Détournement de fonds publics : Édouard Philippe dans le collimateur de la justice

Suite à une plainte déposée en septembre 2023 par une directrice générale adjointe de la métropole du Havre, le parquet national financier a ouvert une enquête préliminaire pour prise illégale d’intérêts, favoritisme, détournement de fonds publics et harcèlement moral. Maire du Havre et président de la communauté urbaine, Édouard Philippe et une de ses maires adjointes sont au cœur des investigations. La plaignante vient de déposer une nouvelle plainte avec constitution de partie civile pour obtenir la nomination d’un juge d’instruction et avoir accès à la procédure judiciaire. L’ex-Premier ministre et candidat à la Présidentielle se défend de « toute irrégularité ». État des lieux et témoignage exclusif de la plaignante.
Depuis son départ de Matignon, Édouard Philippe, Premier ministre de mai 2017 à juillet 2020, avait plutôt bonne presse, malgré l’accélération du démantèlement de l’État qu’il a piloté et les graves crises sociales (Gilets jaunes, réforme des retraites) qui ont secoué son gouvernement. Il est vrai qu’Édouard, mon pote de droite, le documentaire en trois épisodes que lui a consacré Laurent Cibien, son condisciple de lycée, diffusé par France Télévisions à partir de 2016, avait déjà su rendre sympathique ce lieutenant d’Alain Juppé, inconnu du grand public à l’époque de sa nomination à Matignon. Puis, l’adaptation en série TV de son roman politique Dans l’ombre, coécrit avec son ami Gilles Boyer (autre lieutenant d’Alain Juppé), par le réalisateur Pierre Schoeller, connu pour son film multiprimé L’exercice de l’État, diffusé en 2024 par le groupe audiovisuel public, avait fini par faire du maire du Havre et président de la communauté urbaine (Le Havre Métropole) un animal politique atypique, dont l’ambition ne se résumait pas à la seule conquête de l’Élysée…
Pour autant, s’il dit ne pas rêver tous les matins, comme d’autres, de la présidence de la République en se regardant dans la glace, Édouard Philippe ne cache plus sa volonté d’y accéder en 2027, apparaissant même pour de nombreux observateurs comme le favori de la future élection. Pavant sa route vers le palais de la rue du faubourg Saint-Honoré de livres dévoilant progressivement son projet politique, Édouard Philippe pensait certainement que son nouvel opus intitulé Le prix de nos mensonges, publié le 4 juin par JC Lattès (filiale de Hachette Livres, appartenant au milliardaire catholique réactionnaire Vincent Bolloré), lui ouvrirait les portes des grands médias mainstream, lui permettant de se rappeler au bon souvenir de ses concitoyens avant la pause estivale.
Patatras, toute cette belle mécanique soigneusement mise au point vient d’être enrayée par la faute d’une ancienne cadre supérieure de la communauté urbaine : elle a déposé plainte avec constitution de partie civile auprès du doyen des juges d’instruction du parquet national financier pour « harcèlement moral, favoritisme, détournement de fonds publics, prise illégale d’intérêt et concussion », comme l’ont révélé Le Monde, Radio France et l’AFP. Une plainte qui vise nommément Édouard Philippe et Stéphanie de Bazelaire, adjointe au maire en charge du numérique.

Document Blast
C’est ainsi que lors de son invitation, mardi 24 juin, par l’émission C à Vous de France 5, il a dû affronter une question de l’animatrice, Anne-Elisabeth Lemoine, sur cette affaire. « Je conteste fermement avoir commis une quelconque irrégularité en la matière », a-t-il commencé à répondre avant d’être brièvement interrompu par la maîtresse de maison venue à son secours (on se demande bien pourquoi) en lui demandant si « c’est une vendetta ». Reprenant la parole, Édouard Philippe a alors pris à partie l’ancienne cadre supérieure, déclarant contester « l’idée qu’elle serait une lanceuse d’alerte », statut qui lui a pourtant été officiellement reconnu par la Défenseuse des droits après deux années de procédure. Le tout sans que Patrick Cohen, l’intervieweur politique maison, peut-être échaudé par sa passe d’armes récente avec Rachida Dati, réagisse.
Par chance pour l’édile havrais, ses hôtes de C à Vous n’ont pas relevé l’apparente contradiction entre cette affaire et le propos de son nouveau livre. « Nous nous racontons des histoires, des histoires jolies, des histoires rassurantes, des histoires glorieuses parfois, de celles qui aident à s’endormir et qui nous empêchent de proposer au pays des solutions utiles. (…) Pendant que nous nous mentons, les autres avancent », explique ainsi le résumé du livre sur le site en ligne de l’éditeur. Question logique que l’on aurait aimé poser à Édouard Philippe : dans cette plainte qui ment, qui raconte des histoires ?
À défaut d’avoir sa réponse (son service de presse nous a renvoyés à ses déclarations à C à Vous), Blast a pu rencontrer l’ancienne cadre supérieure de la communauté urbaine du Havre dans le bureau de son avocat, maître Jérôme Karsenti. Salariée de droit privé, toujours en poste dans une administration centrale, elle souhaite qu’on l’appelle Judith, un nom d’emprunt que lui avait donné Le Monde quand le quotidien avait dévoilé l’existence d’une première plainte contre Édouard Philippe en septembre 2023.
Une histoire digne des années 1980
À l’issue d’une heure d’entretien, l’affaire, telle que Judith la raconte, fait remonter de vieux souvenirs datant des années 1980 – 1990, avant que quelques grands procès politico-financiers n’obligent le personnel politique à moraliser ses pratiques. Et elle se résume facilement. Dans un tout nouveau bâtiment construit sur le quai Frissard, proche du centre-ville, qu’elle partage avec la CCI Seine Estuaire (qui y a logé l’école supérieure de commerce EM Normandie), Le Havre Métropole installe à la rentrée 2020, sa Cité du numérique. Pour animer le site, elle choisit une toute nouvelle association, LH French Tech, via un original contrat de SIEG (service d’intérêt économique général), une forme particulière de délégation de service public.

Au même moment, en cette rentrée de septembre, Judith, recrutée par la communauté urbaine en avril 2020 (on est alors en pleine période de confinement en raison de la pandémie de Covid-19), prend ses fonctions d’adjointe au directeur général des services, chargée notamment de l’attractivité du territoire et du numérique. Dans son champ de compétences, la supervision de la Cité du numérique et de son exploitant, l’association LH French Tech, sa hiérarchie la prévenant d’emblée qu’il va falloir qu’elle consacre du temps à ce dossier particulier. « On m’avait dit que l’enjeu, c’était que ça se déroule bien, que le projet soit mené à bien. Et donc c’était vraiment ma toute première priorité, au détriment de toutes les autres », raconte la cadre supérieure.
En découvrant la convention conclue entre la métropole et LH French Tech, elle tombe des nues : la représentante légale de l’association (sa présidente) n’est autre que Stéphanie de Bazelaire, déléguée communautaire et adjointe au maire du Havre chargée notamment du numérique (voir encadré). Elle a même domicilié l’association à sa propre adresse personnelle. Une confusion des genres et des rôles qui parait incompréhensible pour une collectivité territoriale médiatiquement très exposée, compte tenu de l’identité du big boss, Édouard Philippe, qui a repris les rênes de la mairie et de la métropole après son départ de Matignon. Mais Judith se dit que si cette convention a été signée, c’est que les services de métropole et Édouard Philippe, énarque et membre du Conseil d’État, se sont assurés qu’elle ne comportait pas de risque juridique.

Au fil des mois et des contrôles de plus en plus pointus que Judith tente d’imposer pour vérifier l’effectivité du travail de l’association, qui doit recevoir 2 millions d’euros de la métropole sur 4 ans, la cadre supérieure va se rendre compte des dysfonctionnements, de l’opacité entretenue par les responsables de LH French Tech et du rôle confus joué par la cumularde Stéphanie de Bazelaire. « J’ai mis en place dès janvier 2021 des comités de suivi et dans [lesquels] il y avait eu donc les élus de la communauté urbaine, mais il y avait aussi, bien sûr, la présidente de l’association. Donc ce n’était jamais très très clair si elle s’exprimait en tant que présidente de l’association ou en tant qu’adjointe au maire, voire en tant que délégué communautaire », explique Judith.
En fin d’année 2021, Judith obtient de sa hiérarchie la décision de dénoncer la convention et d’arrêter les frais avec cette association, qui dépense l’argent public essentiellement en coûts salariaux. Selon les calculs qu’elle a fait à l’époque, le salaire annuel moyen était compris entre 60 000 et 70 000 euros, un montant qui correspond plus, selon elle, à celui de jeunes banquiers d’affaires qu’à celui de jeunes salariés sans expérience dans l’accompagnement de start up, qui plus est employés par une association tout juste naissante.
C’est au début de l’année suivante que la situation va se gâter pour Judith. Au cours d’une réunion avec l’avocat de l’association, ce dernier lui aurait affirmé qu’une liquidation de l’association toujours présidée par Stéphanie Bazelaire pourrait avoir de graves répercussions judiciaires pour la collectivité territoriale. Inquiète, elle en parle à une de ses collègues de la direction générale des services de la métropole qui lui confirme la réalité des risques et lui transmet l’ensemble du dossier juridique. Elle découvre alors les nombreuses alertes que les juristes de la communauté ont adressées à leur hiérarchie, avant son arrivée à la métropole, sur le montage prévu avec LH French Tech et qui ont manifestement laissé de marbre l’exécutif de la métropole. Ce qui va l’amener à rédiger une note à l’intention du président, Édouard Philippe.

Mais cette note ne va pas avoir l’effet escompté. L’arrivée d’une nouvelle directrice générale des services (DGS), en remplacement du précédent titulaire du poste parti à la retraite, va tout bouleverser. Judith constate rapidement que sa supérieure hiérarchique ne la soutient pas. Au contraire, cette dernière l’exclut de réunions organisées avec son service, puis lui demande même de recruter un agent qui sera chargé de récupérer une partie de ses missions (celles portant sur le numérique et la supervision de la Cité du numérique) et sera directement rattaché à la DGS. Conséquence, Judith craque, tombe en dépression et son médecin la place en arrêt de travail.
À son retour au travail, contre l’avis de son médecin, Judith découvre qu’elle peut demander et obtenir le statut de lanceuse d’alerte auprès de la Défenseuse des droits. Elle lance donc la procédure et en informe Édouard Philippe. La sanction est immédiate : sa hiérarchie lui indique que son contrat ne sera pas renouvelé. Si Judith peut retrouver rapidement un nouvel emploi, la jeune femme décide de dénoncer à la justice ce qui se passe à la métropole du Havre. D’où la première plainte déposée auprès du parquet national financier (PNF) en septembre 2023. Dans la foulée, selon une source judiciaire, le PNF a ouvert une enquête préliminaire en décembre 2023 des chefs de prise illégale d’intérêts, favoritisme, détournement de fonds publics et harcèlement moral. L’enquête a été confiée à la police judiciaire de Rouen. D’importantes opérations de perquisition ont été réalisées il y a un an. « L’enquête est toujours en cours, avec l’exploitation des documents saisis en perquisition », affirme cette source.
Selon Me Jérôme Karsenti, l’avocat de Judith, la nouvelle plainte avec constitution de partie civile, déposée mi-juin, vise à la désignation d’un juge d’instruction et à permettre à la plaignante d’avoir accès au dossier. Histoire certainement de s’assurer qu’il ne prenne pas la poussière au fond d’un tiroir, la période préélectorale qui s’ouvre avec les élections municipales en mars 2026, puis la présidentielle au printemps 2027 n’étant peut-être pas la meilleure période pour voir avancer un potentiel gros scandale politico-financier.
En attendant, et pour pouvoir faire face au poids financier que cette procédure génère, Judith vient d’ouvrir une cagnotte en ligne. Et elle constate que si la création du statut de lanceur d’alerte est une avancée, dans la réalité ceux qui en bénéficient se retrouvent bien seuls alors que leur démarche ne vise qu’à protéger l’intérêt général et la bonne utilisation de l’argent public.
Stéphanie de Bazelaire et ses multiples casquettes
Avant de se lancer en politique aux côtés d’Édouard Philippe en mars 2020, Stéphanie de Bazelaire a eu une première vie professionnelle comme cheffe d’entreprise. En 2011, avec quelques partenaires, elle crée la société S2F Network, qui propose des solutions de connectivité pour les ports. Ce qui lui vaudra son premier portrait dans la presse, publié en janvier 2016 par Ouest France, puis quelques mois plus tard l’obtention du titre de start up de l’année de la région Nord.
En juin 2020, à l’issue du second tour des municipales et de la réélection de la liste menée par Édouard Philippe, alors Premier ministre, Stéphanie de Bazelaire qui a fait campagne pour Édouard Philippe et qui est une de ses proches amies, est nommée adjointe au maire, chargée du numérique et de l’innovation. Et elle est désignée pour représenter la municipalité au sein du conseil de la métropole. Mais elle n’est plus cheffe d’entreprise : sa société S2F Network a été vendue début 2020 à NGE, un groupe de BTP. En revanche, en mai 2020, elle a été recrutée par l’école de commerce havraise EM Normandie, comme directrice de la transformation digitale. Un poste qu’elle a quitté en septembre 2024, pour se reconvertir en agent général d’assurance.
En décembre 2021, la municipalité du Havre a attribué un marché de 420 438 euros à la société NGE Connect, filiale du groupe NGE. NGE Connect est le nouveau nom donné à S2F Network après son rachat par le groupe de BTP. Contactée par mail à propos de cette heureuse contribution, Stéphanie de Bazelaire ne nous a pas répondu. De même, NGE, qui a depuis liquidé sa filiale NGE Connect, n’a pas répondu à nos questions. Un caillou de plus dans les mocassins vernis d’Édouard Philippe et de son amie.
Crédits photo/illustration en haut de page :
Morgane Sabouret
Source : Blast
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