« J’étais résistante, mais à l’arrière » : à 100 ans, Suzanne Le Guennec se confie sur ses actes de bravoure

À sa petite-fille, inquiète de ne pas pouvoir lui rendre visite en raison du couvre-feu sanitaire, Suzanne Le Guennec a demandé : « Qu’est-ce que tu risques si tu ne le respectes pas ? 135 € d’amende ? Nous, c’était d’être fusillés ».

Suzanne Le Guennec, 100 ans et six mois, dans le salon de sa maison, à Vannes. (Le Télégramme/Caroline Lafargue)

Elle a attendu la veille de ses 100 ans pour raconter sa guerre. La Vannetaise Suzanne Le Guennec n’a pas combattu le revolver à la main, mais elle a passé des dizaines d’armes à la Résistance, abrité et nourri des maquisards. Portrait d’une résistante « de l’arrière » d’une incroyable modestie.

La tête bien calée sur une têtière de fauteuil au crochet, ?Suzanne Le Guennec a tout d‘une centenaire paisible et souriante. Sa canne, sa télécommande de télévision et ses mots fléchés sont à portée de main. Difficile d’imaginer qu’il y a 80 ans, cette dame remontait une rue de Vannes, des armes en pièces détachées glissées dans son pantalon, s’apprêtant à franchir un barrage allemand avec le sang-froid d’une Amazone.

« Pendant la guerre, j’allais travailler au jardin et je donnais à manger à la Résistance, je cousais les vêtements des maquisards, je portais des armes d’un endroit à l’autre. Au début, c’était pour aider mon petit frère, Albert Carado. Il a commencé à résister dès 1940, en crevant les pneus des Allemands ».

Est-ce par admiration pour ce frère écrasant de bravoure que Suzanne Le Guennec a passé sous silence son propre rôle de « résistante au foyer », pourtant tout aussi essentiel ? « Pendant 75 ans, j’y ai pensé, mais je ne racontais pas ». Elle n’a commencé à partager ses souvenirs de guerre qu’à la veille de son centenaire. Son récit est diffracté, avec parfois des confusions de dates et d’actions, mais les images restent nettes, et les émotions intactes.

Un jour, pour passer un barrage allemand, j’avais caché les armes sous ma fille, tout bébé, dans son landau

Des armes dans le landau

Quand les Allemands envahissent Vannes, Suzanne Le Guennec, tricoteuse professionnelle, a 18 ans. « J’étais comme les autres, j’avais peur. Mais on n’avait qu‘une hâte : voir les Allemands partir ; donc, on faisait tout ce qu’on pouvait ».

Restée à la ville, elle commence par ravitailler son fiancé, Jules, qui n’avait pas l’âme de combattant d’Albert, mais s’était terré dans la campagne morbihannaise, pour échapper au Service du travail obligatoire. Puis, la jeune femme assure des livraisons d’armes au groupe de résistants de son frère. Elle va les rencontrer à la sortie de Vannes, sur le champ de manœuvre, un terrain immense idéal pour se cacher, mais qui héberge aussi la réserve d’explosifs de l’armée occupante. La zone est donc truffée de soldats allemands. Créative, Suzanne Le Guennec use de tous les stratagèmes pour faire passer les armes : « Un jour, on a franchi un barrage avec mon frère, en prétendant qu’on était mari et femme. J’avais caché les armes sous ma fille, dans son landau. Un Allemand m’a dit : « Oh, joli bébé, petite fille ». Dans ma tête, j’ai pensé : « Si vous saviez ce qu’elle a sous elle ! »».

La peur de sa vie

Pendant quatre ans, elle vit une tension permanente, parle à voix basse, regarde par-dessus son épaule. « Je ne dormais pas bien. Une nuit, les Allemands ont fait une descente pour chercher mon frère, qui avait été dénoncé. On avait caché des armes dans la cheminée. On s’en est sortis parce que ma maman s’est mise devant pour cacher le coin avec sa grande jupe tout en houspillant les Allemands ».

La maison familiale sert aussi de refuge aux résistants. Elle se souvient de cette nuit où « Albert et ses copains étaient venus exécuter une Française qui tenait un magasin de couteaux et qui dénonçait les gens aux Allemands ».

La jeune Suzanne s’habitue à ces prises de risque constantes. « Mais là où j’ai eu la peur de ma vie, c’était à une messe d’enterrement à Saint-Paterne. Les Allemands sont rentrés dans l’église avec leurs fusils. Ils recherchaient un de nos copains résistants qui avait traité une fille du quartier de « pute à Boches ». Elle s’était vengée en le dénonçant. On s’est sauvés en sautant par-dessus le mur du presbytère. Je courais vite à l’époque ! »

J’étais résistante, mais à l’arrière. Si je n’avais pas eu ma fille, je serais partie combattre avec mon frère. Je savais me servir d’un revolver

Femme de l’ombre

Miraculeusement, Suzanne Le Guennec n’assiste pas à des scènes de guerre. « J’ai vu ramasser des corps, mais pas tuer devant moi ». En revanche, elle participe à une expédition nocturne marquante. « On est allés jusqu’à déterrer un mort. On nous avait dit qu‘un grand copain à nous avait été tué. On est allés le déterrer, mais ce n’était pas lui ».

J’ai fait ça par patriotisme

Quand on lui parle de son courage, la centenaire fait la moue, et répond par une onomatopée. « J’ai fait ça par patriotisme. J’étais résistante, mais à l’arrière. Si je n’avais pas eu ma fille, je serais partie combattre. Je savais me servir d’un revolver ».

Après la déroute des Allemands, Suzanne Le Guennec retourne à son quotidien de femme au foyer, son mari s’opposant à ce qu’elle travaille. La guerre l’a-t-elle changée ? « Non, je suis toujours la même », commente-t-elle, modeste.

À sa petite-fille, inquiète de ne pas pouvoir lui rendre visite en raison du couvre-feu sanitaire, Suzanne Le Guennec a demandé : « Qu’est-ce que tu risques si tu ne le respectes pas ? 135 € d’amende ? Nous, c’était d’être fusillés ».

Source : Le Télégramme

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