Emprise : la zone grise

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“C’est très difficile d’en sortir. Il y a un rapport d’addiction, comme avec une drogue, à l’autre.” – Lilian Cazabet / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
Par Marion Messina  Publié le 29/06/2020 à 17:06
Plusieurs affaires médiatiques récentes ont mis l'”emprise” au cœur des débats et au centre de toutes les attentions. Alors que le concept fait du chemin et que des associations de défense des droits des femmes plaident pour sa reconnaissance dans le code pénal, des voix s’élèvent pour mettre en garde contre les risques de dérive judiciaire.

En janvier dernier, Vanessa Springora faisait une entrée fracassante chez les libraires avec un ouvrage de confessions controversé : le Consentement. Dans ce récit à la première personne, l’éditrice devenue auteure revenait sur son histoire d’amour à 14 ans avec un écrivain de 50 ans – une relation qualifiée a posteriori d’« emprise ». Deux mois plus tôt, l’actrice Adèle Haenel se livrait chez Mediapart sur une relation d’« emprise » avec un réalisateur rencontré dans son adolescence. Difficile pourtant de définir avec précision cette notion, qui semble être perçue comme telle des années après les faits.

Un “rapport d’addiction” TEST

Au cœur de l’emprise, il y a de la fascination, une relation hypnotique, une absorption de la personnalité des deux concernés. « Résumer l’emprise à une relation dominant-dominé est une erreur, la réalité est infiniment plus subtile et complexe », nous prévient d’emblée Sabine Prokhoris, philosophe et psychanalyste, auteure d’une chronique intitulée « L’emprise, vous dis-je », publiée en janvier dans Libération. « Dans toute relation amoureuse, on peut détecter une part d’emprise, surtout lorsque la relation est fusionnelle et que les amants s’absorbent l’un l’autre. » L’emprise n’a pas le seul couple pour terreau, la relation d’un gourou aux membres d’une secte ou la fascination qu’exerce un puissant chef politique envers son peuple peuvent figurer parmi ses illustrations.

« La question qui se pose, c’est celle du libre arbitre. Une personne sous emprise met une autre personne au centre de sa vie et de ses pensées, mais c’est réciproque ! Les deux personnes fusionnent leur destinée et tout cela procède au départ d’une volonté commune de vivre quelque chose de semblable. L’un ne peut plus vivre sans l’autre, c’est un rapport différent de la violence physique ou de l’insulte que personne ne choisit et ne fait que subir ; les relations sont complexes et très puissantes. »

Davantage une « relation d’emprise » que de « l’emprise », donc. « C’est très difficile d’en sortir. Il y a un rapport d’addiction, comme avec une drogue, à l’autre. Même lorsque les conditions matérielles sont réunies pour quitter l’autre, la personne reste, cela défie la logique pure, d’où son caractère insaisissable et difficilement traduisible auprès d’un tribunal. »

Lavage de cerveau

Peggy Sastre, docteur en philosophie des sciences et connue pour ses positions féministes peu orthodoxes, enfonce le clou : « Cette manière de présenter les femmes “sous emprise” comme des victimes prises au piège sans qu’elles n’aient eu aucun rôle à jouer renvoie une image déplorable : celle de petites choses fragiles qu’il faudrait protéger de tout, qui après coup peuvent revenir sur leur consentement, qui ne sont plus très bien sûres de ce qu’elles ont fait. » Le souvenir de Monica Lewinski, maîtresse de l’ex-président américain Bill Clinton, assurant à la fin des années 1990 qu’elle était consentante et désireuse d’avoir une liaison, laisse dubitatif lorsque l’on repense à son changement de version au moment de la vague #MeToo. Celle qui avait tout assumé au moment des faits expliquait vingt ans plus tard que Clinton avait eu l’« ascendant » sur elle (le terme français « emprise » n’a pas d’équivalent en anglais). « Attention à ces histoires de rétropédalage qui permettent de se racheter une virginité ou de faire des petits arrangements avec sa conscience, prévient Peggy Sastre. Tout cela rappelle les discours misogynes des anti-suffragettes qui arguaient qu’il ne fallait pas donner le droit de vote aux femmes, inconstantes et influençables de nature. Cette histoire d’emprise dans laquelle des femmes coincées sans avoir rien vu venir se retrouveraient à faire tout le contraire de ce qu’elles veulent renvoie une image terrible de notre sexe. »

Marie-France Hirigoyen, psychiatre de renom et auteur de Femmes sous emprise – Les ressorts de la violence dans le couple, nous définit l’emprise comme une manipulation qui s’installe dans la durée, un lavage de cerveau qu’elle compare au syndrome de Stockholm. « La personne qui vit sous emprise finit par penser qu’elle ne vaut plus rien en dehors de sa relation. J’ai pourtant rencontré des hommes et des femmes sous emprise avec un solide bagage culturel et un bon métier ! Ce n’est pas l’apanage des classes sociales défavorisées. » Ni d’un sexe d’ailleurs, comme le rappelle la spécialiste de la santé mentale : si les femmes représentent l’écrasante majorité des victimes d’abus psychologiques, beaucoup appartiennent néanmoins au « sexe fort ». Le chiffre est néanmoins difficile à évaluer, car rares sont les hommes qui parviennent à admettre leur condition et à se présenter en tant que victimes.

« L’emprise, c’est finir par penser exactement comme l’autre, comme si on n’avait aucun recul, aucune réflexion. C’est une annihilation de la personnalité. Une femme sous emprise n’en a pas conscience, elle a intégré que son partenaire la domine et a raison sur tout, que tout ce qu’il décide est bon pour elle. Aussi va-t-elle donner son consentement à des choses qui sont contraires à ses valeurs et ses aspirations », décrit Marie-France Hirigoyen. La psychiatre poursuit : « Même si une personne sous emprise peut ne jamais recevoir un coup dans sa vie, les symptômes sont les mêmes que ceux des femmes battues : dépréciation, anxiété, perte complète d’autonomie. » Pourtant, elle l’assure et le martèle : il existe bien une zone grise, dangereuse, entre l’emprise et le consentement. « Nous devons être subtils et mesurés au risque de galvauder ce terme, comme cela a été fait avec les pervers narcissiques que tout le monde voit partout désormais. »

Les germes d’une dérive

Est-il possible de légiférer contre les personnes rendues coupables d’avoir mis une tierce personne sous emprise ? La question est particulièrement délicate et porte en elle les germes d’une éventuelle dérive judiciaire. Si des personnes en couple peuvent être amenées à agir contre leur volonté en raison de manipulations psychologiques, encore faut-il pouvoir démontrer l’authenticité des faits. « Je suis assez inquiète à l’idée que l’emprise puisse faire l’objet d’un article du code pénal, reconnaît Sabine Prokhoris. Il ne s’agit pas de dire qu’une relation d’emprise n’existe pas, loin de là. Mais comment juger une relation qui implique deux personnes aussi liées, qui se nourrissent l’une l’autre à un degré défiant la raison ? Le risque de dérive est considérable. »

Faute de pouvoir légiférer sur l’emprise, l’arsenal juridique existant dispose de textes de loi contre le harcèlement physique et moral. L’adaptation de la loi anti-sectes pourrait être également envisagée.

Du côté de l’AJC (entendre « Agissez ! »), association d’aide aux victimes de violences morales intrafamiliales, un autre son de cloche se fait entendre. Chantal Paoli-Texier, responsable et fondatrice, ne mâche pas ses mots : « Les juges et les avocats ne saisissent pas l’importance de cette problématique. La réponse psychiatrique n’est pas adéquate, nombre de professionnels de la santé mentale n’y connaissent rien, y compris des experts auprès des tribunaux ! Beaucoup de juges sont à la merci des manipulateurs ; leur force de séduction et de persuasion est formidable : des bourreaux arrivent à se faire passer pour des victimes, la justice sanctionne les personnes sous emprise qui tentent de s’en dégager. On les fait passer pour des fous, des paranoïaques, des briseurs de ménage… »

Loin d’être un « simple » problème de couple, les relations d’emprise touchent aussi directement les enfants. En cas de séparation, l’autorité parentale, les droits de visite et d’hébergement rendent quasi impossibles la non-rencontre et l’éloignement géographique avec l’ex-conjoint. Raison pour laquelle les militants de l’AJC, entre autres, plaident pour une réécriture de la loi et une refonte de la formation des psychiatres et des travailleurs du monde judiciaire. Un concept d’emprise qui se mêle à des histoires intimes, des drames familiaux et le droit, de quoi être le centre de toutes les attentions pour encore longtemps.

Source : Marianne

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