodes de barbouzes d’un autre âge », c’est ainsi que Tayeb Khouira, agent de piste à Roissy et aujourd’hui secrétaire national de Solidaires, qualifie l’attitude des agents de la DGSI qui l’ont convoqué un samedi soir de janvier 2024, au commissariat du Blanc-Mesnil (Seine St-Denis), pour lui dire qu’il était soupçonné de terrorisme et le bombarder de questions sur ses liens – inexistants – avec la mouvance islamiste. Hors de toute procédure. « Mon client se demandait s’il était en garde à vue ou en audition libre, on ne lui a rien précisé du tout, et les agents ont maintenu l’ambiguïté sur son statut lors de cet interrogatoire », s’offusque Me Marion Ogier, l’avocate de Tayeb. « La DGSI nous dit que la convocation de Tayeb Khouira était justifiée par la menace imminente d’un attentat à Roissy le soir même. » Mais Tayeb ne compte pas laisser passer ce qu’il considère comme un abus de pouvoir inquiétant pour l’état des libertés publiques dans notre pays. « J’ai décidé de poursuivre l’État car ce genre de méthodes ne devrait pas avoir cours dans notre démocratie. C’est une question de principe : il ne faut pas que ce genre de chose se reproduise. » La mésaventure qui est arrivée à Tayeb est en effet des plus rocambolesques, digne d’un mauvais film d’espionnage.
Tout commence le 20 janvier 2024. À 18h39 très précisément, Tayeb Khouira remarque un appel manqué d’un numéro inconnu. Il rappelle. Au bout du fil, un homme se présentant comme un policier lui indique, sans plus de précision, qu’il doit se rendre d’urgence au commissariat du Blanc-Mesnil (Seine-Saint-Denis), le plus proche de son lieu de résidence. Se faire appeler par les forces de l’ordre un samedi en fin d’après-midi est peu banal, mais le syndicaliste ne s’étonne pas plus que ça : « Ma fille avait perdu sa carte de retrait qui était à mon nom », nous raconte-t-il. « J’ai pensé qu’il s’agissait de cela. »
Son mystérieux interlocuteur lui fixe rendez-vous vers 20h, « le temps que le commissaire arrive », lui dit son correspondant. Arrivé au poste de police sans crainte aucune, il est amené dans une pièce où l’attendent deux personnes en civil, qui ne précisent pas leur statut. Tayeb croit avoir à faire à des policiers, au commissaire et à un autre agent. « L’un des deux me demande : vous savez pourquoi vous êtes là ? » Je lui parle de la carte bancaire de ma fille. Il me répond : « Non, ça n’a rien à voir, c’est une affaire extrêmement grave. » L’interlocuteur le questionne alors sur ce qu’il appelle son engagement pour Gaza, évoquant des propos glorifiant le Hamas où il aurait parlé, sur son lieu de travail, de poser des bombes pour soutenir la cause palestinienne… Tayeb est sonné : « Là, je suis sous le choc. J’ai participé à quelques manifestations pour Gaza organisées par mon syndicat Solidaires, comme des dizaines de milliers de personnes en France, mais rien de plus. Ils me demandent aussi quelles mosquées je fréquente, je réponds ironiquement que la dernière fois que j’ai mis les pieds dans une mosquée, c’était pour des obsèques familiales au Maroc, en 2014. »
Les questions se font de plus en plus pressantes, et l’un des deux hommes demande à voir le contenu du téléphone, ce que Tayeb Khouira refuse. L’entretien dure deux heures, sans qu’à aucun moment ne lui soit précisé le cadre procédural dans lequel il est entendu : audition libre ? Garde à vue ? Simple entretien informel ?
« C’est particulièrement déloyal », considère son avocate, Me Marion Ogier. « Ses interlocuteurs ont joué sur cette ambiguïté. Et l’administration considère qu’il n’y a pas eu de faute puisqu’il n’a pas été mis en garde à vue, et qu’il était libre de ne pas se rendre à l’entretien ou d’y mettre fin à tout moment. Sauf que lui ne le savait pas, et a pu légitimement croire qu’il était obligé de se plier à l’exercice. »
Excédé, et intrigué que ces interrogateurs prennent des notes sur des petits carnets mais ne consignent rien sur un PV officiel, il demande à être assisté de son avocat. « C’est inutile » , lui répondent les deux hommes qui lui font face. « Vous êtes libre de partir. » Furieux de n’en être avisé qu’au bout de deux heures, Tayeb proteste et menace d’ébruiter l’affaire. « Ils deviennent alors menaçants et me disent que je n’y ai pas intérêt, car il y a des gens qui m’en veulent, et que ça peut me causer des ennuis. » Tayeb quitte alors le commissariat. Un peu plus tard, intrigué par ce qui ressemble fort à une audition sauvage, il rappelle le numéro à partir duquel il a été convoqué au commissariat. « C’était une carte Lycamobile prépayée, devenue inactive. » N’ayant rien signé en sortant du commissariat, où il a été amené directement dans une pièce à part sans passer par l’accueil où sont enregistrées les identités des personnes se présentant ce jour-là, il n’a aucune trace de son interrogatoire. Il dépose néanmoins plainte auprès de l’IGPN, l’Inspection générale de la police nationale, la « police des polices ». « À ce moment-là, je ne sais toujours pas dans quel cadre j’ai été convoqué et auditionné, ni par quel service de police, ni même si les personnes qui m’ont interrogé étaient vraiment des policiers », se souvient le syndicaliste.
La réponse à ces questions, il ne va pas tarder à les avoir : « L’IGPN a été dessaisie au profit de l’IGSI, [Inspection générale de la sécurité intérieure, la police des polices des services de renseignement]. C’est ainsi que nous avons eu confirmation que ce sont deux fonctionnaires de la DGSI qui ont entendu mon client », explique Me Marion Ogier. « Mais la procédure n’a pas abouti car officiellement l’audition était un simple entretien informel auquel M. Khouira a consenti, et ils justifient l’entretien par une menace d’attentat imminent le soir même à Roissy. Cela paraît étrange, car dans un tel cas, on ne convoque pas une personne suspectée d’être impliquée, ou même susceptible de détenir des informations, on vient l’interpeller armes à la main. »
De plus, les agents de piste comme Tayeb, qui ont accès au tarmac, font l’objet d’enquêtes particulièrement minutieuses, et au moindre doute, leur badge est immédiatement désactivé. Or, le lendemain de son audition, Tayeb va travailler et son badge fonctionne normalement. L’employeur de Tayeb, lui non plus, ne comprend pas comment un tel soupçon a été possible : « Vu le caractère sensible de notre activité, s’il y a le moindre soupçon, les services de renseignements viennent nous voir pour nous appeler à la vigilance et tenter d’avoir plus d’informations. Dans le cas de Tayeb, il n’y a jamais rien eu de tel, son badge d’accès a été renouvelé sans problème à chaque fois. »
« Cette affaire est incompréhensible et si nous déposons un recours devant le tribunal administratif, c’est aussi pour forcer l’État et la DGSI à s’expliquer », explique Me Ogier. « La question à laquelle nous voudrions répondre, c’est : sur quoi reposaient donc ces suspicions ? » Convoqué pour audition à l’IGSI le 12 juin 2024, Tayeb a eu confirmation que rien n’était venu étayer ce soupçon et qu’il était mis totalement hors de cause.
Lui a une hypothèse : « Je pense qu’en fait, ils ne me suspectaient de rien du tout, c’était un prétexte. Comme je suis un syndicaliste connu à Roissy, évoluant dans un secteur très sensible puisque je travaille sur les pistes, et notamment sur celle d’El Al, la compagnie israélienne, ils ont voulu me mettre un coup de pression. »
À l’époque, six mois avant les Jeux olympiques de Paris, la police est sur les dents et le gouvernement décidé à éradiquer toute menace de troubles. Et à Roissy, le climat social est tendu. Des mobilisations ont eu lieu après le licenciement d’un délégué CGT, et les syndicats, très actifs à l’aéroport, n’ont toujours pas digéré le passage en force de la réforme des retraites. De plus, les syndicalistes de Roissy sont actifs dans le soutien aux Gazaouis, dont le massacre de masse a déjà commencé.
Un autre élément troublant intrigue le syndicaliste : « j’ai un compte LinkedIn inactif depuis 2014. Or, curieux hasard, j’ai constaté que cinq jours avant cette affaire, deux personnes l’avaient consulté mon compte » La première est une étudiante israélienne vivant en France. L’autre se présente comme un ancien responsable de la sécurité d’El Al, la compagnie aérienne israélienne, représentant du cabinet du premier ministre israélien à Paris. Sollicités par Blast, aucun des deux ne nous a répondu.
Tayeb Khouira réclame 3 000 euros à l’État pour le préjudice subi. Pour le reste, pas certain que la procédure amène des réponses claires aux questions qu’il se pose encore aujourd’hui. Et notamment celle-ci : les autorités israéliennes seraient-elles à l’origine de cet embrouillamini ?
Crédits photo/illustration en haut de page :
Margaux Simon
Source : Blast
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