La pilosité des gendarmes

Article sur la moustache du gendarme qui complète l’article récent d’Ultrak et qui confirme mon commentaire à propos de « la royale » interdite puis réimposée en l’espace de 9 mois que j’avais découvert vers 1975 en mettant à jour le mémorial.

Pourquoi les gendarmes avaient-ils pour obligation de porter la moustache jusqu’en 1933 ?

Ernest Ginot – Édité par Émile Vaizand – 4 mai 2026 à 6h55

[L’Explication #268] L’histoire d’amour entre la moustache et la gendarmerie nationale française est digne d’une romance chaotique. Un « je t’aime moi non plus » qui a traîné en longueur aux XIXe et XXe siècles.

Un gendarme du début du XXe siècle. Pastel du peintre suisse Eugène Burnand, tiré du livre Les Alliés dans la guerre des nations (Crété), paru en 1922. | Domaine public / via eugene-burnand.com

Pourquoi envions-nous l’orgasme des cochons ? Les gauchers sont-ils davantage intelligents? Quand il pleut, est-ce que les insectes meurent ou résistent? Vous vous êtes sans doute déjà posé ce genre de questions sans queue ni tête au détour d’une balade, sous la douche ou au cours d’une nuit sans sommeil. Chaque semaine, L’Explication répond à vos interrogations, des plus existentielles aux plus farfelues. Une question ? Écrivez à ex*********@***te.fr.

Il fut un temps où les gendarmes français étaient indissociables d’un signe bien distinctif. Leur uniforme ? Pas seulement. Leur fâcheuse tendance à mettre des PV à tout va ? De nos jours peut-être, mais pas au XIXe siècle. Non, il faut plutôt regarder du côté de la pilosité.

Pendant plus d’un siècle, la gendarmerie nationale a en effet entretenu un rapport pour le moins singulier à… la moustache ! Tantôt boudée, parfois codifiée, elle a été obligatoire pendant des décennies, au point de faire presque partie intégrante de leur uniforme. Explication.

Garde à vous, moustache au rapport

L’histoire d’amour entre la moustache et la gendarmerie est digne d’une romance chaotique. Un « je t’aime moi non plus » qui traîne en longueur. Tout commence au début du XIXe siècle, quand la moustache devient un véritable symbole d’ordre.

En 1832, elle est tout simplement obligatoire pour tous les militaires ! Le début d’une romance… qui capote quelques années plus tard. En 1836, les gendarmes ne sont plus obligés de la porter. Vous voyez venir la suite ?

En 1841, rebelote, la moustache redevient obligatoire. Avec une petite nuance : il est interdit de porter la mouche, cette petite touffe de poils juste sous la lèvre inférieure. Ici, on parle bien d’une moustache touffue, qui balaie le vent au-dessus de la lèvre supérieure.

En 1846, la relation moustache-gendarme se stabilise et les règles de leur cohabitation s’affinent. Une instruction précise que leur moustache doit être « taillée en brosse », c’est-à-dire orientée vers le bas. Pourquoi c’est important ? Parce que certains la portaient alors en « croc », relevée vers le haut. Quel toupet !

Amour fou, puis coup de ciseau

En 1848, le love est à son pic. Louis-Napoléon Bonaparte, alors président de la IIe République, ajoute une nouvelle règle : les officiers et sous-officiers doivent porter la moustache… accompagnée d’une mouche ! Une remontada historique pour cette mouche longtemps snobée. La barbe n’a pas cette chance, elle reste interdite. Dix ans plus tard, les dimensions de la moustache sont encadrées : elle doit s’étendre sur toute la longueur de la lèvre. Tout est millimétré, contraint, l’amour devient toxique et c’est le début de la fin.

Dans la seconde moitié du XIXe siècle, la relation entre la moustache et les gendarmes s’étiole, quelque chose se brise. En 1877, la barbe est autorisée en temps de guerre (sur autorisation, faut pas déconner), avant qu’un peu moins d’une décennie plus tard, elle soit tolérée et que la moustache devienne… facultative. La fin d’un monde.

Il y a bien un sursaut en 1914, à la veille de la Première Guerre mondiale, quand la moustache redevient obligatoire pour tous les militaires. Mais le cœur n’y est plus. La mouche est autorisée, la barbe aussi. Tout va à vau-l’eau. La moustache commence à disparaître petit à petit chez les gendarmes, jusqu’à ce que le couperet tombe.

En 1933, c’est le coup de ciseau ! Le règlement de discipline générale est modifié et toute pilosité –moustache, mouche et barbe– devient facultative. Cette fois-ci, on y est : la rupture est définitive. Il faudra simplement régler quelques points, comme en 1971, quand le port de la barbe est soumis à de légères exigences d’hygiène, de sécurité et de compatibilité avec les équipements, mais la situation ne bougera plus. Les gendarmes disent définitivement adieu à l’obligation de la moustache.

Symbole de masculinité

Au fait, on n’a pas répondu à la question de départ : pourquoi la moustache a-t-elle été imposée aux gendarmes pendant tout ce temps ? La réponse est simple : selon les normes de l’époque, la moustache symbolisait leur masculinité et leur autorité. Pour l’État, elle incarnait l’image même du gendarme, qui était ainsi immédiatement identifiable.

La société a visiblement rapidement emboîté le pas et, au passage des gendarmes, ceux qui commettaient des méfaits pouvaient lancer des « attention, les moustaches arrivent ! », pour prévenir leurs camarades. Une sorte de « attention, il y a les hendeks », version Second Empire.

Et si les gendarmes devaient à ce point sortir la moustache pour montrer leur virilité, c’est peut-être pour compenser légèrement leur manque de crédibilité. Il faut dire que leur héritage est lourd : à l’origine, le mot gendarme vient de l’expression médiévale « gens d’armes », qui désigne un soldat lourdement armé appartenant à la cavalerie noble de l’époque.

On était alors loin d’une matraque et d’un carnet à contraventions : les gens d’armes des XIIe et XIIIe siècles appartiennent à l’élite militaire, tout en armure, du royaume. Le sens moderne du mot gendarme va en fait fusionner avec celui de la maréchaussée, une force créée au XIVe siècle, chargée de la surveillance des routes et de la répression du brigandage. À la Révolution française, la maréchaussée est supprimée et la gendarmerie nationale est créée. Les armures en moins, mais la moustache en plus.

Source : Slate

« Je remercie JLG de faire paraître ce nouvel article sur la pilosité des gendarmes. Au-delà du côté anecdotique de la question, il existe selon moi une question beaucoup plus centrale sur ce que doit être un corps d’État, et en l’espèce un corps militaire, même s’il a été rattaché au ministère de l’Intérieur en 2009 sous Sarkozy.

Ce que l’on observe, dans la fresque historique dressée par le présent article, est que la pilosité du gendarme a fait l’objet de règles parfois oscillantes — interdiction puis réimposition à neuf mois d’intervalle, comme JLG le rappelait à propos de la Royale —, mais ces oscillations portaient sur le contenu de la règle, pas sur son existence, alors même que la société française était encore relativement homogène. Quand la moustache était imposée, elle l’était en général selon des critères mesurables : longueur sur la lèvre, taille en brosse, interdiction de la mouche, accompagnement obligatoire d’une mouche selon les époques. La règle changeait, mais elle assurait une relative uniformité.

Il faut ajouter à cela qu’à une certaine époque, la liberté théoriquement laissée au gendarme par les textes était réduite, dans les faits, par une hiérarchie qui n’hésitait pas à faire connaître ses préférences, ou parfois même à user oralement d’arguments dissuasifs pour orienter les choix individuels : « Vous faites comme vous voulez, mais n’oubliez pas que c’est moi qui vous note … ». Cette régulation informelle garantissait dans la pratique l’uniformité, lorsque le seul texte ne suffisait pas à l’imposer.

L’époque contemporaine marque une rupture, parce qu’elle a institué des qualificatifs subjectifs — « courte, nette, soignée et dépourvue de toute excentricité » — dans une société qui s’est fragmentée, en particulier sous l’effet d’une forte immigration, et où le rapport à l’autorité s’est modifié. La formulation paraît toujours rigoureuse, mais est en réalité juridiquement faible et hiérarchiquement intenable, parce qu’elle ne permet ni de fixer une limite objective ni de fonder une sanction défendable.

Aujourd’hui, et c’est ce que j’ai dénoncé dans mon article, l’uniformité d’apparence des gendarmes est très compromise, sous l’influence de plusieurs facteurs :

  • d’abord, le souhait d’une partie des gendarmes de ne pas trop se distinguer de la société civile. J’ai expliqué dans mon article que cela créait une dissociation entre l’homme et le métier, préjudiciable selon moi à la responsabilisation du gendarme en service ;
  • pire encore que la volonté de ne pas se distinguer, les jeunes gendarmes peuvent être tentés de suivre telle ou telle mode, ou d’exprimer une conviction intime ;
  • enfin, la difficulté de la régulation hiérarchique : faute de critère objectif et mesurable, le commandement local ne peut intervenir qu’au prix d’une fragilité juridique permanente, ce qui le conduit le plus souvent à ne pas intervenir du tout.

Travaux pratiques. Trois gendarmes barbus apparaissent sur la photo jointe à mon article.

  • À gauche, le gendarme porte une barbe bien formée mais courte, dégradée sur les joues pour rejoindre les cheveux sans discontinuité. Tant que la barbe est autorisée en gendarmerie, celle-ci me semble correcte.
  • Au milieu, le gendarme porte une barbe uniformément longue, bien fournie, avec une rupture de longueur de poils très nette au niveau des cheveux sur les tempes. Cette coupe — barbe pleine, rupture franche à la tempe, crâne très court — est aujourd’hui un marqueur visuel typiquement associé à certains milieux urbains, et donc préjudiciable à une image de neutralité du gendarme.
  • À droite, le gendarme porte une barbe fournie, plus longue que la précédente au niveau du menton, sans rupture de longueur au niveau des cheveux. Il s’agit d’une apparence qui peut facilement être associée à l’expression d’une conviction religieuse — précisément ce que la France a passé vingt ans à proscrire dans l’espace public.

Que faire ? Face à cette hétérogénéité, deux voies seulement sont cohérentes : laisser faire, ou reprendre la main.

Laisser faire, c’est accepter que la dérive se poursuive, parce qu’une dérive se définit précisément par l’absence de référence absolue : chaque pas se mesure au précédent, jamais à la norme initiale.

Reprendre la main admet deux degrés : soit fixer une règle stricte et chiffrée — longueur en millimètres, contour précis du visage, autorisation hiérarchique préalable et révocable, mise à jour de la photo officielle — sur le modèle de ce qu’ont fait la plupart des pays européens qui ont libéralisé ces dernières années ; soit interdire purement et simplement la pilosité sur le visage, hors dérogations expresses pour raisons médicales.

Mon avis personnel. La barbe ne se réduit pas à un mot : chaque style porte une signification sociale propre, et c’est précisément cette polysémie qui la rend incompatible avec l’uniforme. La gendarmerie ne devrait en aucune façon permettre de différenciation en son sein, de façon à être immédiatement identifiable par la population, perçue comme neutre, et à favoriser l’esprit de corps. Je suis donc favorable à l’obligation de rasage quotidien pour les gendarmes en activité, assortie de dérogations sur autorisation expresse pour raisons médicales. La compatibilité opérationnelle avec les équipements, sans être déterminante, est un argument complémentaire.La question n’est pas seulement réglementaire. Elle est de savoir ce que le gendarme est censé incarner. Une institution qui ne s’astreint plus à une uniformité visible cesse d’être perçue comme une institution, et devient un agrégat de professionnels en uniforme. Le cœur du sujet est donc la lisibilité institutionnelle du gendarme aux yeux du citoyen, et la cohérence intérieure de l’agent avec la fonction qu’il exerce. »

Ultrak

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