La matrice de gauche du capital tout-puissant

Comment les idéologies d’émancipation ont préparé le triomphe du marché

Un paradoxe fondateur

Par François Dubois,

vice président de Profession-Gendarme

J’explique souvent au cours de mes conférences que l’histoire politique moderne est traversée par un paradoxe que les clivages traditionnels peinent à penser : le capitalisme contemporain, dans sa forme la plus achevée et la plus totalisante, ne s’est pas imposé contre la gauche, mais souvent grâce à elle. Non pas par trahison consciente, mais par un enchaînement d’effets intellectuels, culturels et anthropologiques produits par des courants nés pour combattre l’ordre marchand.

Cette thèse ne vise ni l’anathème ni la provocation. Elle propose une généalogie : montrer comment certaines matrices idéologiques de gauche — marxisme, gramscisme, progressisme culturel — ont contribué à dissoudre les verrous spirituels, moraux et symboliques qui limitaient historiquement l’expansion du capital, permettant à celui-ci d’accéder à une hégémonie désormais quasi absolue.

Avant la gauche : le capital entravé par la transcendance

Le capitalisme n’est pas né dans un vide moral. Jusqu’à l’époque moderne, l’économie occidentale demeurait encastrée dans un ordre symbolique et religieux qui en bornait l’expansion. Le catholicisme, en particulier, imposait des limites structurelles au développement du marché : condamnation de l’usure, primauté du bien commun, subordination de l’économie à une finalité transcendante.

Karl Polanyi a montré que les sociétés pré-modernes refusaient l’autonomisation du marché (La Grande Transformation, 1944). L’économie y était enchâssée dans le social, le politique et le religieux. L’accumulation pour elle-même n’y constituait ni une vertu, ni un horizon anthropologique.

Le capitalisme moderne commence précisément lorsque ces limites sautent. Mais cette rupture ne fut pas seulement économique : elle fut spirituelle.

La gauche libérale de Benjamin Constant : l’émancipation individuelle au service du capital

Avant même la consolidation des idéologies marxistes et gramsciennes, certaines figures de la gauche libérale, comme Benjamin Constant (17671830), ont montré comment la quête d’émancipation individuelle pouvait paradoxalement favoriser le capital. Actif sous le Consulat, l’Empire et la Restauration, Constant défendait la liberté personnelle et l’autonomie de l’individu, prônant une existence détachée des contraintes sociales et religieuses. Cette conception « nomade » de l’homme, libre de circuler, de commercer et de s’auto-déterminer, incarnait une émancipation profondément progressiste.

Pourtant, cette mobilité et cette autonomie ont eu pour effet indirect de préparer le terrain du libre-échange et de l’expansion marchande. L’individu libéré de ses attaches traditionnelles devient un acteur fluide, prêt à s’inscrire dans des réseaux économiques étendus et abstraits. On peut voir en filigrane ce prototype du « bourgeois nomade » d’hier dans le bourgeois bohème (bobo) d’aujourd’hui, déambulant dans les centres-villes à vélo, connecté à des flux culturels et marchands. La gauche constantienne illustre ainsi un paradoxe : en cherchant à libérer l’homme, elle favorise involontairement les mécanismes de l’économie de marché et la fluidité nécessaire au capitalisme triomphant.

Le marxisme et le matérialisme dialectique : critique radicale du capital, dissolution du sacré

Le marxisme se présente comme l’ennemi juré du capitalisme. Pourtant, il opère une mutation décisive : la désacralisation intégrale du monde. En réduisant la religion à une superstructure idéologique — « l’opium du peuple » — Marx ne combat pas seulement une institution ; il disqualifie toute transcendance normative.

Or, cette destruction du sacré a eu un effet anthropologique massif. Lors des révolutions industrielles, les populations paysannes déracinées, anciennement structurées par le catholicisme, ont perdu leurs repères spirituels avant de gagner une conscience de classe durable. Même là où la révolution politique échoue, la sécularisation demeure.

Max Weber voyait dans le protestantisme l’éthique du capitalisme (L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme, 1905). Mais le marxisme accomplit une étape supplémentaire : il détruit l’éthique elle-même. Il substitue au salut transcendant une promesse historique immanente — laquelle, une fois déçue, laisse place à un matérialisme sans contrepoids.

Ainsi, le marxisme combat le capital sur le terrain économique, mais l’aide sur le terrain culturel et ontologique : il prépare un monde désenchanté, parfaitement compatible avec l’expansion marchande.

Gramsci : la conquête culturelle au bénéfice du capital

Antonio Gramsci introduit une inflexion décisive dans la pensée marxiste en théorisant l’hégémonie culturelle. La domination ne repose pas seulement sur la coercition, mais sur le consentement ; elle se joue dans les représentations, le langage, l’école, les médias (Cahiers de prison).

Historiquement, cette stratégie a largement réussi. Les catégories morales et symboliques de la gauche se sont imposées comme horizon du « sens commun » occidental. Mais Gramsci sous-estimait un acteur : la plasticité du capital.

Le capitalisme ne s’est pas opposé à cette hégémonie culturelle ; il l’a intégrée, adoptant les codes progressistes, les valeurs d’émancipation et les causes sociétales — sans jamais remettre en cause ses structures économiques fondamentales. Il en résulte un capitalisme culturellement de gauche et économiquement inchangé, dont la domination devient moralement invisible.

Cette logique d’hégémonie culturelle trouve aujourd’hui une application dans des instances comme le World Economic Forum qui utilisent des concepts tels que le « stakeholder capitalism » pour orienter la politique à travers les entreprises, en mobilisant le moteur de la consommation afin de définir de grandes orientations sociales et politiques préalablement définies, illustrant ainsi la continuité de l’ingénierie culturelle du capital.

L’échec de la gauche chrétienne : la dernière alternative avortée

Face au libéralisme économique comme au matérialisme marxiste, une voie intermédiaire a existé : la gauche chrétienne. Du personnalisme d’Emmanuel Mounier à certaines formes de démocratie chrétienne, elle cherchait à maintenir une transcendance morale tout en critiquant l’ordre marchand.

Mais cette tentative supposait une société encore structurée par le religieux. Avec l’effondrement de la pratique et du référent chrétien, cette gauche perd son sol anthropologique. Rejetée par les marxistes comme aliénante, marginalisée par les libéraux comme archaïque, elle disparaît.

Avec elle disparaît la dernière tentative crédible de limiter le capital par une norme transcendante.

Le capitalisme numérique : matérialisme intégral accompli

Le capitalisme numérique représente l’aboutissement de ce processus. Il ne se contente plus de marchandiser le travail ou les biens, mais l’attention, l’émotion, l’identité. Tout devient donnée, flux, optimisation.

L’individu n’est plus seulement consommateur ; il est produit. Cette forme de capitalisme réalise l’aliénation décrite par Marx — mais sans opposition structurée, car elle est vécue comme liberté.

Byung-Chul Han a montré comment la domination contemporaine fonctionne sans contrainte visible (La Société de la fatigue, Psychopolitique). Le pouvoir n’interdit plus : il incite. Il ne discipline plus : il optimise.

La disparition de la transcendance, de l’histoire longue et de toute limite symbolique laisse le marché comme seul horizon du sens.

Conclusion — La victoire du capital par ses adversaires

La toute-puissance contemporaine du capital n’est pas le fruit d’une simple fatalité économique, mais le résultat d’une succession d’idéologies d’émancipation qui ont paradoxalement préparé sa domination. Le marxisme, en désacralisant le monde, le gramscisme, en conquérant la culture, la gauche libérale de Benjamin Constant, en promouvant l’individu nomade et autonome, et la gauche culturelle contemporaine, en dissolvant les derniers cadres symboliques, ont tous contribué à rendre l’homme totalement disponible pour le marché.

Le protestantisme initie le processus, la Révolution industrielle lui donne un support matériel, la Révolution française et les Lumières parachèvent la rationalisation de l’homme et de la société, et le XIXᵉ siècle pousse la logique jusqu’au darwinisme social. Chaque étape, tout en prétendant émanciper l’homme, a supprimé un obstacle majeur au capital.

Le capitalisme numérique n’est donc ni une anomalie, ni un dépassement, mais l’aboutissement logique de ces conquêtes idéologiques : l’homme désacralisé devient simultanément producteur, consommateur, donnée et ressource. Cette dynamique se prolonge dans la pensée transhumaniste, qui s’inscrit en continuité de la vision matérialiste de l’homme et de son exploitation par le marché, avec pour point d’orgue sa réification complète.

Ainsi, le capital triomphe paradoxalement par ceux mêmes qui voulaient l’émanciper : les idéologies de gauche, en cherchant à libérer l’homme, ont dissous les verrous spirituels et culturels qui auraient pu limiter le marché, produisant un monde où l’émancipation promise se transforme en aliénation totale.

Le capital n’a pas triomphé malgré la modernité et la gauche : il en est simplement la vérité accomplie.

François Dubois

Répondre à Annie Annuler la réponse

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *