Iran : la tentation de l’étincelle

Chronique d’une escalade programmée

Par Hichem Kacem

De l’embargo de 1979 à l’ombre d’une quatrième riposte iranienne, Hichem Kacem déconstruit la stratégie de l’Oncle « Sem[i] ». Entre la figure d’un fils du Chah instrumentalisé et le sacrifice géopolitique du Golan, il démontre que le destin des BRICS+ ne se joue plus dans les salons feutrés, mais sur le sol brûlant du Levant.

[i] N.d.a : Par « Oncle Sem », il ne s’agit ni d’un peuple ni d’une culture, mais de la personnification d’une logique impériale occidentale qui, tout en se réclamant de racines sémitiques et bibliques, a fait de la domination monétaire, militaire et financière son mode d’existence.

Quand l’étincelle devient une stratégie

Rien de ce qui se joue aujourd’hui autour de l’Iran n’est improvisé. Avant même l’hypothèse d’un affrontement direct, un patient travail de sape de longue date a été mené : affaiblissement du Hezbollah, fragmentation de la Syrie, chaos entretenu à Gaza, pressions indirectes et démonstrations de force calculées.

Dans ce contexte, le risque n’est pas celui d’un accident, mais celui d’un alibi recherché, pensé comme déclencheur légitime d’une escalade tant souhaitée par l’État belliqueux d’Israël. Pour rappel, Henry Kissinger, responsable de crimes de guerre, ne voyait-il pas le Levant comme un puzzle qu’il fallait maintenir en morceaux pour garantir la sécurité d’Israël et le flux du pétrole ? Visionnaire ou « vicionnaire », il estimait déjà en 2014 que l’Iran représentait « un problème plus important que l’État islamique ». En réalité, il craignait par-dessus tout une alliance entre la Russie, la Chine et l’Iran.

Cette hantise fut théorisée par Zbigniew Brzezinski dans son livre culte Le Grand Échiquier (1997). Pour lui, l’Iran est le « Pivot géopolitique » par excellence. Il y explique que la suprématie américaine dépend du contrôle de l’Eurasie et identifie le scénario le plus dangereux comme étant une « coalition antichoc » dirigée par la Chine, rejointe par la Russie et l’Iran, unissant leurs ressources pour défier l’hégémonie américaine.

À la lumière de ces doctrines, le précédent de Pearl Harbor s’impose comme une leçon magistrale dans la fabrique d’alibis. Il nous force à poser une question centrale : à qui profiterait réellement l’étincelle aujourd’hui en gestation ?

Le travail de sape : un demi-siècle sous l’embargo

L’acharnement contre l’Iran ne date pas d’hier. Il s’agit d’un siège continu depuis près d’un demi-siècle, amorcé dès 1979 après la chute du Chah. Ce qui fut d’abord une rupture diplomatique s’est transformé, au fil des décennies, en un blocus économique, financier et technologique systémique.

Le dossier nucléaire n’en est que le prétexte. Même après l’accord de 2015 (JCPOA), unilatéralement dénoncé par Washington en 2018 sous Trump I, il est apparu clairement que l’objectif réel n’était pas la sécurité régionale, mais la capitulation politique. L’Iran représente en effet l’un des derniers verrous face à l’hégémonie du dollar et à l’ordre unipolaire au Moyen-Orient. En interdisant à Téhéran de vendre librement son pétrole, les États-Unis ont cherché à asphyxier une économie souveraine, afin de provoquer, vainement, un Regime Change de l’intérieur.

L’embargo n’est donc pas une simple ligne comptable, c’est une arme de siège médiévale adaptée encore au XXIsiècle. Ses conséquences sont chirurgicales : une inflation galopante qui dévore les économies des foyers, une monnaie exsangue et, plus dramatique encore, ce manque de médicaments de première nécessité. En privant les civils de soins fondamentaux, l’Oncle Sem espère transformer la détresse en colère, et la faim en soulèvement populaire.

L’objectif final de cette suffocation n’est pas la démocratie – les décombres de l’Irak, de l’Afghanistan ou de la Libye en témoignent – mais l’installation d’une marionnette à la solde de Washington. On voit ainsi ressurgir des limbes de l’histoire le « revenant » Reza Pahlavi, fils du Chah et triste figure de l’exil, dont les récentes « lamentations murales » au service d’Israël trahissent sa fonction réelle : être l’instrument tout indiqué d’une restauration rampante. Ce plan chtonien vise à remplacer une souveraineté insoumise par un protectorat déguisé, où les ressources du pays seraient à nouveau bradées au triumvirat prédateur.

Aujourd’hui, l’embargo fonctionne comme un filtre idéologique et financier : ceux qui refusent de s’y soumettre sont exclus du système bancaire mondial, une mesure disciplinaire globale infligée par les USA, que le fondateur de la République islamique, l’Ayatollah Khomeiny, désignait déjà comme le « Grand Satan ».

La guerre Iran–Irak : le laboratoire du double jeu

La guerre Iran-Irak (1980-1988) fut le premier grand laboratoire de cette logique. Ce conflit, encouragé et instrumentalisé par les puissances qui prétendent aujourd’hui « vendre la paix », a révélé une diplomatie fondée non sur le droit, mais sur un opportunisme stratégique vicié.

Le bal des hypocrites fut total : Washington soutenait officiellement Bagdad (renseignements, crédits) tout en livrant secrètement des missiles à Téhéran via l’affaire de Irangate. Israël, dans un calcul de realpolitik glacé, fournissait des pièces détachées à l’Iran afin d’affaiblir « l’idiot utile » de l’époque, Saddam Hussein, alors perçu comme la menace immédiate. L’Europe, et notamment la France avec ses Mirages et ses missiles Exocet, participait à cet engrenage meurtrier où le complexe militaro-industriel engrangeait des profits records sur un conflit ayant causé près d’un million de morts.

Ce n’était pas de la diplomatie, mais une gestion cynique des équilibres par le sang. On arme le bras de l’un pour briser l’autre, puis on change de camp dès que le vent tourne. Le sort réservé à l’Irak hier préfigure celui de figures aujourd’hui instrumentalisées puis sacrifiées : de l’acteur Zelensky à d’autres pions interchangeables de l’échiquier mondial. Ils sont les victimes sacrificielles des intérêts pécuniaires de gouvernants placés par la volonté des marionnettistes de l’État profond et de leurs pendants occultes. Ces derniers n’agissent plus dans le secret des alcôves, mais bel et bien à découvert, imposant leur agenda au mépris de la souveraineté des peuples.

Désarticuler l’axe : Syrie, Liban, Gaza

En Syrie, la décomposition de l’État et la montée en puissance de groupes armés hostiles à l’axe irano-libanais servent un objectif central : briser le corridor stratégique reliant Téhéran à Beyrouth. Au centre de ce dispositif, on retrouve la figure absconse d’Abou Mohammed al-Joulani – suspect « repenti » de Daech, – création du prix Nobel [!] Obama et consorts – dont le nom de guerre résonne comme une honte historique. En arabe, al-Joulani renvoie directement au Golan (al-Jawlân), ce territoire syrien occupé et annexé, aujourd’hui abandonné par les nouveaux maîtres du Cham ou offert sur un plateau à l’entité.

Le symbole est glaçant : celui qui porte le nom de cette terre martyrisée mène une guerre fratricide qui, loin de viser la libération, sécurise crânement les arrières de l’entité sioniste en épuisant les forces de la résistance dans un conflit interne sans issue. La Turquie, dans sa rhétorique de fanfaronnade stérile, y joue un rôle ambivalent, entravant les flux logistiques selon ses intérêts au sein d’une OTAN en déroute dont elle est membre quasi honoris causa depuis 1952.

La Syrie est ainsi devenue un espace de rupture logistique. Le Nord du pays est sous un verrou turco-djihadiste, tandis que le Sud fonctionne comme un glacis sécuritaire israélo-américain. Quant à l’enclave d’Al-Tanf, située au tripoint Syrie–Irak–Jordanie, elle constitue un barrage militaire stratégique coupant la route terrestre directe entre Bagdad et Damas.

Dans ce dispositif, le Hezbollah demeure la cible prioritaire depuis l’échec militaire cuisant israélien en 2006. Assassinats ciblés et pressions constantes visent à neutraliser l’un des derniers cadenas stratégiques face à l’expansionnisme régional, souvent au mépris de cessez-le-feu de pure façade. À Gaza, enfin, la trêve n’a jamais été une paix. Violée plus de cinq cents fois, elle fonctionne comme une manufacture de gestion du chaos pour user la résistance palestinienne avant l’extension finale du conflit.

Pearl Harbor comme matrice stratégique

Ce schéma rappelle curieusement le précédent de Pearl Harbor en 1941. À l’époque, l’attaque japonaise ne fut pas empêchée par Washington tant elle permettait de résoudre un obstacle politique majeur : faire basculer une opinion publique isolationniste vers une guerre mondiale devenue le pilier de la stratégie impériale. Elle fut, plus tard, l’événement déclencheur indispensable à l’installation de la Pax Americana en lieu et place de la Pax Britannica.

Aujourd’hui, la logique nous semble comparable. Certes, l’histoire ne se répète pas, mais elle rime et obéit aux mêmes mécanismes, aux mêmes vices : lorsqu’une puissance sent que le temps stratégique joue contre elle, elle ne cherche plus à éviter l’étincelle – elle s’emploie à en maîtriser les conséquences et à en exploiter l’émotion.

Le pyromane est, tout au long des événements historiques, reconnaissable à son arrogance et à son habileté à provoquer le brasier via ses réseaux d’agents secrets disséminés dans les zones de conflit. Téhéran a failli récemment payer le prix fort de ces manipulations de masse et de ces tentatives de déstabilisation orchestrées en son sein par le tandem « Mossad-CIA ». Ce travail de subversion interne vise à fissurer le socle national iranien pour offrir, sur un plateau d’argent, l’alibi d’une intervention « humanitaire » ou « démocratique » qui ne serait, en réalité, qu’une mise à mort géopolitique.

« True Promise 3 » et l’ombre d’une « True Promise 4 »

Les événements récents ont gercé l’image d’invulnérabilité d’Israël. L’opération iranienne « True Promise 3 » a démontré des capacités de frappe à plus de 2 000 km et a révélé les limites structurelles des systèmes de défense aérienne adverses face à des missiles saturants. Ce « Dôme de fer », fierté technologique développée en partenariat étroit avec les États-Unis, a montré sa porosité devant la riposte persane.

Le contraste est saisissant : pendant que les pays arabes limitrophes, pourtant situés à portée de voix des massacres de Gaza, ne bougent pas le petit doigt, Téhéran a prouvé qu’il pouvait atteindre le cœur du dispositif ennemi. Ces régimes voisins s’enlisent dans des postures diplomatiques stériles et des palabres sans fin, préférant museler leurs propres populations par l’usage d’armées régulières et de forces de l’ordre, dont la seule fonction semble être de maintenir le couvercle sur la colère populaire. Tenus en laisse par leurs créanciers ou leurs protecteurs occidentaux, ils assistent en spectateurs impuissants – ou complices – à la tragédie palestinienne.

Aujourd’hui, l’ombre d’une « Promesse honnête 4 » plane sur la région – non plus comme une simple riposte graduée, mais comme le signal possible d’un basculement stratégique total.

Conclusion : le destin des BRICS+ se joue au Levant

L’histoire enseigne que, lorsqu’une puissance sent son avantage stratégique s’éroder, elle ne choisit pas l’apaisement, mais l’initiative. L’étincelle n’est jamais un accident : elle devient un outil de survie pour l’hégémon !

À cet égard, le retour de Donald Trump sur le devant de la scène mérite qu’on s’y attarde. Là où ses prédécesseurs dissimulaient leurs objectifs derrière le langage creux de la diplomatie, Trump dit tout haut ce que l’empire profond pensait tout bas. Son caractère irascible, souvent tourné en dérision, a paradoxalement une vertu : il dévoile la nature réelle du pouvoir. Lorsqu’il déclare, avant son départ pour Davos, « Dieu est très fier de moi », sans préciser de quel dieu il s’agit, l’ambiguïté est éloquente. Est-ce le Dieu des Écritures, Mammon, ou le Veau d’or d’un système qui confond puissance et accumulation ? Peu importe, au fond : la confusion elle-même est révélatrice.

Dans ce contexte, l’Iran et le Levant ne constituent pas un simple théâtre régional. Ils sont devenus le point nodal où se joue l’avenir du monde multipolaire. Il est impératif que les nations des BRICS+ comprennent une réalité brutale : leur souveraineté financière, politique et civilisationnelle se joue aujourd’hui sur le sol iranien et levantin. Une défaite de l’Iran ne serait pas une défaite locale, mais un signal global : celui de l’écrasement définitif de toute résistance à l’Ordre unipolaire.

En ce qui concerne l’Europe, elle gagnerait à se positionner – pour une fois – du bon côté de l’Histoire, plutôt que de demeurer arrimée à un navire dont la coque se fissure sous le poids des contradictions, de l’hypocrisie et d’une complicité désormais assumée avec un État devenu, de facto, hors du droit international. Le chef du gouvernement israélien, Bibi, ou Azazel Netanyahou, malgré les procédures engagées à son encontre, continue de circuler librement et d’agir en toute impunité, illustrant l’asymétrie criante dans l’application du droit et la faillite morale de ceux qui prétendent encore l’incarner.

Pour l’Europe, continuer à s’aligner systématiquement équivaut à accepter de disparaître avec un empire qui ne génère plus que de la dette, de la peur, de la haine, des normes et un récit délirant, ayant abandonné toute capacité décisionnelle autonome au profit d’une illusion de protection.

Quant aux régimes arabes sunnites de la région – la tragédie de Karbala demeure l’exemple même de la trahison de leurs ancêtres –, leur posture reste, pour l’essentiel, celle d’un attentisme servile hérité de décennies de dépendance. Ils sont davantage occupés à contenir leurs propres peuples qu’à défendre une quelconque souveraineté régionale dans la dignité atavique défunte. À de rares exceptions près – notamment la résistance des vaillants Houthis, qui ont démontré une capacité réelle de dissuasion malgré une guerre disproportionnée menée pendant des années contre eux par l’Arabie saoudite et ses alliés –, cette passivité continue de nourrir le déséquilibre stratégique au détriment des peuples de la région.

Comme l’a justement analysé Emmanuel Todd, nous assistons à un basculement fondamental : « Le passage de l’Occident à une économie de services et de finance a détruit sa capacité de production militaire. Face à lui, le monde multipolaire représente désormais la réalité physique et industrielle de la puissance. » Cette réalité matérielle, industrielle et stratégique, est précisément celle qui plane derrière l’ombre d’une « Promesse honnête 4 » imminente. Elle explique pourquoi l’Iran, loin d’être un simple État sous sanctions, est devenu un verrou systémique.

À cette lecture, Alexander Dugin ajoute une dimension civilisationnelle : pour lui, l’Iran constitue un pôle indispensable ; si ce bastion venait à tomber, le projet même d’une Eurasie souveraine s’effondrerait avec lui.

En cas de défaite iranienne, c’est donc tout l’édifice de la résistance à l’Oncle Mammon qui se désagrégerait, pour laisser les puissances émergentes seules face à un Ogre revitalisé par sa victoire, au bonheur des messianiques de tout bord. L’Iran est aujourd’hui un rempart. Le seul. Et l’étincelle que certains appellent de leurs vœux, dont se chargerait très certainement l’État-pyromane, pourrait bien, contre toute attente, devenir celle de la libération définitive du Sud global.

Source : KA Editions

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