« Je n’ai jamais ressenti un tel sentiment de communauté » : se mobiliser, un remède aux angoisses des jeunes

Lors de la grève générale à Paris, le 5 novembre 2026. – © NnoMan Cadoret / Reporterre
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« Je n’ai jamais ressenti un tel sentiment de communauté » : se mobiliser, un remède aux angoisses des jeunes

Beaucoup de jeunes trouvent dans les mobilisations collectives une réponse au mélange d’inquiétudes qui obscurcit leur vision de l’avenir. Avec le recul des libertés et le chaos climatique comme point central.
Paris, Aubervilliers et Saint-Denis, reportage
C’est la génération Gaza, canicules et IA. Les cortèges et les blocus sont un exutoire à des angoisses ténues, souvent sourdes, pour bon nombre de lycéens et d’étudiants. Si Parcoursup est devenu le symbole d’un avenir empêché, les consciences sont traversées par plusieurs des grands nœuds du moment, à en croire les paroles recueillies lors de la grève générale du 5 novembre à Paris et en Seine-Saint-Denis.
Devant les lycées Henri Wallon et Le Corbusier, tout proches l’un de l’autre à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis), plusieurs centaines de lycéens patientent toute la matinée dans un face-à-face tendu avec les gendarmes mobiles. Ahmed, Kinsley et Madji, 17 ans, égrènent les dizaines de raisons de leur colère. Les locaux surchauffés l’été et glacés l’hiver, les profs de français absents l’année du bac, le mépris ressenti de la part de la cheffe d’établissement… « Pendant la canicule, nous n’avions qu’un seul ventilateur pour 30 personnes. C’est invivable et c’est injuste, par rapport aux lycées parisiens qui ont plus de moyens que nous », gronde Ahmed. Chez ces adolescents en plein apprentissage politique s’exprime le désir de s’offrir « un autre avenir que nos anciens, qu’on a vu galérer avant nous », glisse le lycéen.
Au premier rang de ces angoisses figurent la montée du racisme et des violences policières. « Nous sommes en train de vivre un tournant historique avec la montée du RN [Rassemblement national], et quand on se mobilise pour notre avenir, on nous envoie les CRS », soupire Esther, 19 ans, de l’école d’art Estienne, dans le cortège parisien qui peine à s’élancer tant la foule est nombreuse et compacte en cette journée de grève générale.


Ces paroles font écho à de nombreux indicateurs montrant un sentiment d’inquiétude largement répandu : 65 % des jeunes Français sont aujourd’hui touchés par des troubles de l’anxiété.
Emmanuelle Delrieu, psychologue à Montpellier, observe le mouvement de près, comme mère de famille et parce qu’elle intervient elle-même auprès de lycéens pour les aider à affronter les traumatismes produits par les violences policières. Ce qu’elle perçoit avec le plus de force, dans la rue comme chez les jeunes qui passent la porte de son cabinet, c’est la peur du virage autoritaire : « Nous sommes nombreux, psychologues, à voir arriver des jeunes qui ont peur de vivre dans une dictature à cause de la montée du Rassemblement national. Je n’ai que ça chez les lycéens », dit la praticienne.
« Avoir le droit de nous exprimer »
L’écoanxiété — qui désigne l’angoisse liée à l’urgence climatique — est également à un niveau élevé, voire très élevé, chez plus de 1 Français sur 3, selon le baromètre de l’Observatoire de l’écoanxiété publié le 4 septembre. « La conscience des enjeux climatiques est exacerbée chez les jeunes », constate Emmanuelle Delrieu.
« Après l’été qu’on vient de passer, les revendications par rapport à la chaleur dans les lycées sont importantes, dit Nour, active dans la mobilisation de son lycée Rosa Parks, à Saint-Denis. Nos bâtiments ne suivent plus la hausse des températures et on sait que ça va être de plus en plus horrible. »

Quant à l’intelligence artificielle (IA), dont on dit qu’elle touchera durement ces jeunes diplômés ou futurs diplômés ? A-t-elle provoqué un sentiment de vertige capable de donner sa force au mouvement ?
Dans le froid, aux relents de lacrymogènes qui planent devant les lycées d’Aubervilliers dans la matinée du 5 novembre, Ahmed et ses amis s’avouent assez éloignés de cette préoccupation. « Le doute grandit de plus en plus, mais c’est encore loin de nous », résume le lycéen. À ses yeux, les métiers du numérique, « qui sont ceux qui payent le mieux », sont des voies d’avenir qui se ferment. Sentiment partagé par Chloé, en première au lycée Henri-IV, au cœur de Paris. « On va perdre des métiers-passion, les arts, les métiers créatifs. » Les prouesses de la technologie sont observées chez ces jeunes avec un grand scepticisme.


Renaud vient tout juste de valider un doctorat en intelligence artificielle à l’X, prestigieuse école d’ingénieurs parisienne. Les développements de l’IA ont provoqué chez lui un effet vertigineux et un doute existentiel, tels qu’il pense aujourd’hui à bifurquer des mathématiques. Mais c’est par-dessus tout « la dérive autoritaire » qui l’a conduit à venir nourrir les cortèges, en costume de Polytechnique.
« C’est hyper important d’avoir le droit de nous exprimer, d’autant plus avec la crise climatique. On a vu comment les lois antiterroristes ont été utilisées contre les militants du climat. » Idem pour l’IA, son abîme personnel : le plus grand risque est, selon lui, qu’elle « concentre le pouvoir entre quelques mains ».
Briser la sidération
Dans ce contexte, les manifestations peuvent avoir des vertus cathartiques. Leurs angoisses, « ils les transforment en action dans les manifestations », observe Emmanuelle Delrieu. Cette conversion est un puissant levier d’action, bien connu dans les luttes écologistes. Le mouvement social permet de briser la sidération et de reprendre le contrôle.

« On a le sentiment d’être moins seuls, témoigne Nour, c’est hyper important par rapport à l’écologie. » Pour les plus engagés, la lutte offre une « expérience démocratique » et ouvre « un horizon que nous ne voyions pas », estime Jules, étudiant en L2 de géographie. Il a trouvé dans les AG étudiantes « une autre société » possible et « un cadre autogestionnaire » qui le soulage.
« Je n’ai jamais ressenti un tel sentiment de communauté »
« Je n’ai jamais ressenti un tel sentiment de communauté, nous avons enfin le temps de nous parler et de nous rencontrer », dit Pema, 18 ans, en école d’art. « On ne pensait pas que le collectif serait aussi soudé et qu’on aurait un tel consensus », complète Esther.
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Un parallèle peut être fait avec ce qui se passe dans le huis clos des consultations. « Des patients sont très angoissés en franchissant notre porte, ils nous disent qu’ils ne vont pas bien parce que techniquement c’est la fin du monde. Au départ, l’angoisse est paralysante, mais petit à petit, le patient reprend la main et se rend compte qu’on peut combattre ça », observe Sandrine Décembre, psychanalyste à Paris.

En se mobilisant, la génération Z ébrèche le stéréotype tenace qui l’entoure : celle d’une génération individualiste et pétrie de narcissisme, rivée sur les écrans, qui se désintéresse du monde réel en s’abstenant massivement aux élections. La séquence au contraire remet le collectif et le politique au centre du jeu.
« C’est une génération qui est fantastique pour le rapport à l’autre », s’émerveille Sandrine Décembre. Ce qui est propre à l’époque, ajoute-t-elle, c’est que ces jeunes « ont une conscience aiguë des violences systémiques » qu’ils affrontent. Et que leur mouvement aura grandement contribué à visibiliser.

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Source : Reporterre
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