Jack Lang : la grande figure de la politique et de la culture françaises rattrapée par l’affaire Epstein

Jack Lang, ancien ministre français de la Culture, remet sa démission comme président du prestigieux Institut du monde arabe. Ses liens passés avec le criminel sexuel américain Jeffrey Epstein et l’ouverture d’une enquête financière l’ont mené à faire ce pas de côté. C’est une fin en mineure pour ce monument de la politique française qui a fait toute sa carrière au Parti socialiste sous les présidences de François Mitterrand puis de Jacques Chirac. Célèbre pour avoir lancé dans les années 1980 le concept de la Fête de la musique, Jack Lang présidait l’Institut du monde arabe depuis 2013.

Par Jean-François Herbecq

© Martin BUREAU / AFP / Jack Lang devant la façade à moucharabiehs mécaniques de l’Institut du monde arabe

La pression était trop forte : ce vétéran de la politique française jette le gant. Jack Lang, 86 ans, propose sa démission. Le parquet financier français, entité chargée de la lutte contre la grande délinquance économique, a ouvert une enquête préliminaire le visant lui et sa fille Caroline pour suspicion de fraude fiscale aggravée et de blanchiment d’argent.

Soupçons de fraude

Depuis quelques jours, les appels à la démission de Jack Lang s’intensifient suite à la publication, le 30 janvier, de documents par le département de la Justice américain. On y découvre que Jeffrey Epstein et Jack Lang ont entretenu une correspondance intermittente entre 2012 et 2019, année du suicide du financier en prison.

Jack Lang et Jeffrey Epstein à Paris © DEPARTMENT OF JUSTICE / AFP

Aucune charge ne pèse à ce stade contre Jack Lang, mais la mention de son nom à 673 reprises dans des échanges avec Jeffrey Epstein conduit l’Elysée et Matignon à souhaiter un pas de côté de sa part. Jack Lang était convoqué pour s’expliquer ce dimanche au ministère des Affaires étrangères, qui supervise l’Institut du monde arabe, un organisme culturel et de recherche œuvrant pour la compréhension du monde arabe.

L’ancien ministre nie toute malversation. Il dénonce des « accusations inexactes » et affirme qu’il ignorait le passé criminel du financier américain, mort en prison en 2019. Il espère que l’enquête le lavera de tout soupçon : « Les accusations portées contre moi sont sans fondement, et je le démontrerai, au-delà du tumulte médiatique et des tribunaux numériques« .

Lundi, sa fille Caroline Lang, figure emblématique des médias, a démissionné de son poste de présidente du Syndicat de la production indépendante (SPI) après la révélation de ses liens avec Epstein.

Les années Sciences Po et théâtre

Le parcours de Jack Mathieu Émile Lang commence le 2 septembre 1939 dans les Vosges au sein d’une riche famille juive athée de Nancy. La famille passe la guerre à Brive-la-Gaillarde en Corrèze et à Bordeaux. Ses études de sciences politiques et de droit lui ouvrent une carrière académique à Nancy puis à Paris X-Nanterre.

En parallèle, Jack Lang s’épanouit au théâtre comme comédien et organisateur du Festival de théâtre universitaire de Nancy dans les années 1960 et jusqu’en 1973. Il se voit ensuite confier par le président Pompidou la direction du Théâtre national de Chaillot en 1972, mais est révoqué en 1974, « victime de sa liberté de parole« , selon lui.

Evincé sous Giscard par son nouveau ministre de la Culture Michel Guy, Jack Lang reçoit le soutien de grands noms comme Jean-Christophe Averty, Michel Piccoli, Dario Fo et Patrice Chéreau. Il met en scène ses adieux au théâtre, avec une réception où il apparaît décontracté, col de chemise ouverte, en compagnie de son nouveau mentor : François Mitterrand.

Mitterrandolâtre

Le parcours politique de Jack Lang, nourri par l’engagement radical franc-maçon de son père, débute cette année-là, aux côtés du socialiste qui allait gagner la présidentielle de 1981.

Son rayon, c’est la culture : celui qu’on décrira comme « ministre de la Culture à vie » s’en occupe dès 1977 au sein du Parti socialiste. Jack Lang se fait aussi élire au conseil municipal du 3e arrondissement de Paris et milite contre le réaménagement des Halles de Paris, un vaste projet immobilier au cœur de la capitale. La transformation du site a débuté avec la destruction controversée des pavillons Baltard en 1971 au profit d’un centre commercial et d’une gare souterraine. Mais le chantier a tellement traîné que le « trou » des Halles est devenu un enjeu majeur à Paris pendant des décennies.

François Mitterrand en réunion de campagne pour la présidentielle en avril 1981 avec les responsables socialistes Gaston Deferre, Lionel Jospin, Jack Lang (debout), Pierre Mauroy, Michel Rocard, Véronique Neiertz et Jean-Pierre Chevenement à la rue de Sol © Georges GOBET / AFP

Il éclate enfin sur le devant de la scène en 1981, nommé ministre de la Culture, un poste qu’il va occuper pendant 10 ans sous tous les gouvernements socialistes des deux septennats de François Mitterrand (1981-1986 et 1988-1993).

Il a aussi été ministre de l’Éducation nationale (1992-1993 puis 2000-2002), où il lui a fallu à chaque fois calmer les esprits et réformer de façon consensuelle. Entre ces mandats, en temps de cohabitation, le professeur Lang retourne donner cours à Nanterre.

Les grands chantiers de la culture

Jack Lang transforme son ministère en « ruche« , selon ses termes. Il veut démocratiser la culture en l’ouvrant aux arts « mineurs », comme le rock, le rap, la mode, le cirque, les arts de la rue ou la BD.

Pour la première fois en France, la part consacrée à la culture passe à 1% du budget national. C’est la création d’un Centre national des arts du cirque, d’une École nationale de photographie, du développement des aides au cinéma et au théâtre ainsi que du prix unique du livre. Il défend aussi les quotas de diffusion de chansons francophones à la radio et encourage le mécénat par des incitations fiscales.

Son coup de génie, c’est sans doute la création de la Fête de la musique en 1982, un concept à succès repris à l’étranger. Il réédite la formule avec les Journées du patrimoine deux ans plus tard, puis la Fête du cinéma en 1985 et La fureur de lire en 1989.

Jack Lang, ministre de la Culture défend le prix unique du livre à l’Assemblée nationale © GEORGES GOBET / AFP

Il sert aussi la volonté de son président François Mitterrand d’imprimer sa marque par de grands travaux : ce seront le Grand Louvre, l’Arche de la Défense, l’Opéra Bastille, la Bibliothèque nationale de France et bien sûr l’Institut du monde arabe. En province aussi, les réalisations s’enchaînent, donnant une occasion à l’architecture contemporaine de s’exprimer avec Jean Nouvel ou Christian de Portzamparc.

Les centres de théâtre et de danse sont décentralisés, les Fonds régionaux d’art contemporain institués et de grands noms sont engagés comme Patrice Chéreau, Giorgio Strehler, Rudolf Noureev, Philippe Starck, Jean-Paul Goude…

Le Centre national de la bande dessinée d’Angoulême, la Fémis (École supérieure des métiers de l’image et du son), c’est encore lui. Son époque sera celle de l’ouverture des ondes radio, de la multiplication des chaînes télé et de l’instauration d’une Haute autorité de régulation audiovisuelle.

Le budget des monuments historiques double aussi, et les fouilles archéologiques préventives deviennent la règle pour les permis de construire.

Jack Lang voit grand et en 1988, il propose même à François Mitterrand la création d’un « ministère de la Beauté et de l’Intelligence » qui regrouperait les départements de la Culture, de la Communication et de la Recherche mais le projet n’aboutit pas.

Un créatif en politique

Modernisateur, rénovateur, Jack Lang rallie des personnalités culturelles à la cause socialiste. Il crée des emplois dans tout le secteur et reconnaît le lien entre la culture et l’économie. Critiqué par l’opposition qui le taxe de démagogue, il est suivi par le public. Il passe pour le plus fun et le plus people des hommes politiques français, comme l’illustre cette apparition rarissime d’un politique dans l’émission Hep Taxi.

Élégance et éloquence sont ses marques de fabrique, mais derrière l’homme public hyper doué en communication, Jack Lang est un bourreau de travail créatif et imaginatif.

Jack Lang après l’hommage national à Charles Aznavour en 2018 © Ludovic MARIN / AFP

Le ministre mitterrandien s’empare aussi des mouvements de société, défendant très tôt les droits des homosexuels ou créant la Techno Parade en 1998.

Jack Lang est donc actif bien au-delà de la sphère culturelle. Son combat politique le mène à devenir député du Loir-et-Cher et du Pas-de-Calais, maire de Blois (1989-2000), député européen et président de la commission des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale. En 1993, il est réélu député mais démis d’office et rendu inéligible pour un an sur décision du Conseil constitutionnel, à la suite d’irrégularités dans ses comptes de campagne, mais réélu en 1997.

Seule la candidature à la présidentielle pour son parti lui échappe, en 1995 (Manuel Valls fait campagne contre lui) et 2007. Il abandonne aussi la course à la mairie de Paris en 2000 pour intégrer le gouvernement Jospin.

Des rumeurs et des classements sans suite

Le franc-parler de Lang le conduit à qualifier Donald Trump de « président de merde » ou à dénoncer en 2021 le « maccarthysme culturel » qui aurait contraint à la démission l’élu parisien Christophe Girard pour ses liens avec Gabriel Matzneff, visé par une enquête pour viols sur mineure.

Ses détracteurs – anonymes et souvent d’extrême droite – le visent par des rumeurs de pédophilie qu’il juge « abjectes« . Affaire du Coral (un centre de soin pour petits mongoliens), Rosella Hightower (une école de danse à Cannes), descente de police à Marrakech lors d’une partouze dans une villa de la palmeraie avec jeunes garçons : autant d’affaires classées sans suite.

Mais les rumeurs le poursuivent car Jack Lang apporte son soutien à diverses personnalités accusées dans des affaires pédophiles, comme en 1977, lorsqu’il signe une pétition dans Le Monde demandant la libération d’adultes accusés d’attentat à la pudeur sur des mineurs. Depuis, il a fait amende honorable, parlant de « connerie » et de « vision libertaire fautive » de soixante-huitard.

La rumeur peut blesser : dans le cas de Jack Lang, c’est une agression à l’Opéra Garnier en 2025 par des militants contre la pédocriminalité. Jeté à terre par une personne, l’ancien ministre en ressort blessé aux genoux et aux bras. Son agresseur est condamné.

Jack Lang et son épouse l’actrice Monique Buczynski © Thomas SAMSON / AFP

Sa nomination en 2013 à la présidence de l’Institut du monde arabe en difficulté financière déclenche d’abord une polémique sur sa rémunération puis sur sa gestion et ses frais de fonctionnement élevés, en même temps qu’une fréquentation en baisse.

D’autres affaires jettent une lumière moins favorable sur les récentes années de « Jack d’Arabie » comme on le surnomme parfois. En mars 2019, L’Obs révèle des cadeaux pour près de 195 000 euros en costumes et pantalons de la part du couturier Smalto, une information confirmée par une perquisition au siège de l’entreprise de prêt-à-porter italienne qui fait apparaître dans ses carnets des faveurs allant jusqu’à 500 000 euros. Mais l’enquête préliminaire se solde par un discret classement sans suite le 13 avril 2023.

C’est finalement l’apparition de son nom dans les « Epstein files » qui causera la chute de Jack Lang de son dernier poste à responsabilité, la présidence de l’Institut du monde arabe.

Source : RTBF

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