BLEU (la suite 4)
Par Pascal et Tristan Aulagner
NB : si vous souhaitez lire (ou relire) BLEU, c’est ici.
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Pour BLEU (la suite 3) c’est là


— Police secours, bonsoir.
— J’te baise , vieille pute.
— C’est votre quatorzième appel en deux heures. Vous n’avez rien de nouveau ?
— À ce qu’il paraît t’as envie d’ken, j’te bourre la fente et j’te retourne comme une truie.
— C’est noté. Bonne soirée.
— Je sais où t’habites, j’vais t’saigner comme une…
— Charline décrocha l’appel suivant.
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— Police secours bonsoir.
— Bonjour la police ! Charline ne put s’empêcher de sourire.
— Bonjour Monsieur Renaud, comment ça va aujourd’hui ?
— Ça va bien ! Je vous fais des bisous.
— Nous aussi on vous fait des bisous.
— J’aime beaucoup la police.
— On vous aime tout autant ! Mais j’ai d’autres appels, je suis désolée je dois vous laisser.
— Oh d’accord d’accord. Je vous fais des gros bisous ! Au revoir la police !
— Au revoir. Prenez soin de vous !
— Je vous aime tous !
— Nous aussi on vous aime, à bientôt.
— À bientôt ! Des gros bisous à vous tous ! Charline raccrocha.
— Vous avez de gros bisous de monsieur Renaud les gars.
— Ah c’est bien ça. Comment ne pas l’aimer celui-là ?

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— Police secours bonsoir.
— Bonjour, il y a un mec bourré sous ma fenêtre.
— Qu’est-ce qu’il fait ?
— Il m’a appelée, il veut de la bière.
— Donc vous appelez pour le bruit ?
— Ben non.
— Il sonne chez vous ? Essaie de rentrer ?
— Non non il est tranquille, il demande une bière.
— Mais vous appelez pour quoi exactement ?
— Ben… je lui en donne une ou pas ?
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— Police secours bonsoir.
— Je voudrais parler au Président.
— Désolée, il est occupé actuellement.
— Occupé ? J’ai des choses à lui dire, moi.
— Il faudra rappeler une autre fois.
— Vous pouvez pas lui passer le message ?
— Allez-y, je vous écoute.
La requérante énonça ses griefs.
— C’est noté.
— Dites-lui bien que je ne suis absolument pas satisfaite. Vous lui direz hein ? Quand il revient ?
— Dès que possible.

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— Police secours bonsoir.
— C’est pour un tapage. Une grosse fête, c’est absolument insupportable !
— Monsieur, il est vingt heures. S’il y a toujours du bruit dans six heures, rappelez-nous, d’accord ?
— Six heures ?! Mais, c’est inadmissible ! Il faut que vous veniez maintenant !
— Monsieur, c’est la veille de Noël, il est vingt heures, vos voisins font la fête. On ne va pas intervenir.
— Dans ce cas, je préviens mon ami Commissaire. Vous entendrez parler de moi, ça je vous le dis.
— Bonne soirée.
Il raccrocha. Charline soupira en regardant la liste interminable d’appels en attente. Le Policier Adjoint à sa droite rigola.
— On se demande pourquoi personne ne l’a invité lui.
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— Police secours bonsoir.
— Bonsoir, je vous appelle parce que je voudrais prendre une douche.
— Bonsoir madame Santos, vous allez bien ?
— Très bien, merci ! Et vous-même ?
— On n’a pas à se plaindre. Ça fait longtemps que vous n’avez pas appelé.
— Oui c’est plus tranquille en ce moment, les dealers donnent moins de coups de barre de métal contre l’immeuble.
— Parfait ça, vous pouvez donc vous reposer.
— Oui, et c’est très bien, mais j’aimerais prendre une douche. Vous pouvez éteindre les caméras ?
— Bien sûr. Attendez un instant. Max regarda l’horloge de la salle d’appels. Encore trois heures avant la relève.
— Voilà madame Santos, les caméras sont éteintes. Vous pouvez prendre une douche en toute tranquillité.
— Merci bien ! À très vite !
— À bientôt, prenez soin de vous.
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— Police secours bonsoir.
— Bonsoir, je voudrais signaler une disparition.
— D’accord. Avant tout, vous êtes sur quelle commune ? Charline enregistra l’adresse et l’identité du requérant.
— Allez-y je vous écoute.
— C’est une bonne amie à moi, elle répond plus au téléphone.
— Vous êtes allée chez elle ?
— Oui, plusieurs fois, et elle n’a pas ouvert. J’ai pas entendu le moindre bruit non plus. Et pourtant il y avait de la lumière ! Alors je m’inquiète.
— Je comprends. Vous avez parlé à sa famille ? Ses proches ?
— Oh ! ça, non. Ils ne m’apprécient pas beaucoup. Pas du tout en fait.
— D’accord. C’était quand la dernière fois que vous lui avez parlé ?
— C’était à une fête. L’anniversaire d’un pote. Mais depuis rien, rien du tout. Pourtant j’ai essayé plusieurs fois !
— La fête, c’était quand ?
— Oh là, ça remonte !
— À quand ?
— Je ne sais plus exactement. Je dirais… sept ans ? Huit ? À peu près.

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— Police secours bonsoir.
— Bonsoir, c’est pour signaler un tapage.
—Vous êtes où ?
— Chez moi.
— Mais encore ? À quelle adresse ?
Charline nota l’adresse de la requérante, pendant que cette dernière monologuait sur ses voisins infects.
— La nature du tapage ? De la musique ? Un différend ?
— Non, les enfants qui courent et qui crient, c’est tous les soirs et j’en peux plus !
Charline raccrocha. Elle savait que c’était mal ; ne jamais, absolument jamais raccrocher. Mais même elle avait ses limites.
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— Police secours bonsoir.
— Bonsoir, il y a des gens chez moi. Le requérant chuchotait.
— Des gens se sont introduits chez vous ?
— Oui.
— Votre adresse et votre commune ?
— Je suis dans le salon.
— Donnez-moi votre adresse.
Charline remplit rapidement la fiche d’intervention et l’envoya à son collègue, puis mit son casque audio et se leva pour rejoindre la salle de radio. Pour un cambriolage en cours, il était primordial de pouvoir donner des infos en direct aux intervenants.
— Monsieur, vous êtes où ? Vous êtes en sécurité ?
— Non je ne pense pas. Je suis dans le salon. Ils me regardent.
— Pardon ?
— Ils sont assis sur mon canapé, ils me regardent.
Charline se rassit.
— Expliquez-moi.
— Ce sont des enfants.
Des enfants habillés tout en blanc. Ils ne disent rien.
— Ils sont avec vous et ils vous regardent en silence ?
— Oui. — Depuis combien de temps ? — Ils viennent d’arriver.
— Ils sont rentrés par où ?
— Comme d’habitude, par sous le lit.
— D’accord, ne quittez pas.
— Faites vite s’il vous plaît. Charline mit l’appel en attente et composa le 15.
— SAMU bonsoir.
— Bonsoir le SAMU, c’est la police.
— Bonsoir la police !
Dites-moi tout. Charline communiqua l’adresse de l’homme et relaya ses propos.
— C’est noté, vous pouvez me le transférer.
Charline transféra l’homme, puis sortit son paquet de cigarettes et prit sa première pause de la nuit.

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Cinq heures du matin. Les appels avaient enfin cessé. Assaillis depuis le début de leur vacation, à dix-neuf heures, aucun des quatre policiers du 17 n’avait pu prendre de pause. À présent, chacun savourait le calme du petit matin. Charline somnolait, confortablement installée dans son fauteuil. Bien au chaud tandis que des flocons de neige se posaient doucement sur le rebord de la fenêtre. Soudain, le Gardien stagiaire releva la tête.
— C’est calme.
Tous les autres sursautèrent.
— Tu vas fermer ta gueule toi ?
— Dites-moi qu’il n’a pas dit ça.
— Je vais te tuer, jeune.
— Et moi te bâillonner. Avec du ciment.
La sonnerie retentit.
— Et voilà ! Regarde ce que t’as fait !
— Police secours bonsoir.
— Ouais bonjour, dites, euh… On a trouvé un chat.
— Pardon ?
— Un chat.
— C’est une blague ?
— Hein ? Non, non, pas une blague, on a trouvé un chat.
— Et vous vous êtes dit que la police devait absolument le savoir ?
— Mais en fait, il ne veut pas manger, je ne sais pas moi… On lui a donné des cacahuètes mais il n’en veut pas. On fait quoi ?
Charline mit son casque sur silencieux et regarda ses collègues, qui s’étaient approchés, le sourire aux lèvres.
— La courtoisie est une vertu, Madame la Major.
— Je ne suis pas vertueuse, je vais l’envoyer chier.
— Mais, le pauvre chat !
— Effectivement. Pauvre bête, elle est tombée sur les seuls imbéciles encore réveillés.
— J’en peux plus.

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— Police secours bonsoir.
— Bonsoir. Je vous appelle pour quelque chose d’assez inhabituel. Je suis désolé.
— Aucune raison d’être désolé, monsieur. Je vous écoute.
— En fait, j’appelle surtout pour prévenir mes parents. Et pour que ça soit moins difficile pour vos collègues, après. Je suis vraiment désolé.
Charline s’agita sur sa chaise. Elle n’aimait pas la tournure que prenait cet appel. Le jeune requérant lui donna son adresse, puis lui présenta à nouveau ses excuses.
— Ce n’est pas nécessaire, on est là pour ça. Prenez votre temps, comment peut-on vous aider ?
— Je vais me tuer, et je ne voulais pas qu’on retrouve mon corps dans une semaine. Charline resta sans voix.
— Vous allez envoyer quelqu’un ?
— Attendez, écoutez-moi. Vous n’êtes pas seul, on peut vous aider.
— Personne ne peut m’aider.
Je suis juste triste pour mes parents. Ça va être dur pour eux.
— Expliquez-moi ce qui se passe, on peut en parler.
Charline décocha un coup de pied au collègue à sa droite, un Brigadier qui enregistrait un tapage. Elle lui fit signe de raccrocher. Le Brigadier obéit à sa cheffe de groupe et s’approcha d’elle. Elle griffonna sur son calepin. « Envoie pompiers, SMUR, collègues. Urgence absolue. Suicide. » Le Brigadier s’élança vers la salle radio.
— Madame ? Vous allez venir ?
— Ça me ferait vraiment plaisir de discuter un peu avec vous. On peut parler, et vous déciderez après, d’accord ?
— C’est très gentil. Vous allez venir ?
— Oui, bien sûr, on va venir. Mais…
— Merci beaucoup.
— Non, attendez !
Il raccrocha. Charline le rappela plusieurs fois, en vain. Elle essaya avec son téléphone portable, mais le jeune homme ne répondit pas. Elle réessaya sur le logiciel du CIC. Ses mains tremblaient tant qu’elle ne réussit pas à cliquer sur le bouton d’appel.
— Charline ?
Elle sursauta et se retourna. Son visage n’avait plus aucune couleur. Le policier responsable de la radio avança vers elle.
— Les collègues sont là-bas, avec le SMUR. Le gamin s’est pendu. Cou brisé. Le monde autour de la Major se troubla. Un abîme s’ouvrit sous ses pieds.
— Ça va aller ?
Sans répondre, Charline se leva en s’agrippant au dossier de sa chaise. Transie de froid, tremblant de tout son corps, elle courut tant bien que mal jusqu’aux toilettes. Là elle s’agenouilla pour vomir, mais, n’ayant rien dans l’estomac, elle ne put que cracher de la bile dans la cuvette, secouée par de douloureux spasmes. Elle finit par se relever, mais un haut-le-cœur la força à s’asseoir au sol. Elle serra ses bras contre sa poitrine, cala son dos au mur et, pour la première fois en trente-cinq ans de CIC, pleura.
À suivre…
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