Des mouches au service de la gendarmerie

Les enquêteurs de l’Institut de recherche criminelle de la gendarmerie nationale (IRCGN) mobilisent des insectes pour élucider des affaires.

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C’est un petit laboratoire, situé au cœur du pôle judiciaire de la gendarmerie nationale à Cergy-Pontoise (Val-d’Oise). Ses locaux aux murs immaculés évoquent ceux d’une clinique. D’autant plus qu’on y croise des hommes et des femmes en blouse blanche, parfois penchés sur un microscope. Au bout d’un couloir s’ouvre une vaste pièce au centre de laquelle trône un lit en inox. Sur un plateau à roulettes, des instruments chirurgicaux. L’endroit n’est pas une salle d’opération mais de… dissection. C’est ici que les médecins légistes procèdent aux autopsies des corps, dont la mort suspecte nécessite des investigations. Dans une salle mitoyenne, trois congélateurs maintiennent au froid les éléments organiques prélevés aux fins d’enquête. Six scientifiques travaillent ici, se déplaçant à travers la France au gré des affaires. Ils traitent une centaine de dossiers par an. Ce qui fait du département « Faune Flore Forensiques » de l’Institut de recherche criminelle de la gendarmerie nationale (IRCGN) le premier centre européen accrédité dans ce domaine.

À quelques jours de sa mutation à la section d’appui judiciaire de la région Île-de-France, Laurent Dourel fait visiter les lieux. Ce commandant de 46 ans, d’origine toulousaine, dirige le « 3F », comme on surnomme ce département chez les gendarmes. L’expertise de ce laboratoire d’entomologie légale est reconnue dans le monde entier. Les polices étrangères le consultent. Y compris le FBI ! La romancière écossaise Val McDermid a récemment demandé conseil à l’équipe française afin de vérifier la véracité de l’intrigue policière de l’un de ses derniers thrillers.

Mais les principaux « clients » du centre restent les magistrats qui confient aux biologistes du département « Faune Flore Forensiques » le soin de déterminer la date d’un décès et sa cause. C’est aussi, parfois, à ses biologistes que revient la responsabilité de désigner les suspects lorsque les faits se révèlent d’origine criminelle. En moyenne, une demi-douzaine de cadavres humains sont découverts chaque jour dans notre pays. Si la grande majorité de ces décès sont d’origine naturelle ou accidentelle, il arrive cependant que certains ne le soient pas. C’est alors qu’entrent en scène les 160 enquêteurs de l’IRCGN, au premier chef desquels la cellule 3F.

Mouches vertes et képis bleus

« Voici quelques-uns de mes enquêteurs », sourit Laurent Dourel en désignant une petite vitrine où sont épinglés des insectes de différentes espèces. Le chef d’escadron nous emmène dans une autre pièce, où il nous montre des mouches, vivantes celles-là, dans des boîtes Tupperware, maintenues à température constante (24 °C). « Passé un délai de 72 heures, la médecine légale n’est plus en mesure de dater le moment d’un décès, nous passons alors le relais à ces petits animaux », confie le quadragénaire.

La technique a été mise au point à la fin du XIXe siècle. En 1894, Jean-Pierre Mégnin publie une classification des insectes nécrophages. Cet ancien vétérinaire a remarqué que plusieurs espèces se succèdent sur les cadavres, en huit vagues successives. Ces « escouades de la mort » comptent principalement des diptères (des mouches) mais aussi des coléoptères et même des lépidoptères, en d’autres termes, des papillons. Mégnin pense judicieux d’utiliser cette succession d’insectes pour déterminer la chronologie d’un décès. Il a raison. La technique s’avère très fiable. « On peut dater à un ou deux jours près le moment où est intervenu un décès, et ce jusqu’à huit mois après la mort », indique Laurent Dourel.

Le logo du département « Faune Flore Forensiques” » (3F) représente une mouche…© Romain GAILLARD/REA

L’observation du pédigree des insectes est, depuis lors, devenue une priorité des enquêteurs (au même titre que le relevé des empreintes digitales et des traces ADN) lors de la découverte d’un corps. Dès l’instant du décès, les mouches communes, grises ou noires, affluent et colonisent la dépouille. Elles laissent la place à leurs cousines aux dos bleus ou verts, attirées par l’odeur émise par la putréfaction des chairs. Une troisième espèce débarque lorsque les graisses du corps se mettent à fermenter. Puis une quatrième, au moment de la dégradation des protéines contenues dans les muscles. Une cinquième escouade est irrépressiblement attirée par l’odeur d’ammoniaque qui se dégage alors. Une autre espèce pointe le bout du nez quand le stade de décomposition est plus avancé. Les deux dernières, ressemblant à des fourmis déguisées en scarabées, achèvent de nettoyer le corps, jusqu’à ce qu’il ne reste pratiquement plus rien sur le squelette.

Évidemment, certaines espèces peuvent se croiser, voire se mélanger. Les enquêteurs font alors décanter les choses. « Nous prélevons le sol sous le corps. En général les insectes pondent là des œufs qui se développent en se nourrissant des éléments organiques présents sur place. Nous attendons, pendant deux à trois jours, l’éclosion des pupes (les larves des mouches) et observons l’espèce qui en sort. En fonction de quoi, nous disposons d’éléments de datation très précis », poursuit Laurent Dourel.

Des insectes mais aussi des… micro-algues

Ces explications, un brin glaçantes, le gendarme au look de Kojak (visage affable, crâne dégarni) les délivre sans ciller. Depuis six ans que ce chef d’escadron travaille ici, Laurent Dourel le reconnaît lui-même « (s)on rapport à la mort a évolué ». Il confie s’être blindé intérieurement. À ses yeux, « le plus dur n’est cependant pas la scène de crime, mais plutôt la découverte d’une petite mamie décédée chez elle, oubliée de tous. Et bien sûr les catastrophes impliquant un grand nombre de tués », poursuit-il. Le scientifique a travaillé à la fois sur l’identification des victimes françaises du tsunami de 2004, dans le Sud-Est asiatique et sur le crash aérien du vol 9525 de la Germanwings en mars 2015. « Des expériences dures qui ont laissé des traces », évacue pudiquement l’intéressé.

Prélevées sous les cadavres, les larves de diptères sont mises à éclore dans des caissons hermétiques. Lorsqu’ils sortent de leur « pupe » – leur cocon –, les insectes sont immédiatement endormis puis tués. Ils « parlent » alors sous un microscope.© Romain GAILLARD/REA

L’homme n’a pas toujours porté le képi. Après un cursus en école d’agronomie et un troisième cycle en biologie effectué à l’université de Corse, ce fils de gendarme a certes fait son service militaire à l’IRCGN, mais il a débuté sa carrière professionnelle chez DuPont de Nemours. « Je mettais au point, chez eux, des insecticides pour protéger les cultures », dit-il, amusé de travailler aujourd’hui avec les animaux qu’il pourchassait autrefois. Lassé d’enchaîner les contrats à durée déterminée, il décide de rejoindre la fonction publique et intègre, par concours, l’école des officiers de la gendarmerie nationale en 2002. Il atterrit à l’IRCGN. Le service est alors installé au fort de Rosny (Seine-Saint-Denis). Il en prendra la direction en 2013 et déménagera, deux ans plus tard, le laboratoire à Cergy-Pontoise, dans des locaux flambant neufs construits en lieu et place d’une ancienne caserne militaire.

Une vaste palette de bio-indicateurs

Le travail des biologistes du département « Faune Flore Forensiques » ne se réduit pas à la culture des mouches. « Nous nous intéressons à tous les bio-indicateurs susceptibles de nous apporter des informations sur les conditions d’un décès », poursuit l’officier de gendarmerie. Ansi en va-t-il des diatomées, des micro-algues dont la présence dans les tissus (les poumons, mais aussi le foie) permet de déterminer si un individu est mort par noyade. « Pour le moment, cette technique, mise au point aux États-Unis pendant la dernière guerre, n’est valable que pour les décès intervenus dans l’eau douce. Mais nous développons aujourd’hui une variante qui pourrait s’appliquer à la détection de noyades en mer », complète le major Jean-Bernard Myskowiak. Certains meurtriers qui jettent leur victime à l’eau en espérant faire croire à une mort accidentelle pourraient ainsi être confondus.

Dans le même esprit, Laurent Dourel s’intéresse aussi aux pollens. « Ils peuvent souvent jouer le rôle de marqueur pour nous aider à localiser l’endroit où est survenu le décès. Ou encore les lieux où le suspect est passé », poursuit-il. Cette technique d’enquête développée depuis 1959 permet de déterminer si un corps a été déplacé.

D’autres micro-organismes pourraient être mobilisés sous peu. « Nous nous intéressons aux microbes intestinaux et aux bactéries avec, chaque fois, la même idée : déterminer en quoi ces bio-marqueurs peuvent être utiles à nos enquêteurs », confie Laurent Dourel. Après avoir conduit de nombreux travaux sur la génétique humaine aux fins d’identification, les chercheurs du département 3F de l’IRCGN misent désormais beaucoup sur l’exploitation de l’ADN non humain. « Qu’elle soit d’origine végétale ou animale, une trace génétique retrouvée sur un corps ouvre des perspectives infinies pour les enquêteurs », affirme le commandant Dourel. Un jour viendra peut-être où chats, chiens et même ficus deviendront des « témoins judiciaires » !

Source : Le Point

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