Céline Lhomme et Romain Lefèbvre : 83 vaches saines abattues, une famille détruite, aucun coupable

Auteur(s) France-Soir Publié le 19 juin 2026 – 08:10

83 vaches saines abattues, une famille détruite, aucun coupable : quand obéir ne suffit plus. Céline Lhomme et Romain Lefèbvre témoignent

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Ils ne sont pas des scientifiques. Ils ne sont pas des politiques. Mais, Céline Lhomme, épouse de l’éleveur Cédric Lhomme dans le Doubs, et Romain Lefèbvre, éleveur en Ariège et porte-parole du collectif Libre, vivent chaque jour ce que les décideurs parisiens tranchent depuis leurs bureaux : l’avenir du monde agricole français. Dans un entretien fleuve accordé à France-Soir, ils racontent sans détour le calvaire vécu depuis novembre 2025, les plaintes déposées, les interrogations sans réponse, et le combat qu’ils mènent désormais jusqu’à la Cour européenne des droits de l’homme.

22 octobre 2025 : la vaccination, dans les règles

Tout commence dans les formes. Lorsque la Dermatose Nodulaire Bovine (DNB) touche le Jura en octobre 2025 (juillet 2025 en Savoie)— à vingt-trois kilomètres de leur exploitation de Pouilley-Français dans le Doubs —, Céline et Cédric Lhomme n’hésitent pas : ils appellent immédiatement leur vétérinaire. Le 22 octobre, celui-ci vaccine les 82 vaches laitières du troupeau. Une mauvaise prise d’air dans le pistolet injecteur sème le doute sur la couverture complète ; une deuxième dose est administrée par précaution. L’exploitation est isolée pendant 28 jours, l’inséminateur et le vétérinaire sont tenus à l’écart. Tout est fait dans les règles.

Le 27 novembre au soir, un nodule est découvert sur le trayon d’une vache. Le vétérinaire vient, parle de réaction vaccinale probable, évoque un éventuel abattage au cas par cas. Les services de la DDPP confirment dans l’après-midi que l’analyse partira en laboratoire. Le verdict tomberait sûrement comme une réaction vaccinale. « Ce serait du cas par cas », répète-t-on à la famille.

Puis, le soir, tout bascule : la souche sauvage est confirmée. L’administration rappelle. Il y a un grand blanc au téléphone.

2 décembre 2025 : 250 CRS pour 83 vaches

Le lendemain matin, deux agents de la DDPP arrivent. Avec eux, six gendarmes. Leur message est sans appel : abattage total du troupeau. La famille refuse. Elle demande une contre-expertise – prévue dans le protocole. Refusée. Elle demande le test de l’ensemble du troupeau. Refusé. Elle propose la mise sous cloche de la ferme, isolée, sans voisinage de pâture. Refusée.

Un arrêté préfectoral signé la veille scelle la décision. « C’est comme ça, c’est comme ça », rapporte Céline. Les syndicats agricoles soutiennent la famille, déposent un recours en référé, installent des tracteurs en barrage. Le village se mobilise, non-violent, dans l’attente d’une réponse judiciaire.

Le mardi 2 décembre à 7h15, la réponse arrive sous une autre forme. Des colonnes de phares dans la nuit : des camions de CRS, environ 250 selon les estimations. Ils piétinent le champ de colza, plient le grillage de la propriété privée – sécurisé parce que Céline, alors assistante maternelle, avait un enfant de cinq ans. Lorsqu’elle demande un mandat, elle reçoit un coup de bouclier et perd l’équilibre. Son fils aîné, le seul majeur présent, subit le même sort. Des grenades lacrymogènes sont tirées. L’une éclate aux pieds de Céline. Son fils est touché par un tir de LBD à la jambe. Les gaz dérivent jusqu’à la cour de l’école maternelle et primaire du village, contraignant le confinement des enfants de 3 à 11 ans – que personne n’avait pris la peine de prévenir.

Romain Lefèbvre, qui a vécu des scènes similaires en Ariège, met les mots sur ce déploiement : « C’est un protocole vraiment pour broyer toute opposition. »

L’abattage : 83 bruits dans la benne

À 13h, le tribunal administratif de Besançon ne parvient pas à statuer. La décision remonte à la ministre de l’Agriculture. À 14h, le convoi sanitaire entre dans la ferme. Ce sont les syndicats, et non les agents de l’État, qui viennent annoncer à la famille que le recours est rejeté et que l’abattage a commencé. Personne ne leur a laissé le temps d’encaisser. Personne ne les a laissés entrer dans l’étable pour un dernier au revoir. Les quatre personnes désignées pour assister à l’abattage ont été refoulées à la porte par le président du GDS 70.

Rentrés chez eux sous escorte de CRS – dont certains ont été photographiés en train de poser devant les moissonneuses-batteuses —, Céline et Cédric entendent depuis la maison, les volets fermés, ce que le protocole a fait de leur troupeau. Vache après vache.

« On l’a entendu 83 fois. » – Céline Lhomme

Car dans la nuit du 27 novembre, une vêlée avait eu lieu. Le nouveau-né de 24 heures a été euthanasié avec les autres. La nuit venue, la DDPP a envoyé un SMS à Cédric Lhomme : « Bonsoir, intervention terminée. On vous recontacte demain. Bonne soirée. »

Le traumatisme : une famille fracturée

L’indemnisation a suivi : évaluation vache par vache, acompte versé en huit jours, puis solde incluant la perte de production laitière. « À sa juste valeur, ni trop, ni assez », reconnaît Céline. Mais l’argent ne rachète pas ce qui a été détruit.

« Tout l’or du monde ne pourra pas réparer le traumatisme qu’on a subi. » – Céline Lhomme

La ferme a été repeuplée en deux temps : 21 génisses le 18 mars 2026, puis des vaches laitières le 1er avril. Cinquante-quatre bêtes au total aujourd’hui. Mais, le bâtiment reste hanté. « Quand les journalistes y sont entrés, ils m’ont regardée et ont dit : « Je comprends ce que vous voulez dire. Il y avait une atmosphère de mort. »

Plus grave encore : « l’État a brisé complètement une famille. » Cédric Lhomme et sa mère exploitent toujours ensemble l’EARL, mais les beaux-parents de Céline, estimant que la famille « avait fait trop de bruit », ont rompu tout contact. Le couple envisage désormais de revendre l’exploitation et de repartir ailleurs.

Les plaintes et les questions sans réponse

Céline et Cédric Lhomme avaient une certitude : ils avaient tout respecté. En retour, ils se sont retrouvés traités comme des suspects.

« On a fait tout ce que vous attendiez de nous et au final, derrière, on se retrouve coupable à la place de victime. » – Céline Lhomme

Parmi les anomalies dénoncées : 82 des 83 vaches n’ont jamais été testées avant l’abattage. La seule vache positive allait mieux quatre jours après le diagnostic. La contre-expertise prévue dans le protocole a été refusée. Une deuxième analyse mentionnée par la DDPP a disparu sans explication. Et le rapport épidémiologique, pourtant obligatoire pour l’application d’une maladie classée A, n’aurait jamais été présenté – Romain Lefèbvre pense qu’il n’existe tout simplement pas.

Une première plainte a été déposée devant la Cour de justice de la République (CJR) contre l’ancienne ministre de l’Agriculture Annie Genevrard et le préfet de police Laurent Nunez, notamment pour « mise à mort sans nécessité » — terme juridique désignant l’euthanasie d’animaux sains. Le collectif Libre, l’association BonSens.org et Kyria Gay se sont joints à la démarche. Résultat : classement sans suite. La CJR a toutefois reconnu que la famille Lhomme était bien victime. Les autres plaignants ont été jugés simples témoins. Aucune enquête n’a été diligentée.

Lors de la rencontre avec la ministre organisée le samedi suivant l’abattage – rencontre arrachée par les syndicats, car la ministre ne souhaitait pas les recevoir -, Céline Lhomme lui a dit ce qu’elle avait sur le cœur : « Au jour d’aujourd’hui, vous êtes devenu ma pire ennemie. » Et dans la foulée : « Je ne vous souhaite pas de vivre un jour ce que vous nous fait subir. »

La CEDH et la médiatrice européenne : le combat continue

Face aux portes fermées en France, la famille Lhomme et le collectif Libre ont décidé de porter l’affaire devant la Cour européenne des droits de l’homme. Les griefs sont clairs : violation du droit de propriété, atteinte à la liberté d’entreprendre, refus de recours effectif. « C’est un peu comme un viol », dit Céline -« un viol de ma propriété. »

« Si on peut aujourd’hui abattre des troupeaux vaccinés sans véritable enquête, alors ce n’est pas juste une question agricole, ça devient une question de droits fondamentaux. » – Céline Lhomme

En parallèle, une saisine de la médiatrice européenne est en cours, portée par un collectif inédit : éleveurs vaccinés et non-vaccinés, syndicats agricoles, vétérinaires, associations de consommateurs — et potentiellement la Fédération des abattoirs de France. Les demandes centrales : la déclassification de la DNB de la catégorie A vers la catégorie E (maladie à surveiller, non soumise à éradication), et la publication d’études épidémiologiques sérieuses sur la première campagne vaccinale. Romain Lefèbvre souligne également que le vaccin actuellement utilisé ne dispose que d’une autorisation temporaire (ATU), sans études de long terme validées.

Le collectif Libre a envoyé une délégation en Sardaigne pour enquêter sur les pratiques locales. Découverte : là-bas, les bêtes sont abattues — et non euthanasiées — et leur viande est acheminée vers Naples. En France, les quelque 4 000 bêtes détruites depuis le début de la crise représentent, selon les calculs de Romain Lefèbvre, de quoi nourrir une ville de 50 000 habitants pendant un an. Du gâchis alimentaire pur, à l’heure où le pouvoir d’achat des Français s’effondre.

Un soutien qui dépasse les frontières du monde agricole

Céline Lhomme reçoit des messages de soutien des États-Unis, du Canada, de Grande-Bretagne. Des journalistes régionaux – L’Est Républicain, France 3, Edeo25, Ici Besançon – suivent le dossier au long cours. Un sondage conduit avec l’association BonSens révèle qu’une large partie des Français s’interroge sur l’abattage systématique des troupeaux vaccinés.

Romain Lefèbvre note que cette convergence – syndicats de tous bords, éleveurs vaccinés et non-vaccinés, vétérinaires, consommateurs – est inédite et témoigne de la légitimité du questionnement. Il rappelle aussi une réalité trop souvent ignorée : « 82 % des paysans vivent en dessous du seuil de pauvreté. » Les mêmes gendarmes envoyés surveiller les troupeaux par hélicoptère font défaut ailleurs, là où la sécurité des citoyens est en jeu.

La question qui reste entière, et à laquelle aucune institution n’a encore répondu : comment la maladie est-elle arrivée dans une exploitation isolée, sans apport de bétail depuis six ans, avec un troupeau entièrement en bâtiment ? Céline Lhomme a son intuition – une réaction vaccinale et une erreur de laboratoire – mais avec les vaches incinérées, la réponse est désormais hors de portée.

Ce qui ne l’est pas, c’est le combat. Romain Lefèbvre salue le courage de la famille Lhomme d’avoir décidé de recommencer, de remettre des bêtes dans un bâtiment qui sent encore la mort, sans qu’aucune loi n’ait changé. Car si demain une nouvelle vache présente un nodule, rien n’empêchera l’État de recommencer exactement comme avant. C’est précisément pour que cela ne se reproduise plus – pour eux, et pour tous les éleveurs de France – que Céline et Cédric Lhomme ont accepté de porter ce combat jusqu’en Europe.

Pour suivre le combat du collectif Libre : compte X/Twitter et Facebook du Collectif Libre. Recours CEDH ouvert aux entités collectives (associations, syndicats, entreprises) qui s’estiment victimes directes ou indirectes.

Source : France Soir

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